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LA COUSINE

quelque temps de là, ils se rencontrèrent chez une des vingt duchesses du faubourg

>aint-Germain. Esther était devenue à la mode.

Jn parlait de sa vertu comme de son talent. On

a voulait partout pour dire une scène de Cor-

leille ou une fable de La fontaine.

La scène et les coulisses

A TAbbaye-aux-Bois, elle avait transporté M. de Chateaubriand et M™" de Récamier en faisant toute une comédie de la fable de La Fontaine : Le Chêne et le Roseau. C'était une vraie fête de la voir prendre la fière attitude du chêne et la douceur fuyante du roseau. Le grand fabuliste eût été aux anges en voyant ainsi sa fable mise en scène. Voilà qui nous ferait prendre en pitié toutes ces billevesées, je ne sais quoi, par je ne sais qui, qu'on nous débite depuis quelques hivers. Avec une simple fable, Esther trouvait à déployer tout son génie comique et dramatique.

EUesortit de l'Abbaye-aux-Bois avec le baptême de Chateaubriand. « C'est la fille des Grecs, » dit-il, après avoir dit de Victor Hugo : « C'est l'enfant sublime. »

Quand Esther rencontra son ami iM. de Ravigny chez la duchesse de C***, elle remarqua qu'il parlait de près aune jeune fille fort éveillée qui semblait l'écouter avec beaucoup de plaisir. Elle se sentit l'enfer de la jalousie; mais quand il vint la saluer, elle reprit son sourire altier et doux.

— Oh ! que je suis heureux de vous voir.

— Oh ! que je suis heureuse de vous voir !

La cousine jS

On ne pouvait pas se dire des douceurs, parce que tout le monde écoutait aux portes : l'impeccable Esther eût perdu de son prestige. Elle demanda pourtant au jeune homme le nom de cette belle personne à qui il venait de parler.

— C'est ma cousine, M"* de'"**.

— Oh ! un grand nom.

— Je crois bien, elle a été élevée sur les marches du trône.

— Comme moi, dit Esther, puisque je descends de l'Olympe.

— Oui, vous êtes tour à tour une princesse et une reine.

Depuis la scène de la loge, M. de Ravigny avait été charmant, comme toujours, mais il ne s'était plus risqué à la tentation. Esther qui se demandait souvent s'il l'aimait n'en doutait pas, puisqu'il l'embrassait par ses regards de flamme ; mais elle soupirait en pensant que son nom et sa fortune l'empêcheraient d'épouser une actrice.

Elle avait fini par quitter sa mère et par se nicher dans un joli nid du quai Voltaire. Il alla la voir; il voulut être pour quelque chose dans l'ameublement; il y mit du vieux chine et donna une étoffe des Indes pour la tenture de la chambre à coycher. ;

jS La schie et les coulisses

— Cette étoffe, lui dit Esther, c'est la dernière fois que vous la voyez, regardez-la bien.

— Pourquoi ?

— Parce que jamais un homme n'entrera dans ma chambre à coucher.

— Mais moi, je ne suis pas un homme, je suis un ami.

— Non, non, un ami de la veille est un amant du lendemain.

— Eh bien ! si vous ne voulez pas d'un ami ni d'un amant, on passera le seuil avec les flambeaux de l'hyménée.

M. de Ravigny parlait-il sérieusement ?

Pourquoi pas, pensa Esther. Et elle se répéta à elle-même — ce n'était pas la première fois — tous les noms d'actrices devenues princesses, marquises, baronnes, femmes du monde. N'avaitelle pas les vertus de l'épouse, n'avait-elle pas le génie qui captive et qui aveugle ? Et puis elle croyait à son étoile.

Les jours passaient, elle se révoltait devant les tentatives amoureuses de tous ses amoureux, car elle était comme l'enjeu d'un steeple-chase, où couraient tous les gentlemen riders et ridés, quelques journalistes à la mode, trois ou quatre princes qui voulaient marquer cette conquête sur

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le carnet donjuanesque. Mais c'est à peine si elle recevait les bouquets jetés sur la scène. Elle faisait quelques façons quand on lui en apportait dans sa loge. Elle n'en voulait pas chez elle, à moins que ce ne fussent des bouquets de M. de Ravigny.

Elle était trop heureuse de tous ses sacrifices à son cœur.

Elle venait d'entrer dans une vie incendiaire, le triomphe amenait le triomphe. Elle ne retrouvait plus ses bonnes nuits d'autrefois , car le rêve même la brûlait. Elle se levait, elle déjeunait en toute hâte, elle courait au théâtre pour une répétition ou pour un raccord, elle retournait chez elle pour s'habiller ou pour faire des visites aux journalistes qui parlaient d'elle ou aux duchesses qui payaient par un billet de cinq cents francs chacune des scènes dites chez elles par Esther. Le soir, si elle ne jouait pas au théâtre, c'est qu'elle jouait dans un salon. Il lui fallait tant d'argent pour sa mère , pour ses sœurs, pour elle-même! Il n'est pas jusqu'à Valia qui ne la dépossédât chaque semaine de cinq ou dix louis, parce qu'elle jetait l'argent par les fenêtres sans savoir pourquoi: Une vraie folle à qui on pardonnait tout, grâce à sa gaieté.

La scène et les coulisses

Celle-là n'avait pas sucé le lait de sa mère, cette mère biblique qui fut toujours inattaquable dans ses principes.

Des principes, Valia n'en n'avait pas. Elle voulait vivre joyeusement de l'argent des autres, diJt-elle se donner, dût-elle se vendre : aussi M'"° Bonheur avait-elle toujours peur qu'elle n'entraînât ses autres filles ; elle les prêchait à tous propos en leur disant qu'il ne fallait pas suivre un tel exemple d'une fille qui n'était bonne à rien.

Esther vivait donc dans son art et dans son cœur, fière de son génie, mais fière aussi de se sentir digne d'elle-même, avec l'illusion bien caressée que M. de Ravigny viendrait un matin lui demander sa main.

— Après tout, se disait-elle, je deviens un parti digne de lui, puisqu'il n'a que vingt-cinq mille livres de rentes et que j'en gagne vingt-cinq au théâtre et dans le monde.

Elle n'en était plus aux trois mille d'appointements. On s'était hâté de la faire sociétaire pour qu'elle devînt la propriété du théâtre.

— Sociétaire, dit-elle un jour à son ami, c'est déjà quatre quartiers de noblesse, je finirai par vous rattraper.

Joies du cœur perdues "/g

Un soir qu'il avait dîné chez elle entre un journaliste célèbre et un comédien non moins célèbre, il s'attarda en lui murmurant à l'oreille :

— J'ai une nouvelle à vous dire.

Il avait été si gai et si charmant à table qu'elle ne douta pas que ce ne fût une bonne nouvelle.

Quand ils furent seuls vers onze heures, elle passa dans sa chambre à coucher pour aller chercher des cigarettes. Il la suivit.

— Oh ! oh ! s'écria-t-elle ; vous franchissez l'enceinte sacrée.

— Oui, dit-il en avançant toujours, mais vous verrez tout à l'heure que vous ne courez aucun danger.

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