‹ La comédienneChapitre 14 sur 48 · JOIES DU CŒUR PERDUES · texte numérisé non relu

JOIES DU CŒUR PERDUES

L y avait du feu dans la chambre d'Esther, elle roula un fauteuil devant la cheminée. — Prends un siège si en a! seigneur, tu es chez toi.

Dès qu'il fut assis, elle s'agenouilla pour lui allumer une cigarette

8o La scène et les coulisses

— Que tu es charmante, Esther! et comme lu es devenue jolie, petite gamine!

— N'est-ce pas? Eh bien, je te dois tout, puisque c'est ta pensée qui m'a faite ce que je suis.

— Tais-toi, charmeuse, je n'ai rien fait pour ça. C'est plutôt toi qui m'as métamorphosé. Quand je t'ai connue, je n'étais qu'un coureur de filles, tu m'as montré le devoir.

— Eh bien, ton devoir est de m'aimer.

— Tu sais bien qu'entre nous deux c'est à la vie à la mort.

Le secrétaire passa son bras autour du cou de l'actrice.

— Comme tu sens bon! qu'est-ce que tu mets donc dans ta chevelure?

— Un bouquet de jeunesse.

— Je comprends que tout le monde soit amoureux de toi : chaque fois que je te touche je suis ensorcelé. Ah ! si...

— Ah! si...

M. de Ravigny soupira :

— Nul n'est maître de sa destinée.

Esther, inquiète, le regarda ; mais M. de Ravigny la baisa sur le front comme pour chasser les nuages.

Joies du cœur perdues

— Voyons, reprit-elle, je brûle de savoir la bonne nouvelle.

Elle était retombée dans son illusion.

— Eh bien, écoute-moi avec ton cœur, puisque nous nous aimons bravement tous les deux.

Esther, par un mouvement de coquetterie, quoiqu'elle ne fût pas encore coquette, sinon au théâtre, dénoua ses cheveux qui baignèrent la main de celui qu'elle adorait. Puis, se glissant comme un. serpent, elle se trouva doucement assise sur les genoux du jeune homme.

— Ah! que je suis bien là, dit-elle avec abandon.

C'était le moment suprême : elle ne se possédait plus, elle ne se défendait plus.

Il y avait si longtemps qu'elle aspirait à ce bonheur, pour elle inconnu, qui vous jette corps et âme à l'amant aimé, dans la joie de l'amour et du sacrifice.

D'où vient que le jeune homme la regarda avec un soupir après une étreinte rapide comme la pensée.

— La bonne nouvelle, ma chère Esther, la voici :

Tu sais que ma mère est une autoritaire, que dis-je, une despote. Figure-toi qu'elle me con-

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damnait depuis longtemps à épouser la fille d'un financier célèbre qui a une dot de quatre millions. Ces filles-là ne courent pas les rues. J'avais dit : Non, Mais enfin j'avais pensé aussi que, pour jouer un rôle dans le monde d'aujourd'Jiui, il faut beaucoup d'argent. Tu n'étais pas ma seule confidente : tu sais, Esther, ma jeune cousine que tu as vue chez la duchesse } Eh bien ! je ne lui cachais rien; elle savait toute ma vie; je lui contais nos rencontres ; elle me parlait souvent de toi ; je ne me faisais pas prier pour lui dire que la comédienne renfermait un ange...

— Mais va donc plus vite ! dit Esther avec la fièvre à la bouche, tu n'as qu'un mot à dire et tu ne le dis pas!

Et, plus câline encore, elle appuyait sa tête brûlante sur le sein de M. de Ravigny.

— Eh bien! ma chère amie, ce mot le voici: Ma mère me sachant amoureux...

— Mais parle donc !

— Oui, ma mère, me sachant amoureux de ma cousine Alice, m'a dit aujourd'hui...

Esther s'était détachée des bras du secrétaire d'ambassade.

— N'achève pas! dit-elle, j'ai compris... j'ai

Joies du cœur perdues 83

compris ton bonheur... tu vas épouser ta cousine... Oh ! que je suis heureuse 1

La comédienne fut plus que jamais admirable pour jouer cette cruelle comédie d'un cœur déchiré.

Elle perdait tout, mais elle montra une figure épanouie comme si le jeune homme lui eûtdit : Ma mère veut bien que je f épouse. Pas un signe de chagrin !

Elle dévora sa douleur.

— Mon ami, reprit-elle, rends ta femme bien heureuse, car on n'est jamais heureux tout seul.

— Oui, tu as raison, le bonheur est un gâteau qu'on mange à deux,

— Oui, à deux...

Et la pauvre Esther pensa qu'elle n'aurait pas sa part du gâteau. Mais elle garda toute souriante sa figure, un masque impénétrable.

— Je savais bien, lui dit M. de Ravigny, que tu serais contente; je suis si heureux moi-même quand tu es acclamée au théâtre.

— Oui, murmura Esther, tu m'as bien comprise, je ne suis qu'une femme de théâtre !

Et elle se détourna pour étouffer un soupir.

— Tu ne m'embrasses pas? dit M. de Ravigny qui avait pris son chapeau.

^4 La scène et les coulisses

— Oh non ! vous êtes pris par le mariage, monsieur; c'est sacré, on n'y touche plus.

— Mais quand je serai marié, ma femme ne s'offensera pas si j'aime mes amis et mes amies ; l'amitié, ça passe partout.

Esther frappa le diplomate par un éclair de ses yeux en lui disant :

— L'amitié! est-ce que vous y croyez ?

— Oui,jecrois à la vôtre. Adieu! je vous verrai demain, puisque vous jouerez Hermione.

Là-dessus M. de Rayigny s'inclina, sourit et ouvrit la porte.

■ Esther, qui ne tenait plus debout, tomba sur un fauteuil en lui faisant un signe de main.

— Est-ce donc un jeu cruel... ou bien cet homme-là est-il une f — bête I

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