UNE ENTRÉE MAJESTUEUSE
STHER voulut mourir. Pourquoi vivre sans son cœur, ou plutôt avec un cœur brisé. ^ Pourquoi vivre seule, quand on a rêvé la vie à deux, avec toutes les joies de l'amour? Que lui
Une entrée majestueuse 85
importaient désormais tous les triomphes de la scène, s'il n'était pas là, lui, la moitié d'ellemême, pour partager les couronnes et pour apaiser le feu de son âme.
Elle avait pleuré, elle pleura encore. Dieu nous a consolé de tout par les larmes. C'est la source vive qui coule sur toutes les amertumes, qui rafraîchit les feux dévorants de l'orgueil humilié et de l'amour trahi.
La pauvre fille ne pouvait comprimer les battements de son cœur.
Elle avait vu bien des situations éplorées au théâtre, mais en était-il de plus cruelles ! 11 semblait qu'il se fût joué d'Esther. N'avait-il donc pas deviné tout ce que ce pauvre cœur reafermait d'amour pour lui ? Croyait-il qu'une comédienne ne prend rien au sérieux, parce qu'elle change tous les jours de rôle?
— Hélas ! pensait Esther, la comédienne ne tue pas la femme, l'esprit ne tue pas la bête. Il arrive plutôt à la bête de tuer l'esprit dans les révoltes de la douleur.
Esther envoya chercher Lili : « Viens tout de « suite, la maison brûle. » Lili accourut.
— 0 Lili, je t'aime bien ; voilà pourquoi je vais te dire tout mon malheur. Tu sais que je
86 La scène et les coulisses
n'avais qu'une idée, l'idée d'épouser M. de Ravigny. Eh bien ! il se marie. . .
— Avec une autre!
— Avec une autre. Et c'est lui qui me l'a dit. Oui, il était là tout à l'heure; il m'avait dit : « J'ai une bonne nouvelle. » Cette bonne nouvelle, c'était une mauvaise nouvelle : c'était le coup de la mort. Lili, pleure avec moi pour me consoler. Mais je ne me consolerai jamais, tout est fini pour moi. Tu porteras une lettre au théâtre, en expliquant toi-même que je suis bien malade.
Lili embrassa sa sœur et lui fit mille caresses.
— Songe donc à toutes les joies du théâtre. Les spectateurs t'adorent. N'as-tu pas une cour dans ta loge? Si tu voulais être aimée, tu le serais pour tout de bon. Ce Ravigny est une bête qui ne t'a pas comprise. Il verra s'il trouve une femme comme toi.. Quoi ! avec ton caractère,| tu vas te laisser abattre. Tu es née pour triompheij de tout.
Esther se mit à rire aux éclats. Un rire nerveuxj saccade, terrible : le rire des folles. Elle marcl à grands pas.
— Tu as raison, il serait trop fier de me larmes. Il les ferait porter en pendants d'oreilles
Uite entrée majestueuse 8'j
à sa femme. Je veux me venger en lui prouvant que je ne l'aimais pas.
Mais tout aussitôt elle soupira ce mot :
— Je meurs de l'aimer!
M. de Ravigny avait dit, d'un air distrait, ne se doutant pas qu'il eût ainsi donné un tel coup de poignard : « Esther, je vous verrai demain, puisque vous jouerez Hermione.
— Eh bien! oui, dit-elle, il me verra. Je mourrai peut-être après la représentation, mais je jouerai encore une fois.
Esther ne s'endormit qu'aux premières clartés du matin. Le sommeil avait fini par apaiser la fièvre, l'esprit s'était brisé les ailes en se heurtant à tous les désespoirs. Le sommeil, d'ailleurs, la replongea dans les douleurs de la jalousie. Cette jeune fille, qu'elle avait vue un an auparavant dans toute sa fleur de jeunesse, lui apparaissait maintenant sous le voile de la mariée et se moquait d'elle en lui disant : « Quoi ! ma pauvre petite, vous vous étiez imaginé que vous alliez épouser un marquis. Vous et vos pareilles, vous pouvez amuser les hommes du monde, mais ils n'épousent que les filles comme moi. »
■ — Les filles comme toi ! s'écria Esther en se
88 La scène et les coulisses
réveillant, je te ferai voir que les filles comme toi sont des filles comme nous.
Elle comprit alors que Lili avait raison. Il nÇ fallait pas mourir comme une blanchisseuse qui allume du charbon, il fallait vivre pour vaincre et braver la mauvaise fortune. Il fallait vivre pour imposer la domination de la comédienne. Il fallait vivre pour ramener à ses pieds M. de Ravigny, qui lui payerait larmes pour larmes. 1
Le soir, elle joua donc Hermione. Elle fut plus belle et plus terrible que jamais. On l'acclama, on la rappela, on lui jeta des bouquets et des adorations. Sa jeune renommée monta radieuse jusqu'à son zénith. On décida qu'elle était la fille des dieux, puisque jamais comédienne, ni Duchesnois, ni Georges, ni Mars n'avait ainsi passionné les spectateurs du premier théâtre du monde. On vit passer les grandes ombres des maîtres : Eschyle, Sophocle, Aristophane, Corneille, Racine, Molière, Shakespeare, réveillées ce soir-là pour protéger cette. femme qui était une âme.
11 n'en fallait pas moins pour rattacher Esther à la vie.
M, de Ravigny, qui était à l'orchestre, ne vint pas cette fois dans sa loge. Peut-être eût-elle
Une entrée majestueuse Sq
encore pleuré, après les larmes d'orgueil de l'actrice, si un visiteur inattendu ne se fût présenté parmi les princes de tous les ordres.
Cet enthousiaste montra timidement sa tête à l'entrée de la porte de la loge.
— Ah! c'est toi, s'écria-t-elle.
— Oui, c'est moi.
— Eh bien I entre donc.
— Je n'ose pas.
— Viens donc vite que je t'embrasse, grosse bjte.
Alors, on vit entrer un artiste, cheveux flambants sur une tête qui eût semblé commune, si le front n'eût rayonné d'intelligence.
Il était grand, un peu rond, bien campé. »
Il vint s'incliner devant Esther, lui prit les deux mains et se mit à pleurer comme un enfant et comme un chien. Il voulait parler, mais il ne trouvait que des mots incohérents pour exprimer toute la joie qu'il ressentait.
— Qu'est-ce donc que cet animal? dit un petit monsieur s'offensant à la vue de ce troublefête.
Cet animal n'avait pas eu l'honneur de lui être présenté.
Esther avait entendu, et elle lui répondit tout
go
La scène et les coulisses
haut que cet animal, qui en ferait quatre comme lui, était son premier et son meilleur ami.
L'artiste s'était relevé dans l'attitude d'un d'Artagnan.
— Monseigneur, dit-il au petit monsieur, qui était un prince quelconque, si vous voulez savoir le nom de l'animal, il s'appelle Gargantua, tout prêt à vous manger, si cela vous est agréable.
Esther avait repris sa figure rieuse.
— Savez-vouspourquoi il s'appelle Gargantua ? c'est par antiphrase, car mon pauvre ami ne mangeait pas tous les jours quand je l'ai nommé ainsi. N'est-ce pas, Gantua?
' — Je crois bien.
Esther vit que son ami avait des gants :
— Gants tu as, en effet : tu ne me refuses rien ! des gants paille, trois francs cinquante] rien que ça!
— On ne compte pas avec ses amis.
— Eh bien! Gantua, en souvenir du temps où nous n'avions rien à nous mettre sous la dent — et quelles dents de loup ! — tu vas venir souper chez moi. Je t'autorise même à choisir les convives parmi ces messieurs.
Le souper à quatre 9 r