RÊVE PERDU
E poète, le comte et le prince lui firent la cour, chacun à sa manière : le Russe parla d'une rivière de diamants.
— Ce n'est pas là-dessus que je navigue, dit Esther.
I Le Napolitain lui offrit un château dans sa I principauté.
' — Non, j'ai peur du Vésuve.
Alfred de Musset lui offrit de l'aimer pour rien.
. Un peu plus, elle acceptait; mais son amour , pour M. de Ravigny la tyrannisait encore. Il brûlait son cœur et l'emprisonnait dans son souvenir. Et puis il lui semblait toujours qu'il lui • reviendrait. Le mariage avec sa cousine était
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décidé, mais on ne devait le célébrer qu'à trois semaines de là: trois semaines, c'est trois siècles pour les amoureux qui espèrent. Elle cherchait donc à se tromper encore, la belle illusionnaire !
Mais M. de Ravigny ne revint pas.
Au bout de quinze jours, elle reçut une lettre de faire part. En la lisant, elle vit les mots flamboyer; elle crut qu'elle devenait aveugle :
Afwe la marquise de Ravigny a llionneur de vous faire part du mariage de son fils, M. le marquis Pierre de Ravigny, secrétaire d'ambassade, chevalier de Charles III d'Espagne et du Lion néerlandais, avec M'><^ Blanche- Léopoldine de Marignan,
Et vous prie d'assister à la bénédiction nuptiale, qui leur sera donnée en l'église Sainte-Clotilde, le mardi ly mars, à midi.
Esther ne voulut pas lire la double lettre ; elle jeta tout au feu, comme si le feu de l'âtre eût emporté le feu de son amour.
Elle pensa un instant à se repaître du bonheur des jeunes époux comme on va au théâtre pour se repaître d'une tragédie : c'est que le cœur humain aime à se poignarder lui-même ; mais, le jour venu, il lui sembla que le soleil
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fût tombé du ciel, tant il fit noir dans son âme. Elle ne voulut pas sortir et ne reçut que Lili, l'ange des consolations par sa douceur adorable et son espièglerie charmante.
— Ah ! Lili, lui dit-elle après dîner, me voilà ,bien revenue des hommes : le premier m'a gâté tous les autres; aussi tu vas voir, désormais, comme je me moquerai des amoureux! Pour parler comme les faiseurs de phrases : Je les {attacherai ou plutôt je les attellerai tous à mon char. C'est bien le moins que le char de Thepsis soit traîné par l'Amour... Ouf! je me resservirai de cette phrase-là...
— En attendant, dit Lili, puisque ton veuvage !va te donner des loisirs, tu devrais bien te remettre à la grammaire.
i — Petite pédante , sache que les femmes comme moi font, refont et défont la grammaire. Est-ce que tu me prends pour une institutrice } Dès le lendemain, Esther mit sa phrase en pratique : elle attela tous ses amoureux à son char. Elle les mit tous au travail, qui pour sa renommée , qui pour sa fortune. Elle n'aimait pas les inutilités; mais, dans le monde comme au théâtre, les inutilités s'acharnent à jouer un rôle. Elle avait toutes les peines du "monde à
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mettre à la porte les gêneurs, les fâcheux, les importuns et les importants.
ALFRED DE MUSSET AMOUREUX d'eSTHER
LLE avait dit à Gantua :
— Vous devriez me débarrasser de ci prince sans rire qui murmurait en vous voyant « Quel est donc cet animal-là. » a
— Il vous embête?
— De la tête aux pieds ; il parle haut pour ne dire que des bêtises; il est sans cesse planté dans ma loge, à ce point que j'ai toujours peur de le voir pousser en branches.
— Eh bien, je vous en débarrasserai.
— Je vous en défie, car, jusqu'ici, plus on l'a mis à la porte, plus il est revenu.
A la représentation suivante, Ganlua se présenta dans la loge au moment où le prince déclamait ses périodes enthousiastes.
— Comment, monsieur, lui dit le peintre, vous trouvez que M"" Esther a bien joué. Vous lui en voulez donc?
Détestable flatteur, présent le plus funeste...
Alfred de Musset amoureux d^ Est /ter gj
— Est-ce que monsieur ne serait pas de mon opinion ?
— Certes, non, monsieur, je ne suis jamais que de mon opinion ; ami de la première heure de M"'Esther, je ne la conduis pas à l'abîme par un chemin semé de flatteries.
Et se tournant vers la tragédienne :
— N'est-ce pas, Esther, que vous avez mal joué?
— Vous avez raison, mon ami.
Le prince en appelle aux survenants.
— Ne trouvez-vous pas que M"® Esther n'a jamais mieux joué ?
— M"" Esther a été acclamée.
— Des moutons de Panurge ! s'écrie Gantua. Cela amusait Esther, d'entendre dire qu'elle
jouait mal; il y avait si longtemps qu'elle ne l'avait entendu dire.
— Ces théâtres sont des maisons de fous ! [reprend Gantua.
— C'est vous, monsieur, qui revenez de Chajrenton, pour nous dire de pareilles choses.
— Vous, monsieur, vous revenez de Bicêtre ! Le petit monsieur leva son gant à la hauteur
de son adversaire.
— Non, monsieur, gardez votre gant ; je vous
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permets d'être ganté pour notre duel; car, si vous ne me dites pas à l'instant même que M"* Esther a été détestable, je vous envoie dans l'autre monde.
— J'en appelle à mademoiselle , s'écrie le prince.
Esther, d'une voix souveraine, déclare encore que Gantua a raison.
L'enthousiaste perd la tête ; il dit qu'il va constituer des témoins ; il tourne sur ses talons et disparaît pour ne jamais revenir.
— Voilà qui est bien, dit Esther à Gantua. Pourquoi Gantua ne débarrassa-t-il pas Esther
de M. Matador.^ car, par malheur pour elle, il était un des plus obstinés parmi ses adorateurs, ce bourgeois-gentilhomme, ce spirituel monsieur de Pourceaugnac, à la mode de Paris, voulant faire trop vite la fortune des femmes.
Esther lui confia que son idéal, pour le quart d'heure, était de donner à sa mère une villa à Meudon ou à Montmorency.
i\I. Matador la prit un matin dans son landau pour la conduire àEnghien; il déjeuna avec elle, en route; après déjeuner, ils furetèrent la villa rêvée. On en demanda cinquante mille francs. M. Matador se tâta le pouls; il jugea qu'il n'en
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Userait pas malade; il paya les cinquante mille [[francs par sa signature.
li Esther fut si contente qu'elle voulut bien dîner |avec cet homme extraordinaire. On s'en revint la [nuit ; mais, quoique Lili fût de cette partie de campagne, le bruit courut le lendemain que M. Matador était l'amant de M"" Esther, ce qui [mit tout Paris en demi-deuil; car ce fut une sur- 1 prise désagréable.
1 "Pourquoi n'avait-elle pas pris un poète comme ■Alfred de Musset, ou un prince comme le prince |Ciercara? La vérité, c'est qu'elle n'avait pas pris ïM. Matador plus que les autres.
I Mais quand la calomnie se jette sur la vérité, elle l'étouffé dans ses ailes noires. Esther eut beau protester. Qui donc croirait à Paris qu'un .homme est assez généreux pour payer une villa •à une femme, s'il n'a pas lui-même un lit dans la 'villa!
' Nouvelles larmes pour la comédienne. Elle jne porterait plus au doigt ce pur diamant de U'honneur, dont elle était si fière. Il lui faudrait i.porter au front le rubis de la belle Ferronnière,
I La voilà donc trahie dans son cœur et dans sa 'vertu, deux désespoirs! Elle retomba dans le
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plus profond découragement, elle maudit son étoile, elle regretta de n'être pas chrétienne pour pouvoir se jeter au couvent. Ce fut alors que, pour échappera ce naufrage, elle s'accrocha à la première branche venue.
Cette branche, c'était Alfred de Musset. Un poète dans un gentilhomme, ou un gentilhomme dans un poète.
Ils avaient soupe ensemble, il voulait souper encore avec elle; elle lui écrivit ces quelques mots :
Oui, souper, vous avez raison, mon poêle, car f ai faim de votre poésie; mais, prenez garde, mes soupers coûtent cher ; vous me signerez, à la fin de celui-ci, un bon de comédie et un bon de tragédie. Rassurez-vous, nous ne partagerons pas les droits d'auteur, mais je ne m'engage pas à ne pas passer vos deux billets à ordre.
Je vous tends la patte. Esther.
Alfred de Musset, enchanté, répondit bien vite :
Mademoiselle, Je voudrais dire ma princesse, j'irai me délecter ce soir à votre table, et entre la poire et le café, Je vous signerai tout ce que vous voudrez, même un chef-d'œuvre, puisque c'est
Alfred de Musset amoureux d^Esther loi
mon métier. Mais il m'est bien plus doux de signer que je vous aime. Alfred de Musset.
Le poëte était si content, qu'il jura ses grands dieux de ne plus retourner chez la princesse Belgiojoso, disant : Ce n'est qu'une femme savante, comme Lélia n'est qu'une conteuse de romans. Eslher, ce sera la passion.
Là-dessus, Alfred de Musset s'en alla jouer une partie d'échecs au café de la Régence. Le souper était pour minuit; il l'oublia, parce qu'il s'absintha de lui-même — lisez, s'absenta. — Pourtant, à minuit et demi, quand tous les joueurs levèrent le camp, il eut un vague souvenir de l'invitation à la valse ; les fumées se dissipèrent, il vit apparaître toute rayonnante la figure de la comédienne.
— Esther! Esther! dit-il. Elle m'attend. II demanda impérieusement un fiacre.
Or, il fallut le mettre dans le fiacre, quoiqu'il tînt la tête haute.
Quand il arriva au quai Voltaire, il était maître de lui. Il monta l'escalier sans trébucher et sonna fortement comme un homme attendu.
— Je ne vous attendais plus, lui dit Esther, couchée sur un canapé, devant la cheminée de son petit salon.
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— C'est la faute des échecs, ma chère amie.;
— Prenez garde, mon cher poëte, les échecs vous mèneront à des échecs.
— Vous n'imaginez pas comme on se passionne pour ces figures de bois. Que voulez-vous, la vie se passe à livrer des batailles.
— Et à ne pas les gagner, ajouta Esther. f Encore une illusion qui tombait.
Elle s'était monté la tête pour ce grand poëte qui, pareil aux naïades antiques, versait la poésie à pleine amphore. Elle avait mesuré son génie au sien; devenir sa passion était mieux que devenir la femme d'un prince. Napoléon eût fait Corneille prince. Corneille lui eût dit que c'était inutile.
Mais les poètes, qui sont aussi des princes, sont aussi des hommes, Dieu ne veut pas qu'ils deviennent des dieux ; s'il leur permet les belles passions, il les condamne aussi aux mauvaises passions. Il veut leur rappeler sans cesse qu'il a pris du limon pour les créer.
Alfred de Musset se. mit à genoux devant la comédienne ; c'est une manière comme une autre de faire son chemin dans le chemin des femmes.
Hélas! cet amoureux, qui était pour Esther un rêve poétique, comme M. de Ravigny était un
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rêve romanesque, lui souffla dans sa déclaration égalante une vague senteur de bière mêlée d'absinthe.
i 0 Poésie ! voilà donc de tes coups. Quoi I cet homme, né et élevé, l'adoration d'une mère et d'une sœur, ce phénix entre les phénix, il en était venu là, parce qu'une femme ne l'avait pas 'aimé. Oui, c'était la soif d'amour qui l'avait conjduit à la soif qui donne l'oubli. Ne lui en vouliez pas à cette Léliaqui a compris tant de caracjtères imaginaires et qui n'a pas compris un seul [homme, Alfred de Musset moins que les autres! *Et, d'ailleurs, est-ce sa faute, à elle, si elle ne l'aimait pas. Elle lui donna la tendresse d'une îmère, quand il voulait, comme Byron, la passion ; d'une bacchante! Byron, d'ailleurs, a été pour 1 moitié dans les chutes de ce génie adorable qui [a moins imité en Byron le poète que l'homme. ! Il a brûlé sa vie avec l'amer dédain du don Juan.
Ce soir-là Esther, impatientée des lazzis et des
manières d'Alfred de Musset, se mit à table avec
i tristesse. Elle posa vingt points d'interrogation
; pour connaître ce mystérieux personnage qui ne
: disait jamais ni oui ni non. Il ne se connaissait
plus lui-même, comment aurait-il pu lui dire :
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Ecce homo. Et d'ailleurs Alfred de Musset était de ces esprits supérieurs qui disent comme Schopenhauer. « Vous me demandez qui je suis? Vous seriez bien aimable de me l'apprendre. »
Pendant le souper, il revint pourtant à lui ; il avait encore ses quarts d'heure, mais il était trop tard. L'illusion est une déesse qui ne revient pas.
— A demain! lui dit-elle.
— Demain, c'est aujourd'hui, répondit-il. Mais aujourd'hui fut toujours demain. Il eut
beau çà et là redevenir charmant, elle avait peur qu'il n'eût passé par le café de la Régence.
-- Hélas! disait-elle, l'idéal ne vaut pas mieux que le réel. M. Matador n'est pavé que d'argent, ce qui me désole; M. Alfred de Musset n'est pavé que de bonnes intentions, ce qui ne me console pas.
Elle se rappelait alors la chanson qu'elle chantait au temps où elle n'avait ni déboires ni illusions.
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