LE SECOND AMOUR
\NiN disait à Esther : « Ne craignez pas ^^ trop le premier amoureux ; il ne servira qu'à •vous faire aimer le deuxième ; mais le deuxième ne vous fera pas aimer le troisième. »
En ce temps-là, on parlait à Paris, parmi les lions du jour, je pourrais dire parmi les beaux, d'un jeune homme qui ne descendait pas des marches d'un trône, mais d'un fermier général qui avait, à l'inverse de quelques-uns de ses confrères, moralisé l'argent.
C'était un lettré parmi les gens de lettres, un dilettante parmi les artistes, un gentleman parmi les sportmen. Selon les femmes, c'était surtout un charmeur. Il avait l'air d'un prince au milieu de ses amis. Il passait pour l'homme le mieux doué, moitié Don Juan, moitié grand seigneur. Quoiqu'il fût parmi les suivants d'Esther, elle ;javait trop aimé M. de Ravigny pour arrêter les lyeux sur M. de La Marche; mais quand Alfred de Musset se fut, comme une chimère, évanoui dans ses mains, elle reconnut que de tous ceux qui venaient la saluer dans sa loge, c'était non
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seulement le plus lettré, mais le plus spirituel, Trahie par l'amour et par la poésie, elle se demanda si la beauté ne pourrait pas lui donner ce qu'elle perdait, d'autant plus qu'elle retrouvait un peu dans M. de La Marche le caractère de M. de Ravigny et le sourire charmant d'Alfred de Musset.
Les préliminaires de cette bataille ne furentpas bien longs. M. de La Marche qui venait d'être élu au Jockey-Club, cette académie des Lovelace et des d'Orsay, gouvernait quelque peu la mode avec ses amis Edgard Ney, le duc de Guiche, le prince Belgiojoso et le comte d'Alton -Shée. Il était le plus beau du bataillon sacré qui faisait! alors de rudes ravages parmi les ingénues des coulisses, comme parmi les filles d'opéra. Les roués de la Régence' ne trouvaient point de rebelles, parce que les femmes sont des brebis de Panurge. Si un homme en trahit une, il est sûr d'en trahir beaucoup d'autres, parce qu'au fond elles aiment le rôle de victime, sauf à se venger le jour venu, œil pour œil, dent pour dent, de parla loi du talion. Esther disait autour d'elle que tous ces victorieux lui faisaient pitié; mais elle devait se laisser prendre comme les plus rebelles, soit par vengeance, soit par en-
Le second amour loj
■rainement. Les femmes qui vont au théâtre ne
pas comme les filles de Dieu qui vont au
ivent dans une retraite inaccessible, pour se
Mcserver contre les souvenirs du cœur. Le théâtre
une citadelle, tous les jours prise d'assaut )ar les passions. Il faut être un ange pour y ouer les Jeanne d'Arc. Or, les femmes ne son. las des anges, surtout les femmes de théâtre.
sther ouvrit donc les yeux sur ces Don Juan ..„ Jockey-Club, qui n'avaient rien à faire, sinon i courir les steeple-chase des séductions. De ous ceux qui venaient la voir jouer et qui lui ■taient présentés, M. de La Marche, on le sait léjà, était le plus beau. Il n'est pas une fille i'Ève qui ne subisse le pouvoir de la beauté. Les iemmes disent, quand elles sont bêtes, qu'elles kiment mieux un homme d'esprit qu'un homme peau, mais quand elles ont de l'esprit, elles liment mieux un homme beau qu'un homme ^'esprit.
M. -de La Marche était beau et il avait de *esprit.
Ce n'était pas tout. Il semblait se moquer de outes les femmes, ce qui est un titre de plus à eur considération ou plutôt à leur curiosité. iSther se disait :
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— Je voudrais bien avoir raison de ce triomphateur impertinent. n
Mais elle avait beau déployer toutes ses ca-i quetteries, comme le paon de Junon déploie sa queue radieuse : M. de La Marche ne désarmait pas de son sourire railleur.
Elle lui demanda un jour de naviguer avec elle sur le lac d'Enghien.
— Avez-vous une coquille de noix ?
— Je crois bien, je ne l'ai payée qu'à moitié, mais elle est bien à moi.
— Peut-on espérer de vous voir tomber à l'eau pour vous repêcher?
— S'il ne faut que se jeter à l'eau pour v être agréable, je suis bien capable de sacri une robe.
— Sacrifier une robe ! Une femme ne m'e jamais tant dit.
— Je vous en dirai plus.
— Je suis votre homme pour le lac d'Enghien et pour tous les lacs du monde, même- celui de l'Océan.
On convint d'aller là, le dimanche, tout bêtement, comme de bons bourgeois qui se reposent, en imitant Dieu, des six jours de la semaine.
C'était en belle saison; dès huit heures du
Le second amour log
latin, Lucien arriva devant les fenêtres d'Esther,
ans une chaise de poste à quatre chevaux et à
relots sonores; il savait bien que les femmes
liment le bruit. Esther avait revêtu une très
kîche toilette qui la métamorphosait presque
I in grisette ; car, pour être grande et souveraine,
I [ lui fallait le péplum ou la robe de Célimène.
! II. de La Marche lui sut gré de cette métamor-
hose. Il n'était pas de ceux qui veulent pos-
. 'ider l'artiste dans la femme et qui diraient
; plontiers : « Garde ton péplum ou ta robe de
\ iélimène. »
Le voyage fut charmant ; on respirait l'air vif
lUt en respirant l'atmosphère amoureuse. En
rivant à Enghien, on ne fut pas fâché de faire
^^ruit par le sabot des chevaux, le fouet des
'^lillons et le chant des grelots. On s'imagina
l'hôtel que c'était le prince de Jonquille ou le
jc d'Outremer, avec quelque princesse de la
ipe. On ne se trompait qu'à moitié.
:'endant que les cuisiniers se mirent à l'œuvre,
1 fit un tour sur le lac dans la fameuse coquille
■i noix que la mère d'Esther, en marchandant
en, avait achetée trois cents francs. C'était plutôt
le gondole vénitienne qu'un de ces horribles
iteaux qui font la joie des canotiers. On ne fit
La scène et les coulisses
pas naufrage et on vint déjeuner avec un rud appétit.
Si Esther fut charmante, vous n'en doute pas? Et quel charme! l'amour dans l'esprit. A dessert, on parla d'un petit voyage dans l'île d Cythéris; mais Esther ne connaissant que pe ouï-dire ce pays-là, ne voulut pas s'y hasarde si matin.
On se remit bientôt en voiture pour courir 1 forêt de Montmorency. Esther était heureuse cette joueuse éternelle de comédie, de jouer u peu le rôle des Mimi et des Rosine pour s reposer de ses grands rôles. Tout justement^! rencontrèrent en pleine forêt Alfred de MuH et une autre Mimi qu'il appelait Mimi Pinson^: était venu se mettre au vert avec une maîtreaj d'occasion qui, le soir, pour lui tenir tête, fli obligée, en bonne fille qu'elle était, de boire avC' lui. Seulement il lui permettait de ne pas mettr d'absinthe dans son bock de bière.
On se salua gaiement.
Esther sentit quelque jalousie au cœur de voi son poète en si gaie compagnie; il lui sembla!que cette Mimi avait pris sa place ; mais bie. qu'elle adorât la poésie écrite d'Alfred de Musset il lui sembla qu'il était moins poète en actio
Le second amour
[ue M. de La Marche, dont il n'avait pas la belle nvergure, quoiqu'il fût comme lui de haute ùlaie.
' Les deux hommes se connaissaient et se ten-
irent la main, les deux femmes ne firent pas de
^çon pour débiter ensemble quelques malices
I e femmes. On parla même de dîner ensemble,
i uoique Esther, toujours un peu reine, consi-
flérât Mimi Pinson comme sa suivante. Mais on
e perdit dans la foret et on ne se retrouva pas
• Enghien à l'heure du dîner. Il paraît que ce
ï)ur-là, Alfred de Musset, mordu au cœur par
ne jalousie rétrospective, malmena un peu la
risette qui "s'était endimanchée pour courir les
kiissons avec lui.
M. de La Marche et Esther aimaient mieux,
près tout, dîner ensemble ; aussi ne regrettèrent-
s pas les deux autres amoureux. Le dîner fut,
omme le déjeuner, coupé de rires et de baisers.
)n les avait mis en face, mais ils furent bientôt
u même côté, penchés l'un vers l'autre avec
bondance de cœur.
Tableaux délicieux à mettre en vers français I
\;^rès le dîner, ils allèrent se promener sous
-rancis arbres de la villa Esther, mais ils ne
c risquèrent plus dans la coquille de noix. Après
La scène et les coulisses
quelques tours dans ie parc, format in-trentC' deux, Esther, qui regardait son étoile, trébuchd contre une bruyère et tomba sur l'herbe.
Naturellement en homme bien appris M. de La Marche tomba aussi.
Esther aurait pu encore regarder son étoik comme on regarde la feuille à l'envers, mais elle eut peur de la voir tomber aussi et se cacha k tète dans les mains.
l'école des passions
UAND les amoureux s'en revinrent le soir, ils étaient ravis tous les deux et juraien: de s'aimer toujours.
On verra que si M. de La Marche fut le premiei amant, il fut aussi le dernier, après une parenthèse.
En arrivant à Paris, on se comprit si bier sans se parler, qu'on ne demanda pas ni chez lu: ni chez elle une chambre à deux lits.
Se réveilla-t-elle chez lui , se réveilla-t-i! chez elle ? Ils avaient si bien joué Hippolyte ei Aricie, qu'on envoya coucher Phèdre au Théâtn Français.
j L'école des passions ii3
Le lendemain, l'amoureux prépara un très joli ippartement pour les jours où l'amoureuse voui.rait lui faire répéter son rôle.
\ Elle fut toute surprise d'avoir soudainement ublié M. de Ravigny. Était-il possible qu'un mour qui avait tant de racines fût arraché et 2té aux orties? Voilà donc l'éternité des passions ! Telle femme se tue aujourd'hui par désespoir, ui rirait -demain si elle eût rencontré le consoateur.
Esthernedit pas un mot à Lucien de son amour [•assé. Il put croire à toutes les virginités comme s toutes les aurores ; que font d'ailleurs les nuages jvanouis quand le soleil rayonne dans sa splen- [eur ?
■ Ce fut un brave amour, sonore, rieur, éblouisjant. Elle fut si heureuse qu'elle jeta son bonnet |ar-dessus les jalouses.
; Quand on la voyait au bras de M. de la Marche, i'n ne pensait plus à M. Matador. Les bégueules Iles-mêmes ne pouvaient s'empêcher de reconlaître qu'elle avait raison; après tout, elle n'était [las destinée à filer de la laine ; les comédiennes liui ne se marient pas sont-elles donc condamjées à vivre en vestales, entretenant le feu sacré )Our les autres ?
114 La scène et les coulisses
On reconnut d'ailleurs bientôt — tant pis poui les bégueules — que le talent de la grande comédienne fut encore accentué. Les passions son une école pour le génie.
Et ce fut le bonheur, le bonheur au théâtre, le bonheur chez elle, le bonheur chez lui. Ils m se quittaient pas. Si elle jouait, il était à l'avantscène et soupait avec elle ; si elle ne jouait pas ils couraient à grande volée les plaisirs parisiens S'il eût parlé d'argent, elle se fût indignée, mais il était de ceux qui jettent l'or par les fenêtres, Le plus souvent elle avouait que les meilleures distractions étaient d'aller avec lui à la découverte dans Eschyle, Sophocle, Shakespeare, Corneille , Racine , Molière , Voltaire , Hugo , non pas seulement pour y chercher des rôles, mais pour y fortifier son esprit dans l'esprit des maîtres. Ce qu'il y avait de charmant dans son caractère, c'est qu'elle passait avec le même amour de l'étude sévère à l'éclat de rire. Nulle n'était plus grave ni plus gaie. Elle se contenait ou s'épanchait avec le même plaisir; les joies de la volupté ne lui étaient douces que parce qu'elle avait traversé les joies de l'intelligence. Elle était deux fois heureuse, heureuse par le théâtre, heureuse pas son amant. Qui donc
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lurait eu le courage de lui jeter la pierre ? Lais- Ions passer le bonheur et saluons-le comme nous laluons le malheur.
Mais un jour M. de La Marche disparut, car fonctions l'appelèrent loin de Paris. Esther ,t retrouva au milieu des soupirants : un vrai I bataillon d'adorateurs ; il eût fallu tous les soirs I fleux hommes et un caporal pour les mettre à la 'aison, si par son fier regard elle ne les eût tenus Q. distance. Elle n'était pas femme à courir les aventures.
i| C'est de ce moment que lui vint cette histoire Iromanesque qui n'est connue que de ses amis les plus intimes.