‹ La comédienneChapitre 19 sur 48 · COMÉDIE FAITE PAR ESTHER · texte numérisé non relu

COMÉDIE FAITE PAR ESTHER

AXTUA venait la voir de loin en loin. Elle

lui avait dit :

, — Vous avez fait ma caricature, il faut que Vous fassiez mon portrait.

j Elle n'avait pas le temps de vivre, bien moins ncore de poser; mais il jurait qu'il l'attraperait

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au vol. Il arriva un jour avec un rapin portant, son chevalet et sa palette, lui qui portait l'échelle sur son épaule quand il était peintre d'enseigne..

— Il est gentil votre rapin, lui dit Esther.

— Oui. Et puis il est à deux fins : quand j'ai des amis à déjeuner, il sert à table; je vous le recommande, il ne boit que deux bouteilles de vin de Champagne par séance.

— Flûte ! dit Esther, se rappelant son ancien vocabulaire; prend-il le temps de le verser dans une flûte, ou le flûte-t-il à la bouteille .^

— Tout lui est bon.

— J'ai déjà un nègre pour les jours de réception ; j'en cherche un autre. Vous pourriez peutêtre me peindre votre rapin en noir.

— C'est ce que j'ai déjà fait, mais ce jour là il demandait à être payé double et à boire comme q'uatre.

Le rapin salua et sortit. Gantua se mit à l'œuvre : il attaqua le portrait par quelques touches de maître. Pour lui donner plus de style, il le dessina plus grand que nature; il saisit bien le caractère, l'énergie et la douceur, la moquerie et le charme, l'éclair des yeux et le sourire des lèvres. Il accentua bien le front, le menton, le nez aux ailes mouvantes, l'attitude d'une Junon,

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îinon d'une Minerve. Il la flatta quelque peu par

es bras et le sein sans faire crier la vérité.

! Il lui contait de si jolies histoires du temps

Su elle chantait place Royale, qu'elle ne compta

5as les heures pour poser.

' Mais à la troisième séance, il s'interrompit

out à coup, marcha vers elle, lui prit la main et

ui dit :

' — Esther, si tu savais comme je t'aime.

' Esther fut bien fâchée de ce coup de sur-

orise.

— Voilà une chanson ! vous êtes donc devenu u, Gantua }

— Oui, fou quand je vous vois et quand je ne ous vois pas; c'est bien malgré moi, mais

jlepuis longtemps déjà je nourris ce serpent Kans mon sein.

I — Mon pauvre ami, j'ai pour vous une amitié rofonde, vous le savez bien, mais c'est tout.

— L'amitié, qu'est-ce que ça? dit le peintre ui perdait la tête. Voyez-vous je vous aime à é point que, si vous me promettiez un jour de k)lre vie, je signerais ma mort pour le lendehain.

'■ —Voyons, Gantua, vous jouez la comédie.

— Non, je joue ma vie, si vous ne devez pas

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m'aimer je veux mourir. Car mon amour pour vous est un tourment de toutes les minutes. On n'a jamais été possédé du diable comme je suis possédé de cette passion ; j'ai eu beau faire, moins je vous voyais, plus je vous aimais.

Esther ne voulait pas croire que ce fût sérieux, Gantua était un malin qui jouait peut-être le désespoir pour l'amener dans ses bras.

Elle commença par se moquer en lui disant qu'il n'y avait de passion que dans les tragédies antiques, que le monde moderne était tout à la comédie et à la farce.

— Mon cher Gantua, si vous prenez au sérieux les billevesées du cœur, si les papillons noirs viennent voltiger autour de vous, secoui moi ça comme vous secouez votre cheveh quand vous êtes sur le point de dire quelque chose. H

— Vous ne parlez pas comme vous pensez, dit le peintre tristement, car je vous ai vue aux prises avec une passion ; vous ne m'avez rien dit, mais j'ai pénétré votre secret.

— Mais non, c'était un jeu de comédienne; revenez à vous, mon brave ami ; ne tombez pas dans ces bêtises du cœur. Il faut vivre pour soi et pour l'art. • .

Ions,

liiW

Comédie faite par Esther i ig

— L'art! oui, si on était aimé ce serait beau, mais qu'est-ce que l'art sans l'amour! Une illusion !

— Nous reparlerons décela; pour aujourd'hui levons la séance.

Sur ce mot, Esther disparut. Le peintre se remit au portrait, mais il n'eut pas le courage de continuer, il prit son chapeau et sortit jurant qu'il ne reviendrait plus.

Serment d'amoureux. A peine dans la rue, il regretta d'être parti, quoiqu'il désespérât de toucher ce cœur de marbre.

Esther n'avait confié à qui que ce fût, sinon à Lili, son amour pour M. de Ravigny ; mais Valia avait lu dans son cœur, elle la connaissait trop bien pour ne pas la pénétrer. Le peintre était allé voir Valia, qui, en bonne fille, lui avait ouvert ses bras comme à son plus vieil ami ; je crois même qu'il y avait eu entre eux plus que de l'amitié, car Valia n'était pas une façonnière, elle n'avait pas bâti le grand mur de la Chine devant sa vertu. Elle conta à Gantua Içur existence tourmentée à elle et à Esther depuis qu'elles étaient venues dans le beau Paris. Elle lui parla de la vertu de sa sœur, mais elle ne lui cacha pas qu'un peu plus elle tombait dans les bras du

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plus beau et du plus charmant secrétaire d'ambassade, selon son expression.

— Elle ne s'en consolera pas de longtemps.

— Il y aura bien quelqu'un pour la consoler. Gantua ne doutait de rien, il se trouvait beau

comme il se trouvait du génie. Esther lui était apparue autrefois comme un rêve ; avant Choron, il avait découvert qu'elle portait une étoile au front ; 'son amitié pour elle était faite alors de fraternité et d'amour. Quand il l'avait revue au théâtre, la fraternité s'était évanouie, il ne restait plus qu'un homme en face d'une femme. En vain il avait combattu son cœur; mais qu'est-ce que la raison en face de l'amour.^

Ce fut bien pis quand le bruit courut que cet^ Esther, toute divine pour lui, s'était peut-êtj! laissée prendre par M. Matador, sous prétexl de donner une villa à sa mère. Sa passion fi encore attisée quand tout Paris parla de M. dl la Marche. Si elle passait ainsi d'un amour à u^ autre, pourquoi n'aurait-il pas son heure, lui qin en était follement ensorcelé, lui qui était devenu un artiste sérieux après avoir été un peintre d'enseignes, comme elle était devenue, elle, une grande comédienne après avoir été une chanteuse des rues.

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Ces deux existences presque parallèles, ne devaient-elles pas se toucher un jour par la force des destinées?

Le pauvre Gantua ne mesurait pas bien les distances : il était beau, mais beau dans un certain milieu, beau pour les femmes de la bohème, car il était un des derniers représentants de cette période, dont les acteurs Bignon et Lafontaine ont été les expressions les mieux accentuées.

Si Esther avait marché avec le pas des déesses vers la suprême distinction, il n'avait marché, lui, qu'avec le pas des artistes. Dans son atelier il avait grand air, mais dans le monde, ce grand air n'était plus qu'un air théâtral avec des accents faubouriens. Il se moquait non sans raison des dandys strictement ajustés selon la mode du jour, curiosités, selon lui, à mettre sur une étagère de perruquier ; mais il avait beau rire , ces messieurs qui tournoyaient autour d'Esther avaient tous je ne sais quoi des manières mondaines qui étaient comme des ressouvenirs de l'Œil-de-Bœuf, des aftitudes qui ne s'apprennent pas même à la comédie, à moins qu'on ne soit Menjaud , Dressant , Delaunay , ces gentilshommes par droit de conquête, sinon par droit de naissance.

La scène et les coulisses

Or, Esther en était aux gentilshommes, tant pis pour Gantua. Il les valait bien, mais pourquoi n'avait-il pas le grand air qui subjugue les femmes, même les femmes intelligentes, esclaves des forces de l'esprit — et de la mode ?

C'est quela femme a des privilèges que n'a pas l'homme. Elle peut se refaire et s'ennoblir selon son milieu, tandis que l'homme ne peut pas s'ennoblir sans dépouiller le vieil homme.

Après une nuit sans sommeil, Gantua revint pour continuer le portrait. 11 trouva Esther glaciale mais toujours bonne. Elle voulait le convaincre par la douceur parce qu'elle était vraiment son amie , parce qu'elle ne voulait pas blesser un aussi brave cœur. Mais Gantua abusa de la patience de cette femme qui n'était pas patiente. Il lui disait : « Je ne vous prends que cinq minutes, une simple retouche par-ci, une simple retouche par-là. »

Elle ne posait plus, elle causait avec lui ou répétait un rôle sans penser qu'il fut là. Lui, la happait et la humait; elle daignait lui allumer ses cigarettes; c'était comme autant de baisers de cette bouche inaccessible pour lui. Elle le laissait à son portrait et s'en allait, soit pour une

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visite, soit pour s'habiller, soit pour aller au théâtre.

Plus d'une fois il avait déjeuné avec elle, mais il restait trop longtemps à table, contant des histoires qu'elle connaissait ou qu'elle devinait. Elle ne l'invitait plus.

Ce fut alors que se passa cette petite comédie sentimentale.

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