LA MORALE EN ACTION
AixExMENT Esther jeta de l'eau sur le feu, l'incendie gagnait toujours.
— C'est un petit Vésuve que cet homme-là, dit la comédienne, heureusement que je ne suis pas Pompéia.
De son côté, Gantua se disait toujours :
— Qui sait ? Aujourd'hui est à elle, mais demain sera à moi.
Craignant de la fâcher, il se renferma strictement dans le rôle de rêveur platonique.
Quand le portrait fut fini, Esther lui écrivit ce billet:
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Mon ami, je vous envoie trois billets, deux qui sont d'une bonne signature , puisqu'ils sont signés Soleil, et un billet à ordre qui ne passerait pas à la banque, parce qu'il est signé Esther.
Venez me voir quand je joue.
Ceci ne consola pas Gantua ; il voulait renvoyer courrier par courrier les deux billets de mille francs, mais il eut peur que la comédienne ne se fâchât tout à fait. D'ailleurs, son talent, à lui, quoique déjà reconnu, ne l'avait pas enrichi.
Le troisième billet ne lui plut pas davantage. Esther lui disait d'aller la voir au théâtre, n'était-ce pas lui fermer la porte de sa maison. Il pleura sur les trois billets. Et même sur ce quatrième, qu'il écrivit à Esther :
Madame, tout ce qui vient de vous doit être sacré pour moi , je n\ii donc pas le droit de refuser; mes châteaux tombent en ruines, il me faut me réveiller d'un rêve adoré. J'espère qu'un jour vous me ferez la grâce d'accepter un portrait pour rien : ce jour-là, je me trouverai bien mieux payé qu'aujourd'hui.
Et il signa pour la première fois : Paul de Ferrier.
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11 jugea que Gantua avait fait son temps. Esther fut touchée au cœur par ce désespoir contenu.
— Pauvre Gantua! dit-elle. Ah! si on pouvait aimer ce qui est bon, mais on n'aime que ce qui est mauvais.
Elle remit un peu d'âme au cœur de Gantua par un aulre billet; aussi, après quelques jours de pénitence, il reparut chez Esther, moitié amoureux, moitié résigné.
On en était là, quand une petite femme très I gentille vint trouver la comédienne.
! Très gentille, mais très mal fichue, un chapeau ; de l'an passé, une robe sans date, des bottines I contournées, avec une petite ombrelle pour parapluie, car il avait plu le matin.
Esther ne voulait pas recevoir cette femme, mais elle fit grâce au costume en faveur de la figure, figure attristée par les mauvais jours mais bien parisienne et par conséquent bien sympathique.
— Je vois ça tout de suite, dit Esther, vous . voulez une lettre de recommandation pour un
petit théâtre.
— Non, madame.
— Alors pourquoi venez-vous me voir ?
120 La scène et les coulisses
La visiteuse fondit en larmes... Et ce n'étaient pas des larmes de théâtre...
Esther prit cinq louis sur sa cheminée pour les donner à l'éplorée.
— Oh, madame! je vous remercie, ce n'est pas ça !
Cette fois la curiosité de la comédienne était éveillée.
— Ce n'est pas ça •? Qu'est-ce donc ? Elle prit la main de la visiteuse.
— Voyez-vous, madame, je n'ose pas vous dire ce qui en est.
— Parlez, parlez, je vous écoute.
Alors la pleureuse, toute pâle et tout émue, se laissa tomber sur une chaise et raconta d'une voix coupée de sanglots qu'elle était bien malheureuse, parce qu'un jeune peintre qui allait l'épouser devenait fou d'une comédienne.
Esther comprit.
— Je vous vois venir, ma pauvre petite : vous vous figurez que je vais vous enlever votre amoureux.
— Oui, madame.
— Mais pas du tout.
— Oh 1 madame, il n'est plus jamais à la maison.
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— Vous savez donc qu'il vient ici ?
— Je crois bien. Je l'ai suivi trois ou quatre fois. Hier encore, il m'a trouvée à votre porte et il a failli me battre parce que je l'ai empêché de sonner. Ah ! que je suis malheureuse !
— Vous l'aimez donc bien !
— Oui, madame. C'est de la folie. Car j'ai quitté ma famille pour lui. Il m'a juré qu'il m'épouserait. Je suis retournée chez ma mère, à Fontainebleau ; mais on m'a si mal reçue, qu'il m'a fallu vivre de mon travail, quoique mon père ait'quelque fortune. iMaintenant, je suis si désespérée, que je ne pense plus qu'à me jeter à la Seine. Un peu plus, hier, c'était fini de moi. C'est alors qu'il m'est venu à l'idée de vous voir. Les actrices sont bonnes : vous ne pouvez pas vouloir ma mort, en me prenant celui que j'aime.
— Je crois bien, mon enfant; je n'ai jamais voulu le prendre, au contraire; mais, puisque vous avez peur de moi, je veux prouver que vous avez bien fait de venir ici . Avez-vous déjeuné ?
— Non, madame.
— Eh bien, vous allez déjeuner avec moi ; nous chercherons le chemin le plus sûr pour que tout
La scène et les coulisses
le monde soit content . Et d'abord, comment vous appelez-vous ?
— Eugénie Rivière.
— Pauvre petite ! un nom prédestiné à se jeter à l'eau. — Comment vous êtes-vous connus avec M. Paul de Ferrier ?
— Parce que j'ai un oncle peintre à Barbizon, et que je rencontrais souvent Gantua par-là.
— Et vous avez été bien heureuse dans les commencements ?
— Oui. Il a voulu faire mon portrait; il n'en finissait pas...
— Je connais ces manières-là. Naturellement, vous avez perdu la tète en perdant votre cœur. Il vous a prise d'assaut.^
Eugénie Rivière rougit jusqu'aux oreilles, une belle rougeur de fille honnête que l'amour n'a pas faite impure.
— Je ne me souviens pas, madame.
On déjeuna. On convint de jouer une petite comédie pour ramener le jeune peintre à son devoir.
On commença par lui envoyer ce petit billet :
Mon cher Van Dyck, Je vous ai peut-être promis un jour un joli tête-à-tête ; venez ce soir dîner avec moi, à huit heures très précises. Esther.
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Gantua fut tout joyeux en lisant cette lettre ; il n'en pouvait croire ses yeux. « Enfin I » s'écria-t-il.
Et comme l'orgueil est toujours de la partie : « Je savais bien qu'elle en arriverait là. »
11 esquissait un paysage dans son atelier. II jeta son pinceau et passa tout une heure à se faire beau.
Il était superbe, quand il fit son entrée chez la comédienne. On était d'ailleurs entre chien et loup. Beau soir d'été qui ne veut pas de la nuit.
Esther le reçut avec une douceur inaccoutumée. Un peu plus, il voulait prendre un acompte sur son bonheur rêvé; mais elle le tinta distance par ces mots :
— Nous n'y sommes pas.
Elle lui demanda la permission d'aller veiller au dîner, sous prétexte qu'elle avait un cordon bleu mal teint.
— Vous allez rester dans ce petit salon, pour .lire le journal.
Le peintre se mit à lire le feuilleton du journal du soir; mais il lut entre les lignes un tout autre feuilleton.
Il était si content, qu'il se demandait s'il ne serait pas trop content quand il ouvrirait les hostilités.
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Mais Gantua ne doutait de rien.
Un instant après, Esther l'arracha aux délices' des illusions, lui prenant le bras pour le conduire à table.
— Asseyez-vous et attendez-moi encore cinq minutes.
Le peintre s'amusa à lire le menu : ce qui le frappa le plus agréablement, c'était le châteauyquem, le clos-vougeot et le Champagne frappé. « Des vins éloquents! » dit-il.
Au bout de cinq minutes, Esther reparut. |
Jamais spectacle plus imprévu n'avait surpris' un galant homme.
Esther ouvrit une porte et apparut métamorphosée en femme de chambre de bonne maison, et aussi en servante de Molière, peut-être de Marivaux, par la coquetterie de sa cornette et par le format in-trente-deux de son tablier : une vraie feuille de vigne, si la robe tombait.
Gantua ne comprenait pas ; le menu lui échappa de la main.
Au même instant la scène se compliqua; car sa maîtresse avait suivi Esther.
Celle-ci prit la main à celle-là.
— Monsieur de Ferrier, j'ai l'honneur de vous présenter M"^ Eugénie Rivière, vulgo Nini Ri-
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jvière, que vous auriez bien dû me présenter vous-
imême.
i Du coup Gantua se leva comme si le diable
le prenait aux cheveux.
Oui, oui, c'était bien Nini Rivière, mais toute métamorphosée; car Esther avait passé deux heures à lui ajuster une de ses robes.
Et tout à l'avenant, du haut en bas ; elle s'était amusée à mettre la jeune fille à la mode du jour; lun coiffeur à cent sous par tète était venu tour- [menter sa chevelure.
! Le peintre, coupé en quatre, ne trouvait pas iun mot à dire.
j Tout à coup, une idée terrible le fit pâlir et
jrentrer en lui-même. C'était une pensée indigne
de la protectrice et de la protégée. Il croyait,
:, l'ingrat ! qu'Esther s'était chargée de l'éduca-
[jtion de sa maîtresse pour la jeter dans le monde
galant. 11 en éprouva un si vif déplaisir, que son
j amour pour la comédienne se rejeta sur Nini Ri-
[ vière.
I Un peu plus il arrachait la robe de la jeune ' .fille; mais la comédienne ne le laissa pas longtemps dans cette torture.
— Voyons, reprit Esther, c'est aujourd'hui le dîner des fiançailles ; non seulement je vous donne
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à dîner à tous les deux, mais c'est moi qui vous servirai, je m'y entends, j'ai joué plus d'une fois les servantes de Molière. Voilà qui va bien m'amuser de voir des gens heureux.
La maîtresse de Gantua, touchée par tant de bonne grâce, pleurait comme un enfant. Gantua ne retint pas ses larmes , Esther cacha les siennes en pensant que le bonheur était là, dans l'amour d'une brave fille et d'un brave homme.
— Monsieur, dit-elle au jeune peintre, mon amie Nini Rivière n'est pas une femme, c'est un ange ! Je veux qu'elle soit mon amie; mais je veux aussi que vous l'épousiez... et de la main droite... ■
Pourquoi Gantua n'épousa-t-il point Nini Rivière de la main droite? C'est peut-être parce qu'il l'avait épousée de la main gauche.