CE QUI ME DÉSOLE ET QUI ME CONSOLE
Je dois hériter de Ruffin
Dont les longs jours n'ont pas de fin,
C'est ce qui me désole !
Mais pour prolonger ses desseins 11 a pris quatre médecins,
C'est ce qui me console!
La conjonction des astres
J'ai deux femmes dans mes maisons Pour m'habituer aux poisons,
C'est ce qui me désole ! Mais pour dissiper mes ennuis Je bois beaucoup de vin de Nuits,
C'est ce qui me console !
Je vois quelquefois les huissiers Car j'ai beaucoup de créanciers,
C'est ce qui me désole !
Ils voudraient me saisir, dit-on, Mais je sais jouer du bâton,
C'est ce qui me console !
Les spectateurs applaudirent en riant. Esther avait eu l'art de représenter tous ceux dont elle parlait.
On donna quelques sous, une femme offrit deux oranges, des gamins jetèrent des pommes, mauvais présages pour la comédienne future ; mais un peintre décorateur de haute stature, un Hercule en blouse blanche, surnommé Gantua, vengea les deux sœurs en offrant une pièce de vingt sous.
— Je leur donne, dit-il, le quart de ma journée, car elles m'ont fait plaisir pour jusqu'au soir.
C'était d'ailleurs, depuis six semaines, un ami des deux sœurs. Esther l'avait surnommé Gargantua, ua jour qu'il déjeunait devant elle, au
Une étoile qui se lève
cabaret, de boudins et d'andouilles. Depuis, on l'appelait Gantua.
Un monsieur tout de noir habillé, qui habitait en face et qui venait de descendre pour traverser la place, s'arrêta comme tout le monde pour sourire à ce spectacle au vent.
Celui-là n'était pas un artiste du pinceau. C'était un artiste de la plume. Comme on le connaissait quelque peu dans le quartier, plusieurs spectateurs s'inclinèrent et le firent passer malgré lui au premier rang.
Ce jour-là il était attendu à un théâtre, mais la figure d'Esther, qui rayonnait d'intelligence, le retint une minute. 11 pensa qu'il ne pouvait mieux placer une pièce de cent sous que dans la main de cette petite vagabonde. 11 lui dit :
— J'aime les artistes et les enfants.
Esther lui baisa la main.
— Oh! si vous vouliez me faire une chanson ! 11 prit quelques feuillets dans la poche de son
habit.
— Tenez, mon enfant, voilà des strophes qu'un de mes amis veut mettre en musique : chantezles sur un vieil air, j'aime les chansons des rues.
Il baisa le front d'Esther et s'éloigna en toute hâte. Esther pâlit :
Le cercueil sous les 7'oses
— Valia, dit-elle à sa sœur, est-ce que tu ne vois pas une couronne sur ma tête ?
— Non, répondit Valia. Ce n'est pas une couronne, c'est une auréole.
En effet, Esther était transfigurée.
Dans les admirables gravures d'Albert Durer, il en est trois, les moins connues peut être, qui représentent la Création du monde. Dieu tout en débrouillant le chaos d'une main porte l'autre à son front. Et la lumière et l'intelligence jaillissent du front de Dieu. C'est un beau symbolisme. Voilà pourquoi tous les fronts doués sont frappes de lumière et d'intelligence.
Une femme demanda au peintre d'enseignes s'il connaissait le nom du monsieur au beau front.
— Non. Et vous ?
— Il s'appelle Victor Hugo.