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ESTHER EN SCÈNE

EUX qui ont mal connu Esther ont qu'elle n'était une grande tragédienne Mi par la tradition. H

Certes ! Sanison, qui était un grand maître, a pr lui rappeler la manière traditionnelle de M"° Du chesnois et de M"^ Georges; mais il avait troj d'esprit pour contraindre cette jeune nature tout' de feu et toute d'inspiration. On sait d'ailleur que Samson disait mal les vers de tragédie, no; pas faute d'intelligence, mais faute d'organe e faute d'enthousiasme. Il était né pour jouer à froi(' les comiques, il ne pouvait que grimacer le tragiques.

Ce qui donnait un si beau caractère à la grand

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rtiste, c'est qu'elle apparaissait d'abord sur la le comme une statue de marbre. Sa dignité .;;it son piédestal. « On reconnaît la fille des ieux. Une sainte émotion parcourt toute la salle t passe dans tous les cœurs. » Pas un spectateur ui ne se sente grandi par le spectacle de cette jalatée encore immobile, mais qui va descendre lu piédestal dans toutes les flammes de la pasion. Si elle joue Phèdre il n'y a plus un parisien : ns la salle, les grecs d'Eschyle et de Sophocle . .upent toutes les places, de l'avant-scène jus- [Li au parterre. Sous Louis XIV, sous Louis XV, -ous Louis XVI, la Phèdre de Racine était une emme moderne, soumise aux passions refaites )ar le christianisme. Grâce à Esther, Phèdre est devenue la femme antique; aussi je m'étonne ...c Chateaubriand, après avoir vu Phèdre jouée :ar Esther, en cette expression suprême de -espoir amoureux et de fureur passionnée, .ise : « Phèdre, qui se consolerait d'une éternité je souffrance si elle avait joui d'un instant de onheur, n'est pas dans le caractère antique ; '.te femme, c'est la chrétienne réprouvée, c'est pécheresse tombée vivante entre les mains de Dieu : son mot est le mot du damné. » Non. Esther, la fille de la Bible, devenue la fille

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d'Eschyle est antique de la tête aux pieds, pai la fierté de la figure comme par la fierté du cœur Quand Eslher s'incarnait dans un rôle de l'ancien ou du nouveau répertoire, elle décourageai ses amis jusqu'à la première représentation même jusqu'à la seconde, si l'inspiration l'abandonnait à la première. Et ainsi toutes ses études avaient été vaines. Mais tout à coup, le dieu l'emportait et elle éclatait en miracles. Elle me disaii aux premières représentations: « J'enrage, car jt me sens enchaînée. » Elle tendait les bras dans U coulisse comme l'oiseau ouvre ses ailes. Elle sen tait d'ailleurs qu'il y avait trop de journalistes dans la salle parmi les spectateurs ; c'est que beaucoup de plumitifs n'étaient pour elle que par intermittence, soit qu'elle eût l'air de les dédaigner, soit que sa table fût trop petite pour les recevoir. « Ma foi! disait-elle, on ne saurait contenter tout le monde et les journalistes. » Que j'en ai connus qui à propos derien taquinaient la grande artiste ! Bien plus, ils voulaient élever autel contre autel. C'est ainsi qu'ils firent de M"« Maxime une grande tragédienne. Jules Janin avoue que la critique s'entendit pour applaudir M"^ Maxime en face de M"° Esther. Ce ne fut pas assez d'applaudir M"" Maxime, on siffla M"*" Esther. « Ah!

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:ria Esther, vous cherchez si je ne vais pas

1er sans voix, sans passion, sans terreur ; vous

yez que je n'aurai pas ma révolte ; vous pensez

-je vais tomber sous vos comparaisons. Non,

:crtes! non, il n'en sera pas ainsi, je veux régner

:t je veux régner seule ! »

On joua la tragédie de Lebrun : Marie Stuart.

\Iarie Stuart était le rôle d'Esther, Maxime

:Mésentait la reine Elisabeth. Jusque-là, Esther

it joué sans presque s'élever au-dessus de la

<ie de cette tragédie médiocre. Mais tout à

;p elle apparut devant Maxime, saisissante et

erbe. « Ce fut une verve incroyable, une pas-

:i qui allait jusqu'au délire. r> M"® Maxime,

nnée et confondue, reculait d'épouvante; elle

;^sardait d'un œil hagard; humiliée et terrassée,

elle n'osait plus relever la tête ; c'est alors que

M"* Esther s'écria avec le mépris dans la bouche

.^t le feu dans les yeux :

J'enfonce le poignard au sein de ma rivale.

, M'^Maxime ne s'en releva jamais: ce fut comme ■^une exécution capitale devant tout Paris assem- 'blé ; aussi les autres demi-tragédiennes ne se risquèrent plus, hormis à l'étranger.

Autant la tragédie antique du temps de Louis XIV

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lui était familière, autant elle était rebelle aujc. chefs-d'œuvre des autres périodes; mais quoi qu'or en ait dit, elle a toujours mis le sentiment scénique dans ses créations nouvelles. Elle était de celles, qui savent tout sans avoir rien appris. Elle poussai si loin le dédain de l'étude inutile, qu'elle a joué" plus d'un rôle dans des pièces qu'elle n'avait jamais lues ni vues. Elle s'incarnait dans le rôle/| ou elle incarnait le rôle en elle, sans souci de ce' que les autres acteurs débitaient, disant : « Que m'importe! c'est moi seule qui suis la pièce. » On est forcé de lui pardonner, quand on songe à cette vie d'artiste et de mondaine, qui ne lui laissait que si peu de temps pour dormir. Onl l'accusait aussi de ne pas bien comprendre son rôle, quelle que fut la pièce : pure bêtise de la critique. Grâce à sa diction si expressive, grâce à son intelligence si pénétrante, grâce à sa physionomie si mobile, chaque mot portait. Le. spectateur était si bien enchaîné par elle, « qu'on entendait voler les mouches, » disait Jules Janin. Elle devait sa force tragique à sa noble stature, à sa tête bien posée, à la chaste désinvolture detout son corps, à sa démarche de déesse qui ne marque ses pieds que sur les nues. C'est qu'il y avait en elle quelque chose de surhumain. Ses

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beaux yeux avaient une puissance inouïe; toujours humides et toujours brûlants, ils irritaient et charmaient les cœurs. Dès qu'elle apparaissait en scène, les plus rebelles étaient vaincus par ses regards foudroyants et par son air de majesté.

On l'accusait aussi d'être toujours la même

et de jouer tous les rôles sous la figure de

M"* Esther. C'est à propos de cette critique

qu'elle fut heureuse de représenter tour à tour

dans Valéria une impératrice et une courtisane.

On disait : Elle jouera bien l'impératrice, mais la

courtisane? Or, elle joua tout aussi bien Lysisca

que Messaline. Parmi ses contemporains nul n'a

'i oublié la verve, la gaieté, le brio, le charme de la

courtisane romaine. Quand, la coupe à la main,

. elle chantait son hymne à l'amour, un défi, une

i imprécation, elle était tout simplement sublime.

Ses ennemis disaient encore qu'elle ne jouait

bien que parce que ses maîtres lui avaient tout

noté, comme un cahier de musique, retombant

: toujours dans les notes connues, enchaînant la

p passion par l'étude. D'où vient alors que ceux

qui jouent ainsi ne prennent jamais le public.

On a dit de Lamartine :

Lamartine ignorant, qui ne sait que son cœur.

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On pouvait dire la même chose d'Esther. Qu'importe, et tant mieux puisque Lamartine fut un grand poète et Esther une grande comédienne ! Allez donc demander à tous les savants de la Sorbonne de faire les œuvres de Lamartine, et à toutes les savantes du Conservatoire de jouer les rôles d'Esther !

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