ESTHER MONDAINE
an^ u temps oii Esther avait des aspirations mondaines, tous les salons s'ouvraient pour elle à deux battants, parce qu'il y avait de la princesse sous la femme et sous la comédienne. Elle fut même reçue comme une des forces du jour dans les salons politiques. Conquérir Esther, c'était conquérir une voix très écoutée de l'opinion publique. Le comte Mole, le plus austère des hommes politiques même devant l'austère Guizot, donna un dîner en l'honneur de la grande comédienne. Il ne la plaça pas à sa droite.
— Je fais mieux que cela, lui dit-il, je vous mets à la droite du prince de Tourville.
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li ne se doutait pas qu'il publiait les bans d'un
mariage delà main gauche; mais le prince, tout
loup de mer qu'il fût, ne se jeta pas soudaine-
nt à l'abordage. Il fallait parlementer avec
'her, quoiqu'elle vous prît du premier coup
:r toutes les séductions. Sa dignité, à la fois naturelle et étudiée, retenait les plus décidés. A ce dîner, on parla beaucoup théâtre. Le comte Mole dit à Esther:
— Non seulement vous nous charmez par votre génie dramatique tant vous avez l'art de bien dire, mais vous chassez les barbares devant vous.
Ce qui voulait dire Hugo, Dumas et les autres; car l'ancien ministre n'aimait pas la littérature contemporaine. Il se croyait né dans le grand siècle et ne connaissait que les maîtres reconnus.
Ainsi font tous les esprits qui nient leur siècle et qui sont de mauvais ministres comme de mauvais critiques.
M"*" Esther s'était inclinée. Le comte continua ' doctoralement son sermon littéraire qui se ter- ! mina par ce mot:
! — Certes, la langue française vous aura une éternelle reconnaissance pour l'avoir sauvée des Hugo, des Visigoths et des Ostrogoths.
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Ceci blessa M"^ Esther, qui aimait Victor Hugo. Pour surenchérir, le comte Mole lui porta un toast:
— A M"" Esther, qui a sauvé la langue française !
M"" Esther jugea qu'il fallait répondre :
— Monsieur le comte, c'est d'autant plus beau à moi, que je ne l'ai jamais apprise.
On rit beaucoup, ce qui rabattit le caquet de ce grand seigneur métamorphosé en professeur de rhétorique.
M^i» Esther, toute solennelle qu'elle fût en scène, n'aimait pas les solennels ; il fallait voir comme elle se faisait bonne bête pour les faire descendre de l'échelle.
Elle aimait mieux le salon de M. Thiers, parce que M. Thiers ne faisait pas de phrases, parce qu'il jouait au gamin de Paris devant cette gamine de Paris. M"'" Thiers et M"^ Dosne, qui posaient devant les ennuyeux, ne posaient pas devant Esther. Pourvu qu'elle leur débitât une fable dans la soirée, elles la caressaient par toutes les chatteries féminines.
Les soirs où M"° Esther venait chez M. Thiers, on ne parlait pas politique. Non plus chez la comtesse Duchatel, quoique le comte fût mi-
Est lier }nondaine i5j
nistre de l'intérieur. Comme les beaux-arts et les théâtres étaient alorssousladirection du ministre, il se sentait plus obligé que tout autre à protéger la comédienne. Il le fit avec une grâce et une générosité de gentilhomme.
Un jour qu'elle dînait chez l'homme d'État, elle s'extasia devant le surtout, qui était inondé de fleurs*. iM, Duchatel s'élança comme s'il montait
* C'était un milieu de table formé d'une large vasque dans le goût de la Renaissance italienne. Jules Lecomte fit là-dessus tout un chapitre : Sur le bord étaient posées des tourterelles en argent mat, dans des attitudes variées et charmantes. Du centre de la vasque partait un jet d'eau, retombant en pluie dans le récipient, vers lequel plusieurs des tourterelles se penchaient comme pour boire. D'autres faisaient leur toilette, le bec dans les plumes ; une autre écoutait des douceurs, tandis que sa voisine, la tète en l'air, buvait l'eau. C'était charmant ! M"" Esther raffolait de ce surtout, une œuvre bien digne de Denière; et dans la première année de sa possession, Esther et Lili furent bien souvent surprises par les amis de la maison occupées à ajuster, dans l'espace ménagé au centre de la table, le petit mécanisme qui lançait l'eau du réservoir inférieur, dont le jet motivait les ébats des tourterelles. Esther avait beaucoup de ces enfantillages , et elle y était charmante de gaieté et d'abandon. Un jour qu'elle avait à diner plusieurs de ses poètes et de ses critiques ordinaires, voulant leur offrir quelque chose d'extraordinaire, elle fit jeter un flacon d'extrait de Portugal dans l'eau de la petite machine.
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sur la table pour prendre une poignée de fleurs, et les off"rir à la comédienne, mais il ne pouvait atteindre le surtout. M. de Salvandy, dans sa gracieuse galanterie, y mit la main. Le surtout fut dévasté pour Esther, qui dit en souriant :
— Mais ce que j'admirais ce ne sont pas les fleurs, c'est le surtout.
— Eh bien, dit M. Duchatel, qui avait ses grands jours, je vous donne le surtout comme je vous ai donné les fleurs.
Esther n'était pas si bête que de refuser.
— Monsieur le comte, vos roses et vos violettes sont la joie de mon cœur, votre surtout sera le miracle de ma salle à manger.
Esther était venue en fiacre dîner chez le ministre; après une soirée toute de triomphes, où elle avait joué des scènes de tragédie et de comédie, elle parla de partir. Le comte Duchatel lui offrit son coupé.
— C'est cela, dit-elle, je n'aurai pas peur d'être volée , car je veux emporter mon surtout.
Le ministre veilla lui-même au départ de la comédienne jusqu'au haut de l'escalier. C'était un homme d'esprit qui aimait à rire.
— Dites-moi, mademoiselle, je suis heureux
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que vous emportiez mon surtout ; mais , au moins, renvoyez-moi mon coupé.
Il la savait capable de tout garder. Je ne sais pas bien si elle renvoya le coupé. Elle appelait ça faire des niches à ses amis.
Le docteur Véron avait douze petites coupes d'argent, ciselées par Froment-iMeurice; c'était pour ses convives quand on prenait des glaces. Un jour, Esther vint sur les quatre heures et pria le docteur de lui offrir une glace. Sophie, la célèbre Sophie, qui gouvernait le maître de la maison et lui dictait sa conduite, apporta à M"* Esther une glace à la fraise et à la framboise.
— Prenez ça, lui dit le docteur, c'est souverain contre les bêtises du cœur.
— Oui, oui, dit Esther, je vais prendre ça. Elle prit si bien ça qu'elle finit par mettre la
coupe dans sa poche.
— Voleuse ! dit Véron en riant, je vous passe celle-là, mais ne vous y faites pas reprendre.
Tout le monde riait aux éclats.
Les amis sont ainsi, qu'ils s'amusent toujours des taquineries faites au maître de la maison.
Le lendemain à la même heure ce fut le même jeu.
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— Je vous passe encore celle-là; mais, demain, je vous fais appréhender au corps.
Le surlendemain, Esther continua ses forfaits; Sophie se fâcha, mais le docteur dit à Sophie :
— Quand j'aurai soif dans l'enfer, Esther me donnera à boire dans les coupes qu'elle me prend.
Toutes les coupes, à douze jours de là, ornèrent le buffet d'Esther.
C'était son habitude, prendre ce qui lui plaisait. Toutes les femmes sont voleuses comme les oiseaux, a dit Hésiode. Esther était voleuse comme les chattes, avec tant de grâce et tant d'esprit, qu'on se trouvait trop heureux d'être dévalisé. Qu'est-ce que l'homme, si ce n'est le surintendant de la femme ?
Le comte Duchatel et le docteur Véron n'étaient-ils pas enchantés, en dînant chez Esther, de retrouver leur argenterie ?
Elle n'eût rien pris d'ailleurs à un grimaud; il fallait qu'ont fut bien de ses amis pour qu'elle daignât dire : « Ceci est à moi ! »
Elle me fit l'honneur de me prendre un Greuze et une foule de riens, que je n'ai jamais regrettés. Bien malheureux sont ceux qui s'attachent aux choses au lieu de s'attacher aux femmes.
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Le cœur d'Esther avait deux mouvements. Le premier était bon, voilà pourquoi elle commençait par tout donner; mais le second était mauvais, et elle finissait par tout reprendre. Elle donna un sabre superbe à Beauvallet, qui lui dit tout de suite : « Vous ne me le reprendrez pas, car j'y mettrai une chaîne. »
Quand elle donna une bague à Dumas II, il s'inclina et lui dit : « Je vous la donne à mon tour pour que vous ne me la repreniez pas. »
Elle riait de sa manie , elle s'excusait en disant :
— Quoi de plus naturel que de reprendre ce qu'on a donné, car ce qu'on a donné on l'aimait.
Elle avait plus d'une devise. La première, bien simple : Tout ou rien. La seconde, bien compliquée : faime qu'on m'aime comme f aime quand f aime.
M"° Allan avait une langue de vipère. Ses mots amers revenaient sans cesse à l'oreille d'Esther.
Dans Advienne Lecouvreur M"* Allan jouait la duchesse de Bouillon; tout d'un coup elle dit avant d'entrer en scène : « Je n'ai pas ma bague empoisonnée. » Aussitôt Esther lui offre la bague
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qu'elle portait , un magnifique rubis épanoui dans des diamants. M"'" Allan se laisse mettre la bague au doigt. Après la représentation M""" Allan salue Esther et lui présente le rubis.
— Jamais ! dit Esther. M
— Eh bien ! vous me la redemanderez. ■
— Non, car en vous la redemandant, je vous reprendrais aussi le plaisir que j'aurais à vous la voir porter !
On a accusé Esther de trafiquer de tout ce qui lui tombait dans les mains. Pure calomnie; une seule fois, elle pria une de ses amies de lui donner une guitare, en lui disant : « On croira que c'est la guitare dont je jouais à la place Royale et à la place de la Bastille. »
A peine la guitare était-elle chez Esther que M. Achille Fould la remarqua.
— Ça été mon premier gagne-pain, dit Esther en prenant un air sentimental.
— Donnez-la-moi, cette guitare. Elle me sera plus chère qu'à vous.
— Oui, plus chère, car vous me la payerez mille louis.
Achille Fould ne donnait jamais que la moitié de ce qu'on lui demandait ; il offrit cinq cents louis ; mais Esther ne lâcha pas une pièce de
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cent sous ; il fallut que le ministre des finances s'exécutât, ce qu'il fit d'ailleurs de très bonne grâce, car lui aussi jouait aux iMédicis. Il avait été à bonne école : il avait passé trois saisons à Florence et à Rome dans la compagnie des chefs-d'œuvre anciens.
On jeta à ce propos quelques pierres dans le jardin d'Esther, qui ne permettait pas qu'on lui jetât autre chose que des pierres précieuses. On avait tort, puisque les mille louis allèrent droit chez l'amie de la comédienne.
Cette amie, c'était la célèbre Rhéa, une Aspasie renouvelée des Grecs.