LE LOUP DE MER
A France avait alors un grand amiral. Il n'en portait pas le titre. C'était le prince de Tourville, déjà nommé. Il était fort aimé, parce qu'il avait toutes les vertus de l'emploi : vaillant et téméraire, beau par surcroît, ne craignant ni l'eau, ni le feu. Il était aimé dans tous les partis.
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Il réconciliait les races royalistes ; il avait consolé les impérialistes en ravivant la gloire de Napoléon. Les femmes l'adoraient.
Comme tous les marins qui mettent pied à terre, il ne perdait pas son temps ; il faisait le massacre des vertus, de celles-là qui ne demandent qu'à être massacrées.
Esther ne pouvait pas enlever un surtout chaque fois qu'elle dînait chez le ministre. Aussi, après le surtout, savez-vous ce qu'elle enleva ? Un homme. Le ministre, qui avait de l'œil et de l'oreille, vit le prologue de la comédie. Aussi dit-il à Esther :
— Je crois qu'il ne me faudra pas vous donner mon coupé aujourd'hui.
— Pourquoi donc ?
— Vous le savez bien.
Le ministre dit ces derniers mots d'un œil sévère, mais Estherne prenait conseil que d'ellemême. Elle enleva le prince de Tourville. Seulement, si elle revint au ministère, elle ne revint plus à l'hôtel du ministre. Ce qui n'empêcha pas le ministre de la voir, mais au théâtre. Jusque-là, ses amis et ses amies du monde avaient toujours défendu la vertu antique de la comédienne.
Mais M. Matador? Vraie calomnie I disait-on.
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Mais M. de la Marche? Un amoureux avant la lettre.
On ne voulait pas que l'idole fût brisée. Mais quand on la vit avec le prince de Tourville, on ne la défendit pas. Les femmes du monde crièrent bien haut la chute d'Esther, parce qu'elle leur prenait un prince. Tant qu'on ne l'avait accusée de ne prendre qu'un gentilhomme comme M. de Ravigny ou un gentleman comme M. de La Marche, elles avaient chuchoté; mais leur prince charmant! mais leur grand amiral! Ce fut une toute autre chanson.
Le bruit courut que le marin avait déjà, avant cette rencontre, écrit à Esther :
Où? — Quand? — Combien?
Et que pour continuer la plaisanterie elle avait répondu :
Chez toi, — Ce soir, — Pour rien.
Comme les mariages, les amours ont leur lune de miel. Le prince et la comédienne étaient en pleine lune quand reparut M. de La Marche. C'était un homme d'esprit qui disait comme François I" : « Bien fol est qui s'y fie. » Quoique le bruit public l'eût averti, il se présenta chez la princesse comme si de rien n'était, pour me
i66 La scène et les coulisses
servir de l'expression populaire. Il fut accueilli avec une expansion bien jouée; d'ailleurs il avait été trop aimé pour n'avoir point laissé de racines dans ce cœur emporté par la tempête; mais ce cœur était loyal, parce qu'il était brave. Esther se ravisa : elle ne voulait tromper ni le prince ni son premier amant.
— Mon cher ami, je vous aime bien, mais... M. de La Marche l'interrompit.
— Il y a déjà deux mots de trop, ma chère Esther: le bien et le mais. A tout événement le sage est préparé, je vous aime mieux que bien, mais je ne veux pas être dupe de mon cœur.
— Vous avez raison. Pourquoi êtes-vous revenu si tôt, ou, plutôt, pourquoi êtes-vous parti ?
— Ma belle amie, les absents ont tort... de revenir; mais ils ont peut-être raison... départir; car, après tout, il y a toujours un moment où la femme tombe dans la* gueule du loup. C'est bien pis quand c'est un loup de mer.
Sur ce mot, M. de la Marche s'inclina et marcha vers la porte.
— Reviendrez-vous l'an prochain ?
— Non, on refait sa fortune, mais on ne refait pas son amour.
Ils furent treize ans sans se revoir! Le nombre
Pour un bracelet, pour un prince 1 67
treize joua un grand rôle dans cette existence vouée aux superstitions.