LA POMME
STHER était taquine, elle aimait à détourner
les hommes du chemin des autres, sauf à les détourner de son chemin avant qu'ils n'arrivassent jusqu'à elle. Elle conduisait les chassés-
isés de l'amour de sa main blanche, si fine, si nerveuse, si expressive, comme elle eût conduit les chevaux d'Apollon au travers des nuages dorés. On ne sentait pas la bride, mais on marchait sous son altier vouloir. Nul n'échappait au magnétisme de sa dictature.
Un soir qu'elle n'avait rien à faire, elle apprend que deux actrices bien connues, deux femmes de l'Opéra, se disputeront un prince charmant, très couru, — pas pour son argent, — quoique ce ne soit pas un prince de la bohème.
Cela ennuie Esther de le voir tomber en ces blanches mains, car pour échapper à l'une il prendra l'autre. Quelle sera l'une, quelle sera l'autre ?
Elle prie un ami de lui donner son bras.
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— Je ne vous compromettrai pas, mon ami, car je vais prendre un domino violet qui s'effacera dans les costumes tapageurs. Je veux empêcher un prince de tomber dans une trappe. Quand je causerai avec lui, vous irez rejoindre vos belles de nuit.
— Très bien, dit l'ami. Quand vous serez en main, je tournerai les talons. Savez-vous que vous voulez me faire jouer là un rôle qui n'est pas encore classé à la Comédie-Française.
— Oui, le pavillon.
— Je veux bien le créer, mais à une condition : c'est que vous me présenterez à votre amie Rhéa.
C'est dit. On part en guerre.
Le prince a loué une avant-scène. Esther frappe à la porte et présente son ami, qui est bien connu du prince.
— Monseigneur, si Rhéavient ici, retenez-la, car mon ami veut souper avec elle — et avec moi — et avec vous.
Le prince saisit à la ceinture le domino violet.
— Souper avec toi, c'est bientôt dit. Mais j'ai déjà promis à deux femmes de souper avec celleci, avec celle-là.
— Vous n'avez donc pas d'estomac? monsei-
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ûeur. Je vous ai, plus d'une fois, vu marcher usqu'au troisième service.
' Une des deux actrices était dans la loge, celle ui, depuis quelques jours, se croyait adorée par ; prince. '
C'était une jolie créature, qui ne doutait de ien, une Vénus de Milo, par le petit bout de la lorgnette. Mais au moins elle n'envoyait pas liehors chercher des bras : elle en avait de fort jeaux pour étreindre ses passions.
Le prince se tourna vers elle.
— Dis donc, Phryné, que dit-tu de la proportion ? tu veux souper avec moi, veux-tu aussi
ouper avec elle. ^
Le prince était déjà pris par les serpentements d'Esther, dont les bras couraient sur les siens comme un frisson.
— Non, non, non, dit Phryné, je ne suis pas une partageuse, tout pour moi, c'est ma devise.
— Tout pour toi, c'est ma devise, dit Esther au prince.
11 était déjà conquis, il venait de respirer les cheveux d'Esther, qui répandaient les plus pénétrants parfums de la volupté.
Phryné s'était emparée de l'ami d'Esther pour lui conter toutes ses joies : C'était la pre-
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mière fois qu'un pareil seigneur chantait pour elle la chanson de Fortunio. Elle avait mis à la porte tout son monde galant, elle avait lavé, de ses larmes tous ses crimes passés. Le prince lui refaisait une virginité et autres babiolages de la même phraséologie.
Combien de femmes qui, après une première chute, se sont précipitées dans la seconde, croyant en sortir toutes blanches.
Ce que Victor Hugo a refait de virginités dépasse tous les chiffres. Et pourtant le vers fameux de Manon Delorme, n'a jamais été dit en scène.
On se promena par le bal, le prince avec Esther, Phryné avec l'ami de la comédienne. Tout à coup, au foyer, une femme se jette audevant du conquérant.
— Ah! te voilà. Ah! tu me trompes avant que j'aie eu le temps de te tromper.
— Chut! Aspasie, dit le prince, on écoute aux portes.
Aspasie se cachait sous un domino rose-thé émaillé de perles comme s'il en pleuvait. Tout était éclatant chez la dame, le rire, la bouche, les dents, les yeux, un coup de soleil. Aspasie avait pris l'autre bras du prince, qui séparait
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ainsi deux ennemies. En face d'elle, Esther serait une lune à demi éteinte.
iMais quand les deux femmes se prirent de bec, la lune fut plus lumineuse que le soleil.
— Prince de mon cœur ! dit Aspasie, pour dernier mot, n'oublie pas que je soupe avec toi.
— Est-ce que tu tiens à souper ? c'est à la ' portée de tout le monde ! il n'y a plus que les
chefs de rayon et les coulissiers qui soupentavec les marchandes à la toilette.
— Eh bien! c'est amusant de faire comme tout le monde. Ne dirait-on pas qu'on fait des façons pour être content ?
— Pas plus de façons que cela, mais puisqu'il n'y a plus de descente de la Courtille, il n'y a plus de souper.
Esther était ravie : elle sentait que c'était elle qui parlait. Il y a tant de choses qu'on fait dire aux autres, sans qu'ils s'en doutent, par la seule force de la volonté.
Aspasie insistait, parce qu'il lui fallait son souper pour battre Phryné.
— Après tout, reprit le prince, si vous voulez tant souper que ça, vous ne manquerez pas le train : je serai à quatre heures au café Anglais, numéro 12.
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— A la bonne heure, dit Aspasie. Au moins ne me faites pas poser.
— Non, heure militaire.
— L'exactitude est la politesse des princes. Puisque vous êtes affligé d'un domino qui sent l'évêché, faites votre salut ; moi je vais me promener.
Et quand elle fut partie, Esther dit au prince :
— Donc, monseigneur, à quatre heures, c'est avec moi que vous souperez au café de Paris. Oh! je vous en supplie, ne manquons pas cette comédie, il faut qu'Aspasie et Phryné se fricassent au café Anglais.
— J'y ai songé, elles vont s'entre-dévorer; mais par malheur nous ne verrons pas la comédie.
— Eh bien ! allonsnous-mêmes au café Anglais, nous entendrons la bataille.
— Tout cela est bel et bien, mais vous disposez de moi comme si j'étais à vous.
— C'est que je suis à vous.
— Mais enfin je voudrais bien voir ce que je n'ai pas vu.
Le prince dévisageait Esther qui avait les plus beaux yeux du monde. •
— Quels rayonnements ! Il y a des yeux dont on dit toute de suite, ils sont bleus, ou ils sont
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noirs, tandis que les vôtres me font voir toutes les couleurs.
Esther montra sa bouche.
— Adorable! Et puis vous avez des cheveuxqui répandent un si doux parfum de foin coupé en pleine fleuri
— Oh! des phrases !
De phrase en phrase, on rentra dans la loge. L'obstinée Phryné arriva bientôt avec l'ami d'Esther. Elle dit au prince :
— N'oubliez pas que nous soupons ensemble, mais tête à tête, quatre heures précises, café Anglais, numéro 12.
Vers quatre heures, le prince partit le premier en disant à Phryné :
— Je conduis cette noble étrangère à sa voiture.
Naturellement il ne revint pas.
Phryné, toute pleine d'orgueil, ne douta pas qu'il ne fût allé l'attendre au café Anglais. Aussi pria-t-elle l'ami d'Esther de l'y conduire.
Aspasie arriva en même temps.
— Tiens, toi aussi, tu soupes au café Anglais?
— Oui, on doit me servir des perles fondues. Et les voilà qui montent toutes les deux.
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L'ami venait tout justement de rencontrer quelques femmes en rupture de ban.
— Tiens, il paraît que nous ne soupons pas bien loin l'une de l'autre, dit Phryné en suivant Aspasie.
Celle-ci ne répond pas et frappe au numéro 12.
— C'est mon numéro, s'écrie Phryné.
— Pas du tout, je soupe en tête à tête.
— Jeté dis que leprincem'attend au numéro 12. On sait que le prince n'attendait ni l'une ni
l'autre.
Cependant on a ouvert la porte, il y a deux couverts, la table est servie dans le meilleur style du café : des fleurs et des fruits sur le surtout, toutes les bougies brûlent aux candélabres.
— Tu vois bien que c'est un souper en tête à tête.
— Pas du tout, c'est avec moi que le prince doit souper.
— Ta montre retarde ou avance, il t'a sans doute invitée pour demain.
— Je te dis que c'est pour aujourd'hui. L'une s'assied pour prendre possession, Tautre
s'assied en face pour protester.
— Si tu n'es pas contente, va chercher quatre hommes et caporal.
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— Je suis très contente, le prince nous mettra d'accord.
Un silence.
L'une prend une fleur et la respire, l'autre prend une grappe de raisin et la mord.
Or, pendant ce dialogue, le prince et Esther étaient tout à côté, qui écoutaient à la porte de communication, car à certains jours les deux cabinets étaient réunis, l'un servant d'antichambre et l'autre de fumoir. Le dialogue monta de ton, on épuisa les plus beaux mots du vocabulaire carnavalesque.
Le prince partit d'un si grand éclair de rire que Phryné s'écria :
— C'est le prince qui se moque de nous.
Et comme une furie elle enfonça la porte de communication, Aspasie la suivit de près. Que virent-elles ?
Esther démasquée, assise en face du prince.
A l'apparition de ces dames, la comédienne prit de sa main délicate une jolie pomme d'api.
— Mesdames, à qui la pomme?
Et comme ni l'une ni l'autre ne s'avançait pour la prendre, elle la croqua sous ses dents blanches.
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Quand Esther se risquait à livrer bataille, c'est qu'elle était sûre de vaincre.
L'histoire fit quelque bruit, ce qui fut agréable au prince. C'était Paris aux trois déesses ; aussi les femmes du monde, comme les femmes du théâtre s'évertuèrent aie conquérir, pendant que celle pour qui ce n'était qu'un jeu, s'évertuait à couper le fil d'or qui le retenait à elle.