DENT POUR DENT
ES femmes devraient faire leurs humanités comme les hommes. On les mettrait à l'école de M"'^ de Sévigné, de W^" Sand, de M™" de Girardin, tout en leur disant : « Vous n'irez pas plus loin. » La moquerie qui dépasse la moquerie, c'est l'injure. Et au fond, il n'y a que la moquerie qui frappe juste et qui marque à vif.
La scène de Célimène et d'Arsinoé est immortelle, c'est toujours dans les maîtres qu'il faut apprendre à lire... et à écrire...
En France, on ne laisse jamais passer la gloire
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sans jeter des bâtons dans les roues de son char. Quant Esther eut emporté toutes les admirations et tous les cœurs, une chroniqueuse, qui ne l'aimait pas, lui donna quelques coups de griffes dans les petits journaux. Mais cette femme ne savait pas que la jeune lionne était terrible en ses colères.
On lut alors dans les grands journaux cette réponse anonyme, mais qui était bien d'Esther :
« Madame et ennemie,
« Vous l'avez dit, personne n'illumina, à mes débuts, ni au Théâtre-Français, ni au Gymnase: tant pis pour la critique.
a Pour vous, merveille de la nature, on illu' mina, n'est-ce pas ?
« Oui, par vingt-cinq bougies au Grand Seize du café anglais. On éclaira même par vingt-cinq louis.
a Voyez-vous, pour jouer la comédie, ce n'est pas assez de savoir jouer les hommes! Ces éternels illusionnés se jouent eux-mêmes. Mais pour donner la vie aux fantômes du théâtre, il faut être fille des dieux et avoir dérobé le feu du ciel.
« Voilà ce que vous ne comprenez pas, vous
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qui n'avez jamais allumé que le feu des hommes aux deux chandelles de vos yeux.
« Vous jugez toutes les femmes à votre coupe et à votre taille — je veux dire à votre futaille. Si je suis mince, svelte et diaphane, c'est par mes aspirations éthérées ; je me dis toujours : plus loin, plus loin, plus loin; tandis que vous, vous dites toujours : plus près, plus près, plus près.
« Vous avez eu l'incomparable honneur de vivre dans mon intimité. Par malheur je ne vous ai pas appris à vivre.
« Et pourtant je suis une fille de race, puisque je descends de la grande famille des Champmeslé, des Adrienne Lecouvreur, des Clairon et des Mars.
« Vous vous êtes figuré un instant que vous étiez de la famille de celles qui tiennent l'éventail, comme M"'' Mars; mais votre éventail est tombé de vos mains à votre première aventure, parce que vous n'avez pas su vous défendre.
«Nous nous sommes rencontrées au Conservatoire. J'étais svelte et délicate, vous annonciez déjà une mafllue.
« Je sortais d'une jungle de gazelles et de panthères, vous sortiez d'une vacherie.
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; « Mais vous étiez si gaie que je me suis prise à vous et à votre air de bonne bête.
« Il paraît que vous êtes une mauvaise bête.
« Vous avez été ma camarade et ma suivante. Je vous disais tout, comme une reine qui parle à sa confidente. Vous avez trahi les secrets d'état et les secrets d'alcôve. — ce qui pour vous est la même chose.
« Vous m'avez déshabillée d'une main brutale ; d'une main impie vous avez déshabillé mes sœurs.
« Je frémis d'indignation à la seule idée que vous n'avez pas respecté les mystères sacrés de la famille. Quel vertige vous a pris, ô femme sans cœur ! Vous avez fait la lumière dans la nuit pour profaner les premiers ébattements du cœur.
« Si vous saviez quelque chose, je vous parlerais de Suétone, mais pourtant vous connaissez vos auteurs : le marquis de Sade est sans doute sous votre oreiller.
« Est-ce cela qu'on vous apprenait au Conservatoire .> Est-ce que Molière, ce grand cœur et cette grande vertu, n'a pas imprimé dans votre âme que son théâtre est l'école des mœurs du théâtre.
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« Il est vrai qu'au lieu de rester à la leçon éternelle de Molière, vous êtes allée vous montrer toute nue dans les pièces à femmes.
« Cette habitude de vous déshabiller vous a appris à déshabiller les autres.
« Mais, sachez-le bien, quand ma robe est tombée, j'ai toujours eu la chasteté de la femme, tandis que vous, en robe montante, vous jouez encore les Messalines et les Valerias.
« N'oubliez pas qu'au temps où je représentais les héroïnes des maîtres — ce qui me donnait le sentiment de la grandeur ^ — vous exhibiez vos tripes dans le Pied de Cochon.
« Selon le dieu d'Israël, qui est le vrai, qui est le mien et le vôtre, la mission de la femme est de faire des enfants; j'ai mis au monde des fils.
« Vous n'avez mis au monde que des chroniques scandaleuses. Et de qui ? La recherche de la paternité est interdite dans votre gazette.
« Mon Dieu, je ne suis pas sans pitié: l'amour de la vérité me force à reconnaître que vous fûtes un instant une bonne créature, œil de feu, dents de loup, esprit de gamin de Paris, des agréments de par deci de par delà.
« Si vous n'étiez pas parfaite au théâtre, en
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revanche pour souper, vous étiez une femme accomplie.
« Vous n'étiez pas plus spirituelle que çà; mais enfin, à force de remuer des syllabes, vous finissiez par attraper le mot.
a Vous ne l'avez pas attrapé dans votre chronique.
« Pareille aux spectateurs du paradis, vous m'avez jeté des pommes cuites. Comme je suis bien élevée, j'aime mieux vous jeter mon gant à la figure. »
C'était signé Tout ou rien.
La chroniqueuse ne répliqua point. Toutes celles qu'Esther avait connues au Conservatoire ne pouvaient lui pardonner son génie à elle qu'on avait chasséedu temple. Elles voulaient toujoursse venger par des malices plus ou moins imprimées. Mais quand elles reconnurent que la comédienne marquait ainsi ses ennemies à l'eau forte, elles firent silence.
Et comme cette crâne volée de bois vert portait le chiffre d'Esther, aussi on ne recommença pas.
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