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LA REVANCHE DU COLONEL

ADEMOisELLE EsthcF qui vivait dans l'orage comme aujourd'hui Sarah Bernhardt, qui conduisait prestement les quatre chevaux de ses passions, qui se croyait trempée d'acier et qui voulait dépenser dix existences pour une, ne permettait pas à ses amoureux de l'attarder dans leurs symphonies en la mineur. m

Elle aimait les adorations, elle n'aimait point les larmes.

Il fallait prendre ce qu'elle donnait, sans jamais demander son reste ; elle ne comprenait pas qu'on s'éternisât dans une passion, même dans une passion qu'elle inspirait.

Un de ses suivants les plus heureux, un très brillant colonel de l'armée d'Afrique, un galant homme s'il en fut, s'obstinait à filer aux pieds d'Omphale.

Un soir, pour couper court, elle lui apporta son épée, en lui disant :

— Adieu ! colonel, revenez me voir quand vous serez général.

Ce n'était pas l'affaire du colonel, qui se

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croyait auxpremières aurores du bonheur; il ne lui avait rien donné parce qu'elle n'avait rien voulu.

Esther ne vendait pas son cœur.

Il s'imagina, toutefois, qu'il gagnerait quelques jours de plus par quelque prodigalité bien comprise.

11 parcourt l'Angleterre ; il en revient avec deux admirables chevaux qu'il attelle à un coupé d'Er- 1er et qu'il fait conduire à la porte de la grande tragédienne par un cocher irréprochable. Tout justement, la tragédienne descendait pour aller en répétition.

— Ah ! c'est vous, colonel ? Je vous croyais retourné en Afrique.

— Non, je suis allé en Angleterre, d'oîi je vous ramène cet attelage..

— Oh ! les jolis chevaux.

Un fiacre attendait Esther; naturellement elle monte dans le coupé. Puis elle tend la main au colonel au moment où il allait aussi monter dans sa voiture...

Ce pronom possessif s'applique à Esther et non au colonel.

Aussi lui dit-elle d'un air décidé :

— Merci ! adieu !

Ce fut tout ; les chevaux s'envolent vers le

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Théâtre-Français; le coloneldemeurequelquepeu surpris, mais, en homme d'esprit, il crie à Esther:

— Adieu! je m'en vais dans votre fiacre.

Ce soldat qui avait été héroïque avec le duc d'Orléans et le duc d'Aumale dans les campagnes d'Afrique, se mita pleurer, comme un enfant, — non pas ses chevaux, mais Esther, — car il adorait cette impertinente. Le mot adieu l'avait frappé au cœur.

Il ne désespéra pas de recevoir, après la répétition, un petit billet qui l'inviterait à souper encore une fois avec elle Mais point. Un silence glaciil. Il souffrit les mille morts de la passion, mais en cachant son cœur blessé, car il avait trop d'esprit pour se donner en spectacle.

Je fus le seul confident; il me demanda un conseil : il v^oulait écrire à la tragédienne.

— Jamais! jamais! lui dis-je.

Le lendemain, je lui offris de le faire dîner avec elle, comme par hasard, car il y aurait d'autres convives.

— Jamais! jamais! me dit-il.

A son tour il avait repris sa fierté, il voulait remporter cette victoire sur lui-même.

On ne le revit plus à son fauteuil d'orchestre, qui ne fut pas occupé.

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Esther me dit un jour :

— Le colonel se moque de moi, il paye sa place et me fait l'injure de ne pas venir.

— Sans doute, lui dis-je d'un air distrait, il occupe un autre fauteuil à la comédie d'une de vos amies.

Mais cela ne mordait pas chez la tragédienne, qui n'avait pas le temps d'être jalouse. Elle disait : 0 Esther n'est jalouse que d'Esther. »

Un mois après, elle était à Londres dans tous les triomphes de la femme et de l'artiste ; j'y étais moi-même.

Arrive un soir le colonel pendant une représentation de Phèdre; elle le voit entrer, dès qu'elle passe dans la coulisse ; elle lui écrit ce mot :

— Je vous attends... Je t'attends...

Le colonel reconnaît Rose, le messager discret.

11 promet d'aller voir la tragédienne dans les coulisses ou dans sa loge.

Au troisième acte, dès qu'elle disparaît de la scène, il monte sur le théâtre.

— Ah! Dieu soit loué ! vous voilà, mon Hippolyte ; si j'ai bien joué, c'est que vous étiez là.

La tragédienne se jette au cou du colonel ; il

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ne s'arrache pas de ses bras, mais il n'est pas à la hauteur de l'effusion ; il a devers elle toute la raideur britannique.

— Ce que c'est que l'air de la Tamise! vous me glacez comme un brouillard, mais tout à l'heure vous viendrez prendre le thé chez moi.

Le colonel se défend ; il dit qu'il est attendu et qu'il repartira pour Paris avant le jour.

— Tant pis! je vous condamne à venir chez moi, vous n'y trouverez que vous-même.

Il n'y avait pas de charmeresse comme Esther, quand elle se mettait en campagne amoureuse.

Le colonel, après avoir résisté, promit d'être au rendez-vous.

A minuit, la tragédienne avait pris l'éventail de Célimène, et elle attendait sur son canapé le soldat d'Afrique.

Elle s'étonnait d'attendre.

A minuit et demi, enfin, il parut ; mais ce fut la même raideur britannique. Vainement, elle lui parla comme aux beaux soirs ; elle dit mille gentillesses; elle passa de l'esprit au sentiment, du sentiment à la passion. Le colonel eut l'air de ne pas comprendre.

Tout une heure s'écoula dans cette bataille

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.veraine, où Esther eut son Waterloo, ne omprenant rien à cette rébellion et cherchant lidi à quatorze heures.

\u bout de dix minutes le colonel avait repris

. chapeau.

hile jeta le chapeau au feu, mais il le ressaisit ans s'émouvoir.

— Adieu donc ! dit-elle impatientée. Je vois ien que vous êtes attendu.

— Attendu ? pas le moins du monde.

C'était la vérité.

■ Je rencontrai le colonel le lendemain; il ne fit as de façons pour me conter l'histoire.

- Et la moralité, lui dis-je, ne comprenant as bien.

— La moralité, c'est bien simple ; j'ai eu ma îvanche. Hier, j'étais encore éperdument-amou-

'2UX d'elle, aujourd'hui je ne l'aime plus du tout, 'ai repris mon cœur et ma raison. Voilà pour- Lioi Alexandre le Grand a dit que ce n'était rien ue de gagner une bataille, si on ne savait pas se 'aincre soi-même.

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