LES CHAINES DE FLEURS RENOUÉES
W^Ê N jour Es
Esther descendait l'avenue des Champs-Elysées, emportée dans un landau de haut style, ayant à côté d'elle une femme du monde tombée dans le demi-monde.
C'était la comédienne qui faisait honneur à la femme du monde tombée, puisque les comédiennes ne tombent qu'au théâtre. Or, Esther montait toujours dans sa renommée et dans son génie.
Un homme jeune encore, moins de quarante ans, allure martiale, sourire moqueur sur une figure correcte, tenue anglo-française, se promenait alors en sens inverse, sous les arbres de l'avenue. Il était accompagné d'un ami qui aimait à fumer avec lui, c'est-à-dire à parler, un londrès à la bouche, de toutes les fumées de la vie.
Ces deux jeunes philosophes avaient déjà beaucoup vécu, mais ils voulaient vivre beaucoup encore. Ils avaient toujours de bonnes dents et ils pouvaient mordre longtemps à leur fortune, parce que c'était une fortune de fermier général, de sorte que ni l'argent, ni l'esprit, ni les femmes
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ne leur manquaient. Ils étaient des deux meilleurs clubs, ils gouvernaient quelque peu l'opinion du tout-Paris; en un mot, deux hommes à la haute mode et non à la mode des perruquiers. Naturellement ils' ne laissèrent pas passer Esther et son amie sans les remarquer.
— Ne saluons pas, dit M. de La Marche. C'était un des deux promeneurs. i
— Pourquoi donc.^ demanda l'autre.
— C'est une vieille histoire.
— Parbleu 1 je la connais ton histoire.
A ce moment, le landau s'arrêta tout à coup : M. de La Marche eut le pressentiment de ce qui allait se passer.
— Allons, dit-il, voilà l'orage qui vient.
Mais tout en jouant au scepticisme, l'émotion le prit au cœur.
Esther était descendue du landau, sautant à terre avec cette grâce légère qui rappelait sa vingtième année. En cinq secondes elle fut devant M. de La Marche.
L'ami salua et s'éloigna en homme de bonne compagnie, pour aller dire un mot à la dame demeurée dans le landau.
— C'est moi, dit Esther, ne sachant pas si elle devait tendre la main à cet homme terrible qui
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ne lui avait pas dit bonjour depuis treize ans, pas même du regard.,
Il avait peur d'elle; il avait peur de retomber sous le charme.
— Mais, madame, dit-il, je ne vous connais pas.
La parole ici jurait avec sa figure, car ses yeux s'étaient doucement allumés et sa bouche reprenait le sourire des beaux jours.
— Ah ! vous ne me connaissez pas. Eh bien ! monsieur, je vais vous parler comme les cuisinières : voulez-vous faire ma connaissance .>
— Madame, de tout mon cœur; mais ditesmoi au moins à qui j'ai l'honneur de parler?
— Je sais, monsieur, que vous n'allez pas au théâtre : je suis M"° Esther, de la Comédie - Française... je me trompe... des Folies-Dramatiques.
— En vérité?
M. de La Marche salua profondément.
— Madame, tout le monde m'a parlé de vous, vous êtes un miracle de beauté et de génie; mais je suis de ceux qui ne regardent pas le soleil en face ; poursuivez le cours de votre carrière dans la pléiade des princes ; njoi, je ne suis qu'un simple mortel indigne de votre cour.
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Esther continua elle-même la comédie, tant elle aimait les routes inconnues !
— Tel que vous êtes, monsieur, je suis heureuse de prendre votre bras. Promenons sous ces grands arbres !
— Oui 1 ces grands arbres plantés par le duc d'Antin : encore un prince de sang royal ; sous leur ombre, vous vous sentez chez vous.
C'était une allusion à celui qui avait détrôné M. de La Marche.
— Dites-moi, monsieur, pourquoi n'êtcs-vous jamais venu me voir à la Comédie-Française ?
— Oh ! oh ! c'est toute une histoire. Il y a des gens qui disent que j'ai du caractère; moi, je dis que je suis un entêté; j'ai juré à mes amis de ne pas devenir amoureux de vous comme ils le sont tous. Vous voyez celui qui se promenait avec moi et qui est allé causer avec votre amie, c'est encore un de vos amoureux.
Esther sourit.
— Tout ce que je puis faire pour votre ami, c'est de lui donner la mienne.
Le compagnon de cigare de M. de La Marche s'appuyait à la portière du landau pour passer le temps.
— Si vous voulez, reprit Esther, je vais leur
Les chaînes de fleurs renouées 23 1
olTrir ma voiture et vous me reconduirez à pied chez moi.
— Oh ! oh ! c'est une grosse affaire de vous reconduire chez vous.
— Si vous aimez mieux, je ne ferai pas de façons, vous me conduirez chez vous. On m'a dit que vous aviez la plus belle bibliothèque du monde.
— On m'a flatté; j'ai toujours aimé les choses rares, mais il y a des bibliophiles plus riches que moi.
— C'est beau, les beaux livres 1
Esther s'interrompit pour appeler son groom.
— Va dire à la comtesse que ma voiture est à ses ordres; moi, je retournerai à pied.
Dès que le groom eut parlé, l'ami de M. de La Marche monta dans le landau pour accompagner la comtesse.
M. de La Marche se demandait déjà si sa volonté ne fléchirait pas, car il se croyait bien résolu à ne pas renouer avec cette haute capricieuse.
— C'est beau, les beaux livres ! reprit-elle.
— Oui, les premières éditions.
Esther releva la tète, comme s'il frappait ses espérances.
23o Le soleil couchant
Esther continua elle-même la comédie, tant elle aimait les routes inconnues !
— Tel que vous êtes, monsieur, je suis heureuse de prendre votre bras. Promenons sous ces grands arbres !
— Oui 1 ces grands arbres plantés par le duc d'Antin : encore un prince de sang royal ; sous leur ombre, vous vous sentez chez vous.
C'était une allusion à celui qui avait détrôné M. de La Marche.
— Dites-moi, monsieur, pourquoi n'étcs-vous jamais venu me voir à la Comédie-Française ?
— Oh ! oh ! c'est toute une histoire. Il y a des gens qui disent que j'ai du caractère; moi, je dis que je suis un entêté; j'ai juré à mes amis de ne pas devenir amoureux de vous comme ils le sont tous. Vous voyez celui qui se promenait avec moi et qui est allé causer avec votre amie, c'est encore un de vos amoureux.
Esther sourit.
— Tout ce que je puis faire pour votre ami, c'est de lui donner la mienne.
Le compagnon de cigare de M. de La Marche s'appuyait à la portière du landau pour passer le temps.
— Si vous voulez, reprit Esther, je vais leur
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otlrir ma voiture et vous me reconduirez à pied chez moi.
— Oh ! oh ! c'est une grosse affaire de vous reconduire chez vous.
— Si vous aimez mieux, je ne ferai pas de façons, vous me conduirez chez vous. On m'a dit que vous aviez la plus belle bibliothèque du monde.
— On m'a flatté; j'ai toujours aimé les choses rares, mais il y a des bibliophiles plus riches que moi.
— C'est beau, les beaux livres 1
Esther s'interrompit pour appeler son groom.
— Va dire à la comtesse que ma voiture est à ses ordres; moi, je retournerai à pied.
Dès que le groom eut parlé, l'ami de M. de La Marche monta dans le landau pour accompagner la comtesse.
M, de La Marche se demandait déjà si sa volonté ne fléchirait pas, car il se croyait bien résolu à ne pas renouer avec cette haute capricieuse.
— C'est beau, les beaux livres ! reprit-elle.
— Oui, les premières éditions.
Esther releva la tête, comme s'il frappait ses espérances.
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— Il me semble, monsieur, que vous n'avez pas à vous plaindre. Mais vous avez sans doute oublié celle — qui vous a donné sa première édition?
Le coup était bien porté; mais, plus iM. de La Marche était repris par ses souvenirs, plus il se roidissait.
— Ne trouvez-vous donc pas, monsieur, que les femmes qui aiment sont encore plus lares que les éditions princeps ?
— Oui, mais pour moi la question d'être aimé n'est pas la question. Aimer! Voilà le merle blanc du bonheur; mais, tout bien considéré, j'aime mieux les livres: les livres amusent toujours et consolent toujours.
— Eh bien ! montrez-moi les vôtres; je serai très heureuse d'y trouver les éditions originales de mes auteurs adorés : Racine, Corneille, Molière.
Le bibliophile se laissa attendrir, peut-être plus encore que l'ancien amant.
~- Où dînez-vous aujourd'hui, monsieur?
— Chez moi.
— En compagnie ?
— Oui et non.
— Voulez-vous dîner avec moi ?
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— Mais vous jouez Phèdre !
— Ah ! ah ! je vous y prends. Vous voyez bien que vous tournez quelquefois les yeux vers le théâtre ?
— C'est dans l'air. On respire aujourd'hui les fureurs de Phèdre.
— C'est dit : nous dînons chez vous.
— Non, chez vous.
M. de La Marche avait peur de rouvrir sa porte à cette adorable créature qui mettait le feu à la maison.
Esther jugea que c'était assez de comédie comme cela.
— Mon cher ami, lui dit-elle, je doute que tu aies trouvé beaucoup de femmes ayant fait autant de manières que tu en fais.
— Je ne fais pas de manières du tout; en te revoyant, j'ai tremblé, car je vis dans la sérénité des hommes revenus de tout... Et je sens que tu vas refaire la révolution dans ma vie... Si j'allais t'aimer !
Esther s'appuya plus doucement sur le bras de M. de La Marche,
— J'espère bien que tu m'aimes toujours ?
— Oh ! il faudrait voir.
— Il y a des thermomètres qui ne trompent pas.
23^ Le soleil couchant
Comme on s'était enfoncé sous la solitude des grands arbres, Esther m'urmura avec son charme irrésistible :
— Embrasse-moi.
Et, comme une couleuvre, elle se souleva jusqu'aux lèvres de M. de La Marche; car, quoiqu'elle fût grande, il la dépassait de la moitié de la tête.
L'ancien amant n'eut pas plus tôt appuyé l'ancienne maîtresse sur son cœur qu'il se sentit repris dans les flammes vives.
— Écoute, lui dit-il, puisque la destinée nous rejette dans les bras l'un de l'autre, aimons-nous pendant huit jours, pas un de plus, pas un de moins.
Esther s'éloigna d'un pas et prit sa figure tragique.
— C'est bien votre pensée, ce que vous dites-là?
— Toute ma pensée.
— Est-ce votre cœur qui parle, ou votre raison?
— C'est ma raison.
— Eh bien! monsieur, adieu!
— Eh bien! madame, adieu!
Pourquoi on conte le roman de son cœur 235