POURQUOI ON CONTE LE ROMAN DE SON CŒUR
Pi sther s'éloigna la tête haute, le cœur blessé.
Elle se rapprocha de l'avenue. Un fiacre passait; elle fit signe au cocher et se fit conduire chez elle.
Le soir, elle espérait voir M. de La Marche à la représentation, mais il n'y alla point. Son amie la comtesse entra dans sa loge.
— Où en es-tu?
— J'ai perdu mon Hippolyte.
— Est-ce qu'il y a une Aricie?
— Non, il y a un original.
— Eh bien ! n'en parlons plus.
— Au contraire, parlons-en.
Esther avait si bien renoué la chaîne du passé, qu'elle était tout au roman le plus cher de sa vie. Elle voulut que la comtesse soupât seule avec elle pour le lui raconter.
On eut beau s'inviter chez elle ce soir-là, Esther fut inflexible.
— Allons, dit un de ses adorateurs, me voilà encore distancé.
236 Le soleil couchant
— Oui, mon ami, je vous ai dit peut-être hier, aujourd'hui il est trop tard.
L'adorateur insista beaucoup. Il était jeune, il était beau, il était duc ; il parla de ses diamants.
— Non, mon cher ami, quand même vous seriez prince du sang, quand même vous arriveriez de Golconde, je ne souperais pas ce soir avec vous.
Il se fâcha presque.
— Je veux savoir...
— Eh bien! je ne fais pas de façon pour vous apprendre que je soupe avec la comtesse.
— Je n'en crois pas un mot, à moins que...
— Je vous comprends. Pensez tout ce qu'il vous plaira, mais vous ne devinerezjamais pourquoi je soupe avec la comtesse.
— Me le direz-vous demain ?
— Non.
— Eh bien! moi, en vous regardant face à face, je vous le dirai.
— Vous me faites pitié. Les hommes sont trop bêtes pour jamais rien comprendre aux femmes. Au revoir!
— Adieu !
C'était un adieu.
Une heure après, au coin du feu du petit salon
Pourquoi on conte le roman de son cœur 23 j
de l'hôtel Esther, la comédienne contait avec toute son âme, le roman de sa vingt et unième année.
La comtesse écoutait, quelque peu distraite et quelque peu surprise de ce retour étrange.
— Il t'a donc bien charmée?
— Puisque je te dis que je l'ai aimé.
— Et voilà que tu l'aimes encore.
— Tout comme en ce temps-là. Imagine-toi une source perdue qui jaillit tout à coup.
— Pour moi, j'aurais beau frapper tous les rochers de mon cœur. Au fond, je te connais, ce n'est qu'un caprice. C'est la reprise d'une pièce que tu n'as pas jouée depuis treize ans. Tu sais que je ne crois pas aux reprises.
— Qui vivra verra.
Esther soupira.
— Mais, en vérité, je parle de M. de la Marche comme s'il frappait à ma porte, tandis qu'il a tourné les talons. Me faudra-t-il encore attendre treize ans pour qu'il repasse sur mon chemin? Oh ! ce nombre 13 !
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ou IL EST PROUVE QU UN HOMME N EST JAMAIS MAITRE DE SA DESTINÉE
STHER était trop fière pour faire un pas en avant ou en arrière. Écrire? il se moquerait de sa lettre, fût-elle pleine de cœur. Elle espérait encore que lui-même lui écrirait. Mais ni vent ni nouvelles .
Ils ne vivaient pas dans le même monde. Quoiqu'il fût toujours un homme à la mode, il avait quelque peu pris le rôle du Misanthrope, après avoir étudié les hommes comme les livres. Il se réfugiait plus que jamais dans sa bibliothèque. S'il allait au Théâtre-Français, c'était les jours où ne jouait pas Esther. Il voyageait beaucoup. Ami de xMorny, il avait fondé quelques grandes machines financières et industrielles. Il n'aimait pas l'argent pour l'argent, mais pour le dépenser. Non pas qu'il eût des abandons d'enfant prodigue; mais il menait haut la vie, généreux autour de lui, plus encore que pour ses passions.
Esther imagina un dîner chez une de ses amies qu'il voyait de loin en loin. Il accepta à dîner sans reconnaître le jeu d'Esther.
L homme nest javtais maître de sa destinée 23g
Quand la comédienne arriva, on était à table, on n'attendait plus Esther. La maîtresse de la maison dit alors à M. de la Marche :
— Vous êtes trop galant pour ne pas faire de la place à une femme.
Dès qu'Esther fut à côté de lui, elle le regarda d'un air victorieux.
— Vous ne doutez pas, monsieur, lui dit-elle ntiment, que tout ceci n'ait été préparé, même
ii: jii entrée quand tout le monde était à table.
— Avec vous, madame, il faut s'attendre à tout, même à une mauvaise action. Ainsi, on m'avait mis à côté d'une femme très aimable; je n'aurai plus le temps de lui dire un mot, si je vous écoute. Mais je ne vous écouterai pas.
— Eh bien ! monsieur, dit Esther en le caressant du genou, tournez-vous vers cette dame.
Il eut beau s'en défendre, l'attouchement du genou l'avait électrisé. Nulle femme au monde ne dégageait du magnétisme comme la grande comédienne.
On causa. M. de La Marche aimait les vins généreux, il se grisa légèrement parla coupe, ne repoussant pas l'idée de se griser par les lèvres. Il en revint à sa proposition.
- Passons huit jours ensemble, sans compter
2^0 Le soleil couchant
les jours où vous jouerez. Vous voyez que je fais une concession.
— Oh! pour cette fois, s'écria Esther en détachant son genou, vous êtes trop entêté. Vous continuez à me traiter comme la première venue. Brisons 1
— Voyons ! ne vous emportez pas; si je vous parle ainsi, c'est que je neveux pas être le jouet d'un caprice. Quand j'aurai mordu au fruit, vous me l'arracherez des mains.
— Vous comprenez bien, mon cher ami, que je ne vais pas m'humilier à signer un papier timbré qui jettera mon cœur^à vos pieds.
— Ni moi non plus.
— Vous pouvez continuer à vous tourner vers l'autre voisine.
Le charme était rompu. Esther renferma son dépit et son chagrin ; elle se mit à faire la belle, à parler haut, à jeter son esprit sur la nappe, à séduire tout le monde. On ne l'avait jamais vue si gaie, si folle, si charmeuse. Elle avait alors trente-quatre ans; mais, à certains soirs, quand la vie éclatait en elle, quand elle voulait être jeune, elle semblait n'en avoir pas vingt-quatre, tant elle éblouissait son monde par toutes les séductions de la femme.
V homme ti' est jamais maître de sa destinée 2^1
M. de La Marche finit par s'avouer que les misanthropes comme lui, qui veulent jouer à la sagesse quand le cœur parle encore, font de la mauvaise besogne pour eux-mêmes. Il regrettait d'avoir voulu se poser en sage. C'est bien assez de représenter les pères nobles, quand on ne peut plus faire autrement.
Il voulut rattraper ses paroles, mais Esther ne s'occupa plus de lui. Dès qu'on se leva de table, elle prit le bras de son autre voisin.
Quand on servit le café, M. de La Marche se rapprocha d'elle , sous prétexte qu'elle servait du kummel à ses amis.
— Mademoiselle, voulez-vous me verser du kummel ?
— Monsieur, comme vous n'êtes jamais content, je vous passe la bouteille; j'aurais trop peur de vous mal servir.
M. de La Marche aurait voulu casser la bouteille. Juste retour des choses d'ici-bas, c'était lui qui s'était réenchaîné. Et il s'en voulait beau- ,coup ; car comment retrouver l'occasion , cet oiseau rare qui deux fois s'était envolé ?
Il resta jusqu'à minuit, espérant toujours qu'on lui reparlerait. Il entra même dans toutes les causeries à voix haute où Esther jetait son mot.
2^2 Le soleil couchant
Mais Esther ne lui jeta ni son mot, ni son mouchoir.
Il partit cinq minutes après qu'elle fût partie. Il passa par un club où il était attendu ; mais bientôt il se sentit si profondément pris, qu'il aima mieux rentrer chez lui, pensant qu'il lui serait doux de relire les dernières lettres écrites par Esther au temps de leur passion. C'était s'enfoncer plus profondément les pointes dans le cœur.
Mais l'amour est le bourreau de lui-même.
Quand le valet de chambre était absent, c'était la femme de chambre qui l'attendait, pour qu'il trouvât toujours sa correspondance, un feu bien allumé et une tasse de thé. Il devenait coutumier.
La femme de chambre, en lui ouvrant, parut inquiète.
— Je n'attendais pas monsieur si tôt.
— Pourquoi donc ?
— Parce que monsieur ne rentre jamais avant deux heures.
— Allumez les bougies du candélabre.
— Allons ! monsieur va encore lire ; monsieur ferait bien mieux de se coucher, parce que monsieur est fort pâle.
L'homme tî' est jamais maître de sa destinée 2^3
■ — C'est que j'ai mal dîné ; chez les femmes, on dîne toujours mal.
M. de La Marche pensa à ouvrir sa bibliothèque et à y prendre les lettres d'Eslher parmi les livres les plus rares. Ce n'était pas la première fois qu'il relisait ces lettres, mais il y avait bien trois ou quatre ans qu'il ne les avait feuilletées. Il remit la curiosité au lendemain, en se disant :
— Au lieu de lire ses lettres, je ferais mieux de lui écrire.
Et le voilà qui prend une plume.
-Mais, comme tous les amoureux dont la tête bourdonne, il ne sait que dire, tant les idées se croisent et s'évanouissent. C'est le duel de la raison et de la folie. Quand il a écrit : « Ma chère Esther, » il couvre les mots d'un trait de plume pour écrire : « Madame; » puis il efface ces mots pour écrire : « Ma belle amie. »
11 s'aperçoit alors qu'il est redevenu un écolier; il se lève et se promène, il allume un bougeoir et passe dans sa chambre à coucher.
Il eut bien raison de ne pas passer sa nuit à écrire; car, en s'approchent de son lit, il vit une femme qui s'y était chastement endormie comme si elle se fût couchée chez elle.
2^4 ^^ soleil couchant
M. de La Marche se demanda s'il rêvait. 11 ne pouvait reconnaître Esther, tant il la croyait loin de là.