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ETTE fois, iM. de La Marche ne dicta plus de conditions. Ils effacèrent tous les deux les treize années qui les avaient séparés ; ils vécurent l'un pour l'autre, sans compter les jours, tout aussi jeunes de cœur qu'à vingt ans, comme si le sacrement du mariage eût touché leurs fronts.
Esther ressentait le sentiment du bien, comme le sentiment du beau; elle ne se moqua jamais des choses consacrées par les lois religieuses non plus que par les lois sociales. Elle avait sauté d'un pied léger par-dessus beaucoup de préjugés, mais aussi par-dessus beaucoup de devoirs, sans jamais vouloir rien braver, comme le font les esprits forts.
Quand elle eut retrouvé le cœur de son premier amant, il lui sembla que, par une bénédic-
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1 tion du ciel, elle échappait aux tempêtes et rega- \ gnait le rivage.
Une sérénité plus douce se répandit sur sa
' figure. Le sentiment de la coquetterie s'effaça
sous je ne sais quoi de touchant et de pensif.
D'ailleurs, la maternité avait imprimé à son âme
depuis longtemps un caractère contemplatif.
Son premier amant fut son dernier amant. Ils ne se quitteront plus. Ce sera le mariage des sympathies comme le mariage du cœur. Si elle court en- Amérique sans lui, elle emportera son portrait comme un talisman; elle lui écrira tous les jours; elle reviendra plus tôt qu'elle ne voulait, tant elle aura hâte de revivre avec lui.
Il faudrait suivre à vol d'oiseau Esther dans tous les mondes quelle a parcourus, surtout dans le Nouveau-Monde, où elle a joué pour la dernière fois, et d'où elle est revenue en écrivant à un de ses amis : « C'est bien de l'autre monde que je reviens. » Un peu plus, il fallait la rapporter morte.
En Amérique comme en Angleterre, en Russie comme en Allemagne et en Italie, ce ne furent que des ovations et des apothéoses. On la recevait partout comme on eût fait d'une déesse traînée sur un char de feu. Elle pesait d'un côté l'or
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qu'elle rapportait, de l'autre, les bijoux, les bouquets et les acclamations. « Tout cela, disait-elle, ne vaut pas un coin de Paris et une soirée du Théâtre-Français. » Pourquoi la vie est elle si mal conçue, qu'il faille tant d'argent auxix'' siècle pour faire figure quand on ne peut pas se dispenser de faire figure. On dit aux grands artistes: Pourquoi jetez- vous l'argent par les fenêtres? C'est que, s'ils fermaient les fenêtres, on les accuserait de jouer le rôle de V Avare. C'est qu'ils se ruinent en aumônes de toutes sortes. Pour beaucoup de gens on a tout fait quand on a donné deux sous à un pauvre ou cinq louis à un ami ; mais tous ceux qui ont été à la surface et qui ont vu monter vers eux les bras suppliants de toutes les misères humaines , comprennent que plus on s'enrichit, plus on se ruine. Il fallait que M"" Esther courût aux pays des mines d'or, c'était fatal.
Janin s'est d'ailleurs élevé avec raison contre les derniers chars deThépsis: « Oh les voyages ! Loin de Paris, essayez de parler, essayez d'écrire ; invoquez Apollon, les Muses, les trois Grâces et les vieilles divinités de la lyre... 0 dieux et déesses ! tout se tait, tout est muet, tout est mort; le musicien ne trouve plus que
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accords vulgaires. . . » Elle-même, M"* Mars, son vivant, en plein éclat de sa force et de sa ce, si elle va loin de Paris raconter aux foules . cntives les mystères les plus cachés de la comédie et du cœur des femmes, soudain elle hésite, elle se trouble ; une vapeur blanche s'étend sur ces beaux yeux où se reflétaient naguère l'esprit de Marivaux et l'ironie de Molière ! « Je ne suis plus en province qu'une Célimène de province, » disait-elle à ses amis. — « Et moi donc, reprenait Talma, il me semble que je ne suis plus qu'un héros de contrebande; mon manteau de pourpre me produit l'effet d'une redingote à la propriétaire; mon sceptre en ma main hésitante n'est plus qu'un bâton d'épines ; ma coupe sanglante est remplie de vin bleu, ma couronne terrible n'est plus sur ma tête inclinée et raisonnable qu'un vieux chapeau gris, bon à faire peur aux oiseaux dans les temps fortunés où mûrissent la pêche et le raisin. »
M''' Esther a su échapper à l'influence désastreuse des gaietés du Roman comique. Telle elle était à Paris, telle on l'a vue jouer en province et à l'étranger. C'est qu'elle imprimait toujours du premier coup le sentiment de l'antique et le sentiment de la grandeur. Dès qu'elle apparais-
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sait tous les spectateurs étaient dans son jeu.
Quand Esther partit pour l'Amérique toute sa famille l'accompagna. Elle ne voulait courir le Nouveau-Monde que parce qu'on lui avait offert un million. Ce ne fut pas pour le million que sa famille l'accompagna ; elle était déjà malade, sa mère et ses sœurs avaient de funestes pressentiments; il leur semblait que lamort ne la prendrait pas dans leur bras.
La vie allait lui échapper : pourquoi partir .^ Que lui fallait-il de plus. Son nid était fait sur une branche solide ; elle n'avait pas peur que le grain d'or lui manquât, mais elle voulait que ses fils fussent riches d'un million de plus.
Son génie fut compris là-bas comme ici, tant elle s'était évertuée à tout exprimer par ses attitudes comme par l'expression de sa figure. Mime sublime, n'avait elle pas l'éloquence de toutes les langues.^ Un des jeunes comédiens de sa troupe, le fils de Beauvallet, a raconté avec beaucoup d'esprit toute cette odyssée vers cette Pénélope qui s'appelle la Fortune et qui défait le matin ce qu'elle a fait le soir. Mais tout en le prenant sur le ton de la raillerie, il est forcé d'avouer qu'elle marcha de triomphe en triomphe jusqu'à sa dernière représentation à Charlestown. La pauvre
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(Comédienne ne savait pas si bien dire en faisant annoncer sa dernière représentation à Charlestown. Elle joua Advienne Lecouvreur, et représenta sa mort avec tant de vérité qu'on l'emporta I frappée mortellement. Elle ne reparut jamais sur ! la scène. C'était le 17 décembre 1855. M. Léon 1 Beauvallet écrit : « Celui qui avait rédigé l'affiche ne pensait pas si bien dire, lui non plus; car il ne croyait parler que pour l'Amérique, il parlait pour la France. »
A la dernière scène, lorsqu'elle s'écria : et Non, je ne veux pas mourir! » son accent était si vrai et si déchirant que tout le monde fut saisi d'un pressentiment funèbre. C'est un autre comédien du voyage, M. Chéri, qui parle ainsi.
C'était bien une morte, qui disait: Non je ne , veux pas mourir !
Esther revint en toute hâte d'Amérique pour revoir tout ce qu'elle aimait.
Au retourelles'imagina que laseule atmosphère amoureuse lui rendrait ses forces. C'est alors qu'elle se réfugia avec M. de La Marche aux bords de Seine, dans une villa où elle ne voulut recevoir que deux ou trois amis. Elle aspira à l'oubli, elle qui avait tant aspiré à la renommée. Ainsi vont les choses de ce monde, l'ombre de la mort passe jusque sur le soleil.
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Là, un jour, elle m'appela. Je savais sa vie mot à mot.
— Hélas ! me dit-elle, je n'en suis plus au chapitre des illusions, je me vois déjà dans mon tombeau. Vous avez parlé sur le cercueil de cette adorable fille que nous appelions Lili, vous parlerez aussi sur mon cercueil.
Puis se reprenant :
— Non, vous ne direz rien et vous empêcherez les autres de parler. L'oubli! l'oubli! l'oubli! On ne sait pas comme c'est doux après une vie bruyante.
Elle disait cela simplement ; car, hors du théâtre, elle avait toujours horreur de la déclamation, si ce n'était pour se moquer.
— Puisque vous savez ma vie, vous savez mon âme ; ce n'est pas à vous qu'il me faut dire que je suis meilleure qu'on ne le croit. J'étais née pour ma destinée, puisque nul n'échappe à sa destinée. On m'a mise au monde, là-bas dans les montagnes, je ne sais pas où. Je regrette de n'avoir pas vécu ignorée comme tant de braves femmes qui n'ont d'autres soucis que leurs enfants. Entraînée à Paris, il m'a fallu vivre de la vie de Paris, passant de la misère au luxe, traversant tous les périls, toutes les séductions,
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iwutes les calomnies ; je n'en suis pas devenue plus mauvaise. Dieu m'a aimée, puisqu'il m'a donné des enfants. La justice de Dieu est plus douce au pauvre mondequela justicedeshommes. Je n'ai pas peur de lui, car je sais qu'il y a d'innombrables mères de famille qui ne seront pas mieux accueillies que moi au seuil de sa miséricorde. Si les faiseurs de chroniques scandaleuses s'avisaient un jour de parodier ma. vie, contezla dans toute sa simplicité. Vous savez trop que je n'ai pas été élevée au Sacré-Cœur, et que celles qui en sortent ne sont pas toutes meilleures que moi, puisque je n'ai fait de tort qu'à moimême , tandis que beaucoup de ces demoiselles n'ont passé par le mariage que pour le trahir.
Nous nous promenions dans le parc, la cloche du dîner sonna.
— Je crois, dit-elle, que je deviens sérieuse. Vous ne m'y reprendrez plus, car je veux que la soirée se passe gaiement.
Esther retrouva son air de gaieté. Elle fut charmante pendant tout le dîner, parlant du passé, raillant sans amertume ses ennemies du théâtre. Mais quand on prit le café, elle s'évanouit presque dans une crise nerveuse.
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11 lui fallait beaucoup d'air, comme à toutes celles qui ne vivent plus qu'à moitié.
Ce me fut là le plus triste présage. Quoique sa figure me parût ravagée, je ne la croyais pas si malade. Elle était prise à la fois par le cœur et par les bronches. La pâle anémie était revenue avec elle de ce fatal voyage.
Elle rapportait une demi-fortune pour ses enfants, mais les dollars étaient frappés à l'effigie de la mort!
Quand le soir je dis adieu à Esther, elle me recommanda de venir dîner une fois par semaine chez M. de La Marche. Je ne le connaissais, ce jour-là, que par ouï-parler, l'ayant à peine rencontré; mais je suis devenu son ami, tant je trouvai en lui le galant homme. Nous nous entendîmes au premier mot, à la politique près, sur les choses de ce monde.
Tous les deux, lui et elle, me conduisirent par le parc; mais dès qu'Esther vit un banc, elle me présenta son front et me dit adieu.
— J'ai fait tant de chemin , me dit-elle en souriant, que je n'ai plus la force de marcher. Mais heureusement je serai bientôt madame de La Marche !
M. de La Marche vint jusqu'à la grille du parc.
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Dès que nous fûmes seuls, il me parla de son chagrin. Il n'avait retrouvé Esther que pour la •eperdre. Vainement elle cachait sa peur de la nort, il n'y avait plus d'illusions à se faire. Elle itait condamnée.
— C'est d'autant plus triste, me dit -il, que jamais ion âme n'a été peuplée de plus beaux sentinents. Elle parle maintenant si bien de tout, que ,e me croirais sous le Portique, si j'étais digne i'y être admis. J'avais d'ailleurs remarqué, hélas ! ^ue la mort, en s'approchant, donne à celles qu'elle touche des lumières surnaturelles. Il îemble, en écoutant Esther qu'elle débrouille le ;haos de l'infini.
Esther me rappela à la villa de La Marche par an de ces petits billets charmants qui tombaient 5i naturellement de sa plume :
Mon cher causeur, car les autres ne sont que ies bavards, revenez donc sous nos grands arbres, pour me parler de ce qui n'est plus. Figurezvous que je crois n'avoir jamais mis le pied sur ia terre. C'est que décidément la vie n'est qu'un rêve qui succède à un rêve. On ne se réveille jamais tout à fait.
J'ai oublié l'autre jour de vous donner une leçon de billard. Venez bien vite, je vous rendrai
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des points. Par malheur, je marque toujours un feint noir dans ma vie même quand je suis heureuse comme ici. Esther.
Saint-Victor, qui était bien un peu de la famille, vint un jour avec moi à Meulan.
— Quand je pense, lui dit Esther, que vous avez tant parlé de moi et que je n'ai jamais pris le temps de vous lire.
— C'est bien naturel, répondit Saint-Victor, je n'ai jamais dit de mal de vous.
En effet, Esther, comme toutes les grandes figures du siècle, n'approchait ses lèvres que de la coupe amère de la critique. Le moindre drôle frotté de littérature l'inquiétait, tandis que la critique de Théophile Gautier ou de Paul de Saint- Victor passait devant elle comme l'air qu'on respire. Est-ce qu'on remercie Dieu de respirer l'air pur?
Ce jour-là, ce fut Saint-Victor qui reçut une leçon de billard.
Esther lui rendit des points et lui gagna cent sous. Elle riait comme un enfant. C'était une pièce de cent sous à l'effigie de Napoléon premier consul. Elle baisa la figure en disant : « Je vais la faire monter en broche pour
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.er Phèdre. Cette fois, mon cher Saint-Victor, ]c lirai votre article. »'
Par le caprice de la causerie elle rappela le
temps où elle chantait en jouant de la guitare
(' Je vais vous montrer, nous dit-elle en riant,
comment, par le Tour du papillon, j'amusais
■ mon monde. »
Elle fit semblant de jouer de la guitare et nous donna une représentation de la place Royale.
Rien de plus fantasque : elle se mit à chanter; au milieu de sa chanson, elle s'interrompit en s'écriant: « Tiens, un papillon! » Et la voilà qui court après le papillon. Elle se dresse sur la pointe des pieds, elle tourne comme une ballerine, elle tend la main, elle finit par attraper le papillon. « Ah! dit-elle, le voilà. Voyez donc, qi/elle jolie robe on se ferait avec des ailes de papillon. — Où est le papillon ?» demanda Saint- Victor. Esther éclata de rire, en disant qu'il était envolé.
La vérité, c'est qu'il n'y avait pas eu de papil-
. Ion. Elle nous dit en finissant ; « Mon Dieu, la
vie se passe à courir après un papillon, c'est
l'amour, c'est le bonheur, c'est la gloire; mais
qui donc attrape le papillon ! »