MADEMOISELLE ESTHER EN EGYPTE
ADEMOiSELLE Esthcr avait au Caire comme partout beaucoup d'admirateurs. Parmi la colonie française, Louis de Montaut, un mondain spirituel, cela s'est vu souvent, alla recevoir Esther au débarquement, au nom de tous ses compatriotes à elle et à lui, car c'était deux Français par excellence.
Il lui offrit sa maison. Elle ne pouvait mieux faire que d'accepter, dans ce pays tout nouveau pour elle, car elle n'avait connu que le monde du Nord. C'était la première fois qu'elle abordait les pays du soleil. Avec un si charmant accueil, Esther fut heureuse à son arrivée. Deux mois
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durant, elle vécut en très gaie compagnie. M. de Montaut l'initiait à l'Egypte, non seulement par la parole, mais par le dessin, car il dessinait aussi bien que son frère Henri de Montaut, venu presque aussitôt dans cette aimable colonie *.
■ Voici une curieuse lettre de Henri de Montaut :
V'ows me demandez, cher ami, quelque détails sur le séjour d'Esther eu Egypte en i8$6. Bien que vous évoquiez des souvenirs lointains, cette admirable Jemme a fait une assez grande impression sur moi pour que je me souvienne.
Débarqué en Egypte en octobre i8$6,à mon retour du Caucase, je trouvai Esther établie avec sa fidèle Rose dans la maison de mon frère Louis, au Caire, près de l'Esbekieh.
Dans l'écurie était installé une belle dnessc noire aTCC son petit ânon, laquelle fournissait quatre ou cinq tasses de lait par jour à la malade, car Esther était allée en Egypte profondément atteinte.
Il y avait grandes réceptions chez mon frère, chacun tenant à honneur et à bonheur de venir faire sa cour.
Esther recevait, la plupart du temps, couchée sur un divan ou dans un fauteuil américain à balançoire. Ea lecture était so7i setil passe-temps, aussi se faisaitelle souvent faire la lecture par mon frère . Michel Lévy avait envoyé à la maison toute une pacotille de livres, romans nouveaux sur tout, mais elle préférait ce qu'elle appellait son vieux Corneille, qu'elle avait apporté dans ses malles, vieux volumes reliés en maroquin vert qu'elle laissa à mon frère en quittant l'Egypte avec une dédicace charmante.
Elle nous raconta un soir cette histoire touchante :
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Bien plus, Valia, qui avait promis d'accompagner Esther et qui avait manqué le paquebot, arriva un matin, toute gaie et toute flambante comme tourne l'avait acheté à quinze ans, sur les quais, à un bouquiniste à qui elle portait toutes les semaines sept sous, jusqu'à ce qu'elle l'eût payé. Alors, l'emportant dans ses bras, elle le lut et le relut, la nuit, dans sa chambrette : ce fut là et son premier livre et son premier maître.
Aussi ne s'en sépara-t-elle jamais et eut-il toujours la place d'honneur chez elle.
Mais bientôt, le Jlot des visiteurs qui venaient chez nous la submergea. Elle céda aux sollicitations de Soliman-Pacha qui lui demandait avec instance de venir habiter son palais du Vieux-Caire. Là elle serait éloignée du bruit de la ville, car il n'en est pas de plus bruyante que les villes arabes, où les cris de la rue se répercutent jusqu'au fond des appartements, toutes les fenêtres étant ouvertes, assourdissent littéralement les habitants et font croire à des disputes ou à des batailles lorsque ce ne sont que des amis qui causent ou des chameaux qtii passent.
Elle s'envola un beau jour, nous l'escortâmes tous à cheval autour de sa voiture.
Chez Soliman-Pacha, elle présida aux déjeuners du vendredi où elle tenait encore sa petite cour.
Prise d'un nouveau caprice, elle eut la fantaisie d'être chez elle pour se sentir plus libre : elle loua à Soliman-Pacha une vieille maison arabe située sur les bords du Nil, à peu de distance de là. Cette bicoque délabrée abrita S07i maigre métrage.
Elle acheta quelques objets que nojis lui rachetâmes plus tard. C'est avec joie qu'elle nous reçut à sa table
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jours, avec Soliman-Pacha. Les voilà donc six, y compris Rose, qui n'eût pas quitté Esther même si elle l'eût chassée. On passa ainsi son temps,
où un horrible service de faïence remplaçait les plats . d'argent de l'hôtel de Melpomcne.
Et avec quel air de princesse elle nous servait la soupe, de quelle noble manière elle nous présentait les assiettes ! Je la vois encore debout devant la soupière, dans une robe de chambre en petite soie à minuscules carreaux noirs et blancs, serrée autour de sa taille par un ruban noir, robe qu'elle avait faite de ses mains et qui fut presque sa seule toilette en Egypte.
Il est vrai qu'elle se levait si rarement! Mon frère continuait à lui faire la lecture: — une histoire des reines d'Egypte à cette reine !
Vous avez, cher maître, une lettre où elle vous parle de son installation dans la petite maison du Vieux- Caire et du charmeur de serpents. Oui, elle fit venir les psylles ou charmeurs de serpents pour purger la maison depuis longtemps inhabitée. Je me souvie7is encore de la scène et de quel rapprochement elle en fît avec les mœurs antiques. Deux hommes vêtus de grandes robes bleues précédant le chef des charmeurs se présentèrent un matin chez Esther, un peu incrédule. C'était Louis qui les avait amenés. Aucun d'eux n'ava it pénétré dans l'habitation; le chef se dépouilla de ses rctcments et il s'avança à pas lents dans les sous-sols de la maison ; c'étaient de grandes pièces avec des troncs de palmiers soutenant les plafonds bas, et éclairées par des soupiraux treillages donnant sur le jardin. L'un des acolytes se traînait accroupi sur le sol, tirant après lui un grdnd sac de toile; le chef s' av an-
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sans regretter ni la France, ni même le théâtre,
tant la comédienne prenait bien pied en Egypte!
Elle habita bientôt le palais de Soliman-Pa-
çait à cinq pas en avant avec des mouvements doux; il sifflait, chassant l'air entre ses dents avec un léger bruissement modulé par sa langue. C'était sans doute la chanson des serpents, car au sifflement bizare une tête se balançant au plafond dans l'ombre d'une poutre laissa bientôt paraître tout un corps onduleux et noir qui tomba lourdemetit sur le sol : c'était un serpent, qui se dressa d'une hauteur de trois pieds en s'avançant et en agitant sa tète menaçante de droite et de gauche au-devant du chef. Celui-ci souriant, le laissa venir à lui et lui adressa un déluge de paroles parmi les quelles je distinguai le nom de Sete Zeinab, la fille du prophète. Le serpent s'arrêta comme s'il était devenu de pierre, puis d'un mouvement rapide et circulaire, l'homme lui saisit le cou au-dessous de la tète et le 'passa à celui qui le servait accroupiqui le plongea dans son sac. Quatre ou cinq furent ainsi cueillis dans les sous-sols de la maison, toujours sortant des plafonds. Esther dit qu'elle était très effrayée de savoir que des serpents pouvaient siffler sur sa tête, et récita dans cette pénombre mystérieuse, entourée de ces comparses bizarcs,— les fureurs i'Oreste qui étaient bien en situation. — On monta au rez-de-chaussée ; le chef toujours en semblable costume refit ses incantations. Rien ne fut trouvé jusqu'à la pièce dont Esther avait fait son salon. Là, sous le coussin même du divan où elle se tenait, se trouvait un serpent qui trahit sa présence en sortant sa petite tête. Le chef renversa le coussin sous lequel le serpent se trouvait enroulé sur lui-même et Jie tenant pas plus de place qu'un mouchoir de poche. Il
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cha, dans le Vieux-Caire, aux bords du Nil.
Voir le Nil tous les matins en s'éveillant, c'était
son rêve. iMais on continuait la même vie cordiale,
alla rejoindre bicntôtdans le sac des compagnons auxquels il était peut-être depuis longtemps habitué. Cefendant le troisième charmeur, qui avait porté les habits du chef jusque-là, se rhabilla après s'être un instant promené dans le reste de la maison et }ious avoir assuré qu'il n'y en aurait plus de serpents. Mafich, Rai las !
Sa toilette ne fut pas longue : il mit sa robe de toile bleu, s'enroula dans son milahieh à petits carreaux bleuâtres, mit sur sa tête bleuie par le rasoir son haut tarbouch rouge dans lequel était resté sa petite takieh blanche, puis chaussa ses larges babouches, et, ayant reçu dix talaris qu'il vérifia soigneusement, il s'en alla suivi de ses deux disciples ou compères, comme on le voudra.— Esthcr fut frappé parce spectacle,— elle en parla longtemps; on lui apprit que ces charmeurs sont une secte religieuse, que les gens du pays même les plus éclairés croient en leur puissance et qui il n'y a aucune jonglerie dans leur jeu.
Deux mois se passèrent, Esther n'allait pas mieux. Bientôt, elle ne quitta plus son lit; les médecins du Caire la firent partir pour la haute Egypte et lui indiquèrent Louqsor pour résidence. Elle devait trouver là un agent consulaire français, qui y vivait avec une femme charmante . Esther partit avec deux barques ou dahabieh; sur l'une elle était seule avec Rose, et sur l'autre était sa cuisine et ses esclaves. Le viceroi préparait alors une expédition sur le haut Nil, Il voulait faire campagne contre Théodoros, empereur d'Abyssinie. Mon frère, au service temporaire du
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habilla tout en sifflant un air de serpent amoureux. — Oui un air de serpent amoureux. — Ces airs-là ont été notés par Tallien lui-même, quand il était de l'Institut d'Egypte. Voilà donc le charmeur tout nu, devant les deux sœurs qui avaient leur éventail — naturellement. — Il se roule à terre, sifflant toujours. O prodige! Voilà trois serpents, pas un de moins, qui sortent des murs et dès planchers, ou du moins qui risquent leur tête dehors. Endormis dans leurs trous, ils ne peuvent résister à la chanson des accouplements. Esther voit une tête de serpent, puis deux, puis trois : elle tombe à moitié évanouie dans les bras deValia, qui va s'évanouir elle-même, quand surviennent Soliman et les Montaut. A cet instant, le second charmeur, avec une agilité fabuleuse, a saisi tour à tour les serpents amoureux. Il les fait pirouetter autour de sa tête, une autre tête de Méduse. Esther toujours effrayée ne peut en croire ses yeux.
— Qui donc avait caché des serpents dans notre maison?
— Ils se sont bien cachés tout seuls. C'était leur quartier d'hiver. Que voulez-vous qu'on en fasse?
— Oh! il ne faut pas les tuer, cela me porterait malheur.
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— Eh bien, qu'on les jette dans le Nil.
Le charmeur, qui s'était revêtu d'une feuille de vigne, saisit un quatrième serpent de la main droite et tend la main gauche à la générosité d'Esther.
— C'est cent sous par serpent, lui dit Louis de Montaut.
Mais elle trouve que ce n'est pas assez : elle donne quatre pièces de dix francs.
— Prenez garde, dit Henri de Montaut, ils vous ruineront.
— Quoi! ils vont trouver encore d'autres serpents?
-- Toujours. Mais ne vous inquiétez pas, si vous ne chantez pas l'air des serpents, ils ne sortiront jamais de leurs trous.
Il y a une bien jolie lettre d'Esther sur cette histoire de serpents. En voici une page que je ne cite que par souvenir, car je n'ai plus la lettre, un chef-d'œuvre qui se retrouvera :
c( Ah! mon ami, il me fallait venir en Egypte, pour voir tous les serpents de la tragédie. Les jolies bêtes! je voudrais m'en faire des ceintures et des bracelets. Mais je ne suis pas encore une charmeuse de serpents. J'ai peur de mourir pour tout de bon de la mort de Cléopâtre, comme
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vous m'avez vue au Théâtre-Français... en cette tragédie en cinq actes de M">* de Girardin, qui m'a condamnée à bien des crimes. . N'allez pas croire que je me moque de vous. Le charmeur a déniché chez moi quatre serpents, mais gentils comme des cœurs. Il les baisait sur la bouche sans être mordu par les jolies petites quenottes de ces deux pharaonesques. Comme nous avons des préjugés en France! Croyez-moi, les serpents ne sont pas ce qu'un vain peuple pense. Jamais un serpent n'a fait de mal à une femme. Au contraire, il la caresse en s'enroulant autour d'elle. Il n'y a que l'aspic de volaille, qui fasse mal à ceux qui n'ont pas d'estomac, mais moi qui ai un sein luxuriant, je n'ai pas peur de ces jolies bêtes. Aussi à ma rentrée, dans les fureurs d'Hermione, vous me verrez toute hérissée de serpents. »
Esther était allée en Egypte pour y trouver le manteau d'or du soleil. Hélas ! Son sang s'est refroidi, elle part pour Thèbes, elle frissonne partout, même sous le soleil elle gèle et elle- écrit :
// a fait froid tout le mois de février à Thèbes. Le venta passé par les cent portes, ce qui m'a emprisonnée dans ma chambre. Mais il y a à Thèbes, comme à Paris, des gens qui vous disent: On n'a
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j.imais ru un pareil temps ! Je ne m'ennuyerais pas trop, si mon médeciii ne me suivait comme mon ombre. Cet animal est amoureux du fantôme d'Esther. Ah! que l'amour nest pas agréable; il faut refaire la chanson. Plaignez-moi, on s'est acharné toujours à me trouver adorable. Si je reviens jamais sur la terre, je ne demanderai qu'à jouer les vestales.
Elle avait trouvé d'abord le climat bienfaisant, car elle écrivait un peu plus tôt une belle lettre à son fils :
Je suis sur ce beau fleuve qu'on appelle le Nil, le temps est si beau en plein hiver que j'ai dâj afin de l'écrire sans fatigue, ôter ma robe. Mon peignoir de nuit, c'est tout mon costume. Je me suis assise sur mon lit avec les fenêtres ouvertes.
Le Nil est comme un lac. Pas la moindre brise qui vienne rider sa face. Le soleil lui-même qui semble avoir trop chaud se plonge dans le fleuve, cela donne à cette immetise nappe d'eau mille teintes variées. Voilà un magnifique tableau de la nature.
Je bois à pieiîis poumons l'air vivifiant de la haute Egypte.
La pauvre croit qu'elle va mieux, il lui semble qu'elle reprend de la force. Aux heures de calme,
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elle ne compte plus que quatre vingt-quatre pulsations 1
Le Nil fut pour elle toute la poésie du voyage. Quand elle entra à Thèbes, l'ennui y entra avec elle. « Mais mon moral n'a rien de sombre, et je ris volontiers. » Elle s'amusait des légendes du désert, s'étonnant qu'il y eut des poètes partout. Elle en écrivit une charmante à un ami pour que sa lettre ne l'ennuyât pas.
C'était la Chanson de l'Étoile.
L'étoile, hélas! regardait-elle encore la sienne?