LES LÉGENDES
oici une autre lettre sans suscription retrouvée par Valia :
J'ai bien envie de braver les caprices de la mode, je vais m' habiller à ta turque. Écoute bien : une chemise de laine cachée par une chemise de soie ou de Moghrabin, une culotte bouffante [la nature me l'ordonne, au moins d'un côté) un sodegry et un caftan. Une ceinture de cachemire, un gebbeh, un benich, me voilà vêtue comme un
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homme. N'oublions ni le pied, ni la télé, un marhoub au pied, un lurban comme celui de M"'^ de Staël, ou un voile vert pour prouver que je descends de Mahomet.
Me vois-tu revenir ainsi un jour à Paris, dans une mascarade. Mais le Carnaval est passé!
f aimerai bien mieux revenir en Roxane. f aimerai mieux encore en Phèdre ; je commence à avoir la nostalgie du théâtre et des arbres de Montmorency , au milieu de ces sables qui m'aveuglent.
Ah! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts?
Je te promets d'aller avec toi cueillir des cerises à Montmorency.
En attendant, je chante la chanson de la sultane abandonnée :
Mes larmes roulent comme des perles,
Pourquoi pleures-tu ?
J'ai vu passer les oiseaux noirs...
Mes larmes roulent comme des perles.
Et que t'on dit les oiseaux noirs ?
Ils ne m'ont rien dit,
Mais ils se sont abattus
Sur les tombeaux du cimetière...
Mes larmes roulent comme des perles.
2/0 La mort
Lettre inachevée, retrouvée par Valia :
Je suis une bien mauvaise voyageuse , car, venue ici avec l'idée de tout voir, je n'ai presque rien vu. A peine si j'ai pris un bain turc au Caire, par curiosité, f aimais mieux les bains de mariée de la rue Trudon. Pour me faire plaisir, M. de Montant a deshabillé la momie d'une reine quelconque vers la douzième dynastie. Elle avait encore son miroir et son poignard. Je te donnerai une amulette de son tombeau. Je voudrais bien me retrouver ainsi dans trois ou quatre mille ans, pour voir la Jigure que je ferais. A propos, je veux qu'on m'enterre avec un miroir et un poignard, car même dans la mort, il restera quelque chose de la femme et de la tragédienne. A Thèbes, je me sens bien seule, mais l'an prochain j'y amènerai des Parisiens. Alors nous pourrons cavalcader dans l'avenue des Sphinx. Si vous voyez quelques jolies figures de ma famille...
Pareilles à toutes les prodigues qui ont dépensé dix existences pour une, M"^ Esther avait de plus en plus soif de la vie ; car il n'y a que celles qui ne savent pas vivre qui s'en vont sans regret.
Plus Esther s'approchait de la mort, plus les
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joies de ce monde la retenaient par les chaînes de l'amour, de l'amitié, de l'orgueil, de tout ce qui était beau dans l'art, de tout ce qui était doux dans le souvenir.
Quelques branches venaient de casser à l'arbre de sa vie; mais combien de branches vertes encore, combien d'oiseaux chanteurs, mais surtout combien de racines !
Elle se comparaît à un arbre qui voyage, disant : « Quel que soit le pays où je passe, je voudrais m'y replanter, car mes oiseaux bleus m'ont suivie. »
Elle avait rêvé de bâtir un cottage en Angleterre, un palais en Russie, une villa à Naples. Elle ne désespérait pas d'avoir son yacht à Marseille et sa gondole à Venise.
Qui le croirait! elle ne fut pas plus tôt arrivée en Egypte, qu'elle s'imagina avoir retrouvé la terre promise; un peu plus, elle y appelait sa famille.
Elle écrivit qu'elle rouvrait le paradis retrouvé. Toutes les figures qui passaient devant elle lui rappelaient les scènes de la Bible. Elle décida qu'elle passerait tous les hivers dans le beau pays du Nil et des Pyramides.
Elle a conté elle-même par ses lettres son se-
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jour en Egypte. Comme elle était de celles qui ouvrent bien les yeux, il ne lui fallait pas longtemps pour pénétrer tout un pays. Elle n'était nulle part une étrangère, tant elle avait l'art et le goûtdei'acclimatation.Aussifamilièreque bonne, elle causait avec tout le monde comme une exilée qui serait revenue dans sa patrie; d'aiileurs, dès qu'on l'avait vue, on se retournait vers elle en toute sympathie.
On avait dit au Caire, àThèbes, partout: C'est une comédienne. Mais son grand air de déesse imposait le respect. Toutes les femmes des harems auraient voulu lui parler. Elles ne la voyaient que de loin; mais elles lui envoyaient des baisers et se racontaient sa légende comme celle d'une magicienne.
Les sympathies couraient jusque sur les gens du peuple quand elle allait au marché, — pour avoir faim, — selon son expression ; mais plutôt encore pour acheter des fleurs. On la saluait partout.
Un matin, elle fut très agréablement surprise de voir sa fenêtre toute garnie de bouquets, quoique sa fenêtre fût à six pieds du sol. Le lendemain, autres bouquets; puis le surlendemain, puis toute une semaine. Les bouquets
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étaient épanouis dans de jolis pots en terre de brique, d'un ton superbe, ressouvenir de la poterie antique.
Esther, qui ne dormait pas profondément, voulut savoir qui venait ainsi fleurir sa fenêtre; elle vit un matin, au point du jour, un magnifique fellah hissé sur un marchepied qui jetait les fleurs de la veille pour en placer de tout fraîchement cueillies.
Esther ouvrit sa fenêtre et salua le paysan d'un sourire. Il sourit lui-même. On voulut parlementer; mais on ne se comprit pas.
Comme l'air, du matin était vif, Esther ferma la fenêtre après avoir tendu la main au fellah qui y mit respectueusement ses lèvres.
Dans la journée, elle parla du fellah à sa maî-. tresse d'hôtel, disant qu'il fallait payer ces fleurs. Cette femme se récria :
— Mais, madame, on ne vend les fleurs qu'au marché. Le fellah est trop heureux de vous offrir les siennes.
Pendant quelques jours, Esther ouvrit sa fenêtre quand venait le fellah. Même conversaton pour ne pas s'entendre; mais on se comprenait pourtant. Cela finissait toujours par un baiser sur la main. Et quelles flammes dans les yeux
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quand le fellah relevait la tète! une belle tète brune sous la laine blanche : la douceur dans la force.
Un matin, Esther offrit au fellah une magnifique montre d'or à son chiffre. 11 refusa. Du regard elle lui demanda pourquoi.
Il lui prit la main et la baisa comme les autres jours, ce qui voulait dire qu'il était payé,
Esther raconta cette histoire à quelques amis parisiens, lesquels ne manquèrent pas d'écrire en France que la grande comédienne était amoureuse d'un fellah. Voilà comme on écrit l'histoire du cœur.
En Egypte, Esther écrivait et dictait beaucoup.,Ses lettres recueillies seraient toute l'his- •toire de son voyage et de son séjour. En voici une dictée à M. de Montaut, moins les sept dernières lignes, qui renferme deux jolies légendes et qui témoigne de son goût pour la poésie :
Mon ami, fai cherché vos Poésies; elles ne viennent pas si loin, quoiqu'elles aient des ailes. Je regrette aussi de n'avoir pas emporté celles d'Alfred de Musset. Un ami, M. de Montaut, me traduit ici des légendes arabes. En voici deux que vous mettrez en vers pour me faire plaisir.
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