LE PAYS DE LA MORT
STHER avait dit : Je veux habiter la place Royale pour être à moitié chemin du Père- Lachaise. Elle eut beau rire à ses enfants, la grande ombre de la mort la suivait pas à pas ; déjà elle frissonnait sous le suaire, elle appelait ses amis comme pour la défendre ; mais le joyeux bataillon des Victoires et Conquêtes s'était dispersé. Rien ne dure ; à Paris moins qu'ailleurs. Les figures y passent, comme sur un miroir. Des songes ! des songes ! des songes ! Et puis on ne soupait plus chez Esther, on avait peur des attristements. Elle se sentit dans le noir et aspira au soleil, cet ami qui lui avait été si doux en Egypte et qu'elle espérait revoir sur les bords de la Méditerranée. Elle se décida à partir, dûtelle mourir sous le baiser du soleil.
Elle partit, elle ne revint pas.
Je me trompe, elle revint, mais couchée dans un cercueil de velours. Sa dernière robe ! comme elle avait dit.
La veille de son départ de Paris, elle évoqua sa jeunesse et dit à Valia :
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— Écoute-moi, si tu es bien gentille, nous nous lèverons une heure plus tôt, pour que je fasse mes adieux à tout ce que j'ai aimé quand j'avais vingt ans.
— Mais tu ne retrouveras rien de ce temps-là. Valia croyait qu'Esther voulait dire adieu à
des amis anciens. Ce n'était pas cela.
— Tu verras, tu verras, dit Esther; tu te lèveras
à six heures, tu me mettras en voiture à sept
heures, nous passerons par le boulevard Bonne-
; Nouvelle, par la rue Richelieu, par le quai Vol-
. taire, après quoi nous retrouverons au chemin
' de fer ceux qui veulent me dire adieu.
Valia avait compris: le lendemain à six heures, tout était disposé pour le départ. Quoique Esther j s'efforçât d'être plus vaillante que la veille, elle I ne pouvait marcher : ses jambes, deux roseaux !
On la porta dans sa voiture. Elle salua d'un regard sympathique ses vieux amis , les arbres de la place Royale qui lui avaient donné leur ombre ' en ses jeunes années, au temps de ses premières chansons. Ce fut ainsi qu'elle promena ses yeux place de la Bastille et boulevard du Temple où 'tant de souvenirs s'élevèrent du passé, fantômes d'un instant !
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La voiture s'arrêta devant le Gymnase. C'était là qu'elle avait frémi sous les premiers applaudissements. C'était là qu'elle s'était révélée à elle-même comme aux spectateurs.
— Passons, dit-elle à Valia en essuyant deux larmes.
Quand les chevaux, descendant la rue Richelieu, silencieuse encore à cette heure matinale, s'arrêtèrent devant le Théâtre-Français, elle tendit les bras, comme si Corneille, Racine, Molière la voyaient. Elle leur parla, croyant qu'ils entendaient ses paroles. « Ah! dit-elle, c'est là que j'ai fait un beau rêve! comme disait le maréchal de Saxe en mourant, lui qui a tant aimé Adrienne Lecouvreur, et que la pauvre Adrienne a plus aimé encore. »
Et se reprenant, c Oui, ce n'était qu'un rêve, et je me réveille pour mourir. »
Le théâtre était muet. Tout dormait. Autrefois le théâtre et la comédienne se réveillaient en même temps.
Esther s'était réveillée avant le théâtre, parce qu'elle n'avait pas joué la veille...
Valia lui parla de tous ses triomphes, de toutes les héroïnes qu'elle avait ressuscitées par son souffle créateur.
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— Oui, oui, je les vois, dit Esther, elles me rappellent. J'entends encore les acclamations de tous les spectateurs, et maintenant nihil, c'est le seul mot latin que je sache encore.
Elle essaya un sourire, mais quand la voiture repartit, elle éclata en sanglots.
Les chevaux prirent le Carrousel et le quai du Louvre; au tournant, Esther jeta un coup d'œil rapide sur les fenêtres de son appartement du quai Voltaire.
— Là, dit-elle, j'ai été heureuse.
Et elle porta la main à son cœur en murmurant : Lucien de La Marche !
Elle venait de trop revivre par les souvenirs, elle se sentit défaillir et se coucha dans les bras de sa sœur.
Déchirants furent les adieux au chemin de fer.
C'était une morte quand on la porta dans le wagon; mais elle se ranima au départ pour pencher la tête une dernière fois vers tout ce monde qui l'adorait.
Pendant le voyage , elle fut triste, mais résignée, le soleil ne lui apparut qu'à son déclin, vers trois heures.
— Enfin ! dit-elle, je revois mon ami , mais c'est le dernier! Au moins, celui-là sera fidèle.
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Pendant son séjour au Cannet, ce fut lui qui la réveilla tous les matins. Elle avait voulu qu'on laissât les rideaux entr'ouverts.
— Cela t'empêchera de dormir, dit Valia.
— Qu'importe ! quand je serai à six pieds sous terre, hélas ! le soleil ne me réveillera plus.
Ce fut une lente agonie ; chaque jour la frappait plus cruellement. La mort n'avait aucune pitié pour cette belle et douce créature qui s'était mise en ses bras. Penchée sur le lit, elle ne la prenait pas, mais elle ne la quittait pas.
Le photographe a l'horrible courage du reporter. Au Cannet un de ces portraitistes de la dernière heure osa se présenter devant Esther mourante :
— Attendez quelques jours, dit-elle, vous me fixerez dans le tombeau.
Elle jouait toujours sur les mots. Elle ajouta en souriant :
— Cette fois-là, vous n'aurez pas besoin de dire : Ne bougez plus.
Elle se résigna à descendre au jardin, la pauvre diaphane qui n'avait plus qu'un souffle et un sourire. Le soleil, ce collaborateur ordinaire des photographes, permit de faire un beau portrait de cette adorable créature qu'on n'osait plus re-
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garder en face, tant son air de résignation déchirait le cœur. On la voit, — ô contraste ! — presque adossée à une statue de l'Amour, le regard perdu dans le ciel, repliée sur elle-même, les mains croisées, habillée d'une robe de laine blanche, presque un suaire. Ses yeux, ces beaux yeux, sont noyés de toutes les tristesses. Elle aspire au ciel, mais que de souvenirs l'enchaînent encore à cette patrie d'un jour qui s'appelle la terre.
De ce portrait à la figure de morte dessinée par M"* O'Connell , il n'y a qu'une nuance, j^jme O'Connell ne l'a pas vue morte, mais elle la connaissait si bien qu'elle a trouvé la vérité. Aussi a-t-on pu dire que c'était bien là cette tête à la fois charmante et sublime ; mais ses yeux, dont l'éclat métallique donnait des coups de soleil pour éblouir toute une salle enthousiaste, sont à jamais fermés. « La pauvre tête décolorée s'incline doucement dans le sommeil éternel. M™* O'Connel a retrouvé ces belles mains, modelées pour une reine », par le grand artiste qui l'avait si bien douée; mais ce sont les mains de la mort, comme cette figure est la figure de la mort. N'est-ce pas la terrible beauté du cercueil, si on ne meurt pas à vingt ans }
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Esther dit un jour à Valia :
— Tu vois, je savais si bien mourir sur le théâtre, tu te rappelles Advienne Lecouvreur et les autres, maintenant il me faut mourir moimême... et je ne puis pas mourir...
— C'est que tu vivras, lui répondit Valia, qui la berçait toujours du rêve de la vie.
Mais les espérances n'étaient plus pour elle que de pâles fleurs d'automne s'effeuillant sans parfum.
Esther cherchait des consolations plus haut, elle croyait au Dieu d'Israël, elle se tournait vers lui à peine confiante, le scepticisme ayant atteint son esprit sinon son cœur.
— Hélas! disait-elle, qu'irais-je faire devant Dieu?
Elle lisait la Bible et n'y trouvait pas l'âme immortelle.
— La seule immortalité, pensait-elle, est celle du théâtre. On ne m'oubliera pas demain, il viendra, quelque jour, une grande artiste pour me faire revivre, comme j'ai moi-même fait revivre tant de mortes.
Elle oubliait, cette grande tragédienne, que la tragédie n'avait pas déchiré sa vie. Elle mourait jeune, mais combien de plus jeunes se sont
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couchées dans le tombeau sans qu'un drame les réveillât.
— Après tout, dit-elle un jour, je meurs à temps, comme Lecouvreur, comme Malibran.
Au théâtre il ne faut pas vieillir, j'ai trop vu les rides de M"^ Georges. On me gardera un souvenir poétique, parce qu'on dira : « Elle était belle encore. »
Elle demanda son miroir.
— Hélas ! je ne me reconnais pas !
Elle écrivait beaucoup pour faire passer plus vite les heures sombres. C'était toujours l'épistolière charmeuse qui trouvait le mot imprévu.
Son dernier travail fut celui-ci : elle avait emporté, pour les relire là-bas, toutes les lettres qui lui étaient chères, elle y retrouvait sa vie de femme et d'artiste.
Quand elle sentit qu'elle ne les relirait plus, elle fit la part de chacun : elle-même écrivit un nom sur plus de vingt enveloppes, renfermant les lettres de ses amis.
Voilà pourquoi, quelques jours après sa mort, un messager fidèle porta par tout Paris tant de lettres où sa vie était renfermée et qui renfermaient un peu de la vie de ceux qui les avaient écrites : ce fut pour moi, comme pour plusieurs
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de mes amis, une bien vive émotion, quand nos lettres à Esther nous furent remises discrètement, selon cette délicate pensée d'une mourante. Sur l'enveloppe, je reconnus son écriture sans comprendre ; je brisai le cachet ; mais pas un mot parmi les lettres. C'était l'adieu d'une morte. C'était une autre lettre de faire part, c'était une pieuse restitution de sentiments qui ne la touchaient plus.
Je ne sais pas d'autres exemples de cette belle manière de comprendre les lettres. Esther semblait dire : « Ces lettres ne sont plus à moi, puisque je suis morte. »
Elle ne put écrire les derniers jours, mais ne semblait-il pas qu'elle eût prévu ses défaillances. Elle data du i*"" janvier plusieurs de ses billets écrits le jour de Noël. « Pourquoi .^ lui demanda Valia. — Parce que je veux souhaiter la bonne année à mes plus chers amis, parce que je n'aurai plus la force d'écrire ce jour-là. »
Et souriant de son sourire toujours charmant, quoique désolé : « Et puis j'ai voulu faire une niche à la mort, elle n'aura pas le courage de me prendre avant le i^"" janvier. »
En effet, Esther écrivit à un prince célèbre :
« Je postdate cette lettre... il me semble que cela va me forcer à vivre jusque-là.,. »
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