LA DERNIÈRE HEURE
LLE croyait bien finir avec l'année ; elle s'étonna de vivre le i" janvier, puis le 2 janvier, puis le 3 janvier, /ê^ 5 à ,
Mais elle mourut ce jour-là.
On venait encore de toutes parts lui offrir de la sauver; une grande dame lui envoya une nourrice, qui lui offrit son lait, au moment où son médecin lui parlait de la transfusion du sang. « Tout ce monde-là, murmurait-elle, ne sait pas que je dis le mot de Mirabeau, — dormir! — tant j'ai le mal de la vie! »
Quoiqu'elle prît la mort au sérieux, il y avait encore en elle des retours de gaieté ; elle se moquait des médecins par des gestes de gamine de Paris. C'était à rire et à pleurer, écrivait Valia à Jules Janin.
Valia lui fut douce jusqu'au dernier moment, comme Esther elle-même fut douce envers la mort. On retrouvera un jour une lettre de Valia où elle conte heure par heure la journée funèbre. Dans l'après-midi Esther évoqua encore toutes
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les images du passé; mais, en même temps, elle voyait plus distinctement les chères figures qui étaient parties avant elle ; il lui semblait que Lili venait la chercher. Elle dit à plusieurs reprises à Valia : « Tu ne la vois pas penchée au pied du lit. J'ai plus froid, car elle est glacée. »
Esther ne pouvait déjà plus parler, quand elle dit à Valia : « Je suis contente de mourir un dimanche; il est triste de vivre un lundi. »
Elle dit encore à Valia :
— Pourquoi Dieu promet-il à ses élus l'étoile du matin; moi, je ne la connais pas, cette étoilelà, car je n'ai jamais vu l'aurore ; je ne connais que l'étoile du soir.
Valia répondit à tout hasard :
— L'étoile du matin, c'est la résurrection. Esther parut contente de cette réponse et retomba dans son sommeil.
Elle avait monté jusqu'au haut de la montagne tout e-n fleurs, elle savait que le revers est toujours triste; elle avait aimé les Alpes du côté du soleil , à quoi bon descendre du côté des neiges éternelles? Après la seconde jeunesse, il n'y a plus qu'avalanches et précipices; la chimère, attelée au char du feu qui nous emportait dans les sentiers chanteurs et parfumés, s'est
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cassé la tête aux roches aiguës des sommets ; elle ne descend jamais l'autre versanttout peuplé de tombeaux oîi chante la desesperanza.
Le dernier médecin a écrit :
Elle expira à onze heures du soir. La mort r envahit peu à peu comme l'orage envahit les quatre parties du ciel. Elle s'était préparée et elle avait réglé le détail de ses funérailles. A son moment suprême, l'excès même de la souffrance colora son visage. Qua7id elle entendit dans la chambre voisine retentir, par la voix des prêtres d'Israël, les chants de l'agonie, elle était belle encore; son regard, si intelligent, rayonnait de reconnaissance et de tendresse ineffables. A peine morte, le ciel serein jusqu'alors se couvrit d'un nuage. Ce fut à la lueur des éclairs que Af^ Valia, sa sœur, et Rose, sa fidèle servante, la contemplèrent pour la dernière fois.
Ses funérailles mirent en deuil tout Paris. Au cimetière des Juifs, on pensa qu'il lui était doux de retrouver sa chère Lili, cette autre elle-même à qui elle avait soufflé le feu de son âme.
Les prosateurs et les poètes l'acclamèrent pendant une semaine. Les plus écoutés, Jules Janin, Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor, saluèrent celle qui partait, par la plus sublime
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éloquence. Il y a tout un livre de Jules Janin pour célébrer Esther; on a réimprimé les belles pages de Théophile Gautier; il ne faut pas que celles de Paul de Saint-Victor, le plus beau trouveur d'images, tombent dans l'oubli. Mais la lumière défie la nuit. Il a dit : « Elle a emporté avec elle la clé d'un temple, le secret d'un sanctuaire, la destinée d'un art. Esther s'est éteinte dans l'éclat de son génie et de sa beauté. Elle laisse l'impression pure d'un chef-d'œuvre brisé; sa rapide existence a eu l'entraînement d'une ode en action; elle s'est épuisée à triompher, à cueillir des palmes, à ramasser des couronnes. Elle avait attelé l'hippogriffe ailé à ce char de la tragédie que l'antiquité nous montre traîné par des bœufs à son origine. Elle a eu le prestige d'une apparition. Elle se hâtait à dire. Elle est morte avec cette grâce qu'elle mettait à faire mourir sur la scène les victimes de la poésie. Pauvre femme! Que de fois elle mourut avant de mourir, répétant son agonie véritable qu'elle savait si prochaine. Je vois encore la sublime et effrayante pantomime qui exprimait l'ineffable, qui figurait l'invisible, qui montrait l'évanouissement de l'âme; ainsi, elle jouait avec l'aiguillon de la mort, et la dernière fois qu'elle se montra
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sur la scène, ce fut pour essayer ce linceul de théâtre qu'elle allait sitôt revêtir. L'unique et sacrée beauté dont Esther était l'expression sera bientôt reléguée dans les bibliothèques et les musées, puisque l'idéal disparaît de la littérature. » Et, pour finir, Saint-Victor s'écrie : « Qu'un souvenir survive à la noble femme qui a modulé la dernière plainte et versé la dernière larme de la Muse antique. »
La mauvaise nouvelle vint frapper tous les esprits. Quand une grande figure s'en va, Paris se désole, car il a une lumière de moins. La grande ville, comme une mère de famille, pleure tous ses enfants glorieux.
Valia ramena pieusement sa sœur, accoudée sur le cercueil, lui parlant encore comme si elle dût entendre, parce qu'elle sentait que les morts ne sont pas morts.
A l'arrivée à Paris, les amis de la maison vinrent parmi la famille saluer ce cercueil, mais elle était partie, elle ne revenait pas!
Le jour des funérailles, le Théâtre-Français ferma ses portes; les autres théâtres les ouvrirent, mais combien peu de spectateurs dans leurs salles attristées !
Les amis de la maison qui, comme moi, se
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rappelaient le cercueil de velours noir qui avait effrayé Esther sous une arcade de la place Royale, eurent un battement de cœur en voyant le cercueil d'Esther, pareillement revêtu de velours noir et surchargé de fleurs. Valia n'avait pas oublié la légende.
Dans le grand salon, on vit passer ceux qui sont l'honneur des lettres et des arts : chacun sentait qu'une grande âme avait disparu.
Pour aller de la maison mortuaire au Père- Lachaise, le cortège rappela la dignité antique; il semblait qu'Eschyle et Sophocle, Corneille et Racine fussent de chaque côté du char.
Shakespeare aussi était là, ce maître souverain qui a créé le drame moderne par la force de la vérité, puisque la comédie est toujours dans la tragédie. Voye? plutôt :
Devant la tombe ouverte, le grand rabbin retrouva toutes les éloquences bibliques pour parler de cette fille d'Israël, qui allait se reposer des héroïsmes du génie dans la miséricorde du Dieu terrible et doux.
L'émotion l'arrêta court ; il lui fallut se recueillir avant de continuer.
C'est alors qu'un des deux financiers tapageurs, qui remuaient les millions — des autres,
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croyant que c'étaient leurs millions , — dit à brûle- pourpoint à, l'oreille du grand rabbin (j'étais si près que j'entendis moi-même) :
— Avez-vous vendu votre Crédit mobilier? Changement de figure de l'homme de Dieu.
— Non, pourquoi?
— C'est qu'il n'est que temps. Cent francs de baisse!
— Il fallait me prévenir hier. C'est désolant I
Sur ce mot le grand rabbin reprend sa figure onctueuse pour continuer son discours. C'était à faire pleurer les pierres du tombeau.