CHANSONS POUR RIRE ET POUR PLEURER
E fut une vraie fête, le soir, dans les mansardes de la rue des Lions-Saint-Paul, où toute la famille était nichée ; une vraie fête, non pas pour la pièce de cent sous de Victor Hugo,
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mais parce que Victor Hugo avait embrassé Esther.
A ce propos, Valia dit naïvement :
— Je ne sais pas pourquoi il ne m'a pas embrassée aussi !
— Dieu merci, dit Esther, on n'embrasse pas les grandes filles.
M""" Bonheur — c'était la mère — se fit expliquer par une voisine ce que c'était que Victor Hugo.
— C'est un homme qui n'a pas de barbe et qui a de l'esprit comme quatre. Quand j'étais fruitière, il m'achetait des cerises pour ses enfants. Il a des petites filles qui sont des amours et des petits garçons qui sont des diables.
— Mais qu'est-ce qu'il a fait pour être célèbre?
— Des livres !
— C'est pour des livres qu'il est célèbre?
— Oh! il a fait aussi des comédies.
— A la bonne heure !
— Oui, dit Valia, on ne connaît que les hommes de théâtre : Molière...
— Et Corneille ! s'écria Esther.
Elle avait attrapé ce nom-là dans les hasards de la conversation. Pourquoi celui-là plutôt
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qu'un autre? C'est qu'on devait l'appeler plus tard la fille de Corneille !
Le lendemain, Valia et Esther continuaient leurs pérégrinations chantantes. Elles s'arrêtèrent rue Saint-Antoine, à la porte du Cabaret de la Grappe mûre. Elles chantèrent les chansons de la veille, chansons pour rire et pour pleurer.
Pendant la première chanson, Esther vit Gantua perché sur une échelle , retouchant une enseigne de sage-femme. Il sifflait pour accompagner Esther comme s'il eût joué du piano.
Quand elle eut achevé la chanson pour pleurer, elle sanglota et s'écria :
— Je me meurs!
Et elle tomba comme évanouie, agenouillée sur le trottoir, la tête contre le mur.
Sa sœur la prit dans ses bras et l'emporta au cabaret. Ce ne fut pas sans peine, car tout le monde se jetait au passage.
Valia ne perdit pas la tête, elle remit sa sœur dans les bras de la première venue pour pouvoir faire la quête. Et Dieu sait si la recette fut bonne. Les sous tombaient drus comme grêle. Un vieux savant qui passait par là donna une pièce de cinq francs, comme la veille Victor Hugo. La monnaie blanche réjouit les yeux de Valia ; aussi, sans
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s'inquiéter d'Esther, elle répandait suii'assistance son joyeux sourire.
Cependant Esther avait été portée dans l'ar-. rière-cabaret; la cabaretière, qui la connaissait depuis quelques semaines, eut pitié d'elle et la défendit des curieux en fermant la porte. Il en était bien entré quelques-uns, mais non pas des fâcheux. Gantua, entre autres, l'ayant vu tomber toute blanche sur le trottoir, était descendu quatre à quatre de son échelle pour aller la secourir.
Plus d'une fois déjà il lui avait offert un verre de cassis, chantant avec elle et Valia dans l'arrière-cabaret, simple jeu d'artiste.
C'était touchant de voir ce grand diable, cheveux ébouriffés, blouse blanche, mine effarée, prodiguer ses soins à Esther.
Il la prit sur son cœur comme un enfant.
— Comment, ma petite amie, des vapeurs comme une grande demoiselle ! Nous allons chasser ça.
Il demanda des biscuits et du vin, du vrai, du vieux, du quarante sous la bouteille. La pauvre Esther se laissa faire ; il lui présenta le biscuit trempé, elle le mangea comme pour lui faire plaisir; mais cela lui fit plaisir à elle-même, car
Lhte étoile qui se lève
le feu de ses yeux reparut avec le sourire de ses lèvres.
Le peintre lui tapait dans les mains :
— Enfin, nous n'en mourrons pas. Tu n'avais donc pas déjeuné ?
— Non, maman nous donne le matin une vraie gamelle de soldat, j'aime mieux vivre de l'air du temps.
Valia réparut :
— Eh bien, ma petite Esther, te voilà revenue à toi .^
Et elle versa sur la table tout l'argent qu'elle venait de recueillir — moins la pièce de cent sous.
Esther parut éblouie.
— Tu vois que je ne suis pas trop bête, je n'ai pas perdu la carte.
— Oui, tu m'as abandonnée.
— Je savais que ce n'était rien. Il fallait bien profiter de l'occasion.
Esther promena sa jolie main parmi la monnaie blanche et la monnaie de billon. Il y avait bien une douzaine de francs.
Tout à coup elle se mit à rire aux éclats; puis, sautant sur les genoux de sa sœur, elle lui dit:
— C'est bien joué, n'est-ce pas.^
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— Comment, c'est bien joué? s'écria Gantua. Esther le regarda, riant toujours.
— Mais, grosse bête, tu n'as donc pas compris que je jouais la comédie.
— Alors tu n'es pas tombée évanouie ?
— Pas pour deux sous.
— Pour douze francs vingt-cinq centimes, dit Valia, riant aussi.
Car elle avait bien compté.
— Ah! il n'y a plus d'enfants, reprit Gantua. Comment I petit serpent, tu m'as donné une émotion pour te moquer de moi. C'est moi qui désormais, au lieu d'en descendre, te ferai monter à l'échelle.
— Oh ! j'ai un pantalon ; si tu veux, je monterai jusqu'en haut et je te barbouillerai des enseignes.
— Oui, oui, mais je te conseille de ne pas dire si haut que tu te fiches des gens, car on la trouverait mauvaise cette farce-là. C'est égal, tu es bien gentille, petit démon.
La pâle mignonne qui avait chanté ses chansons gaies avec une profonde expression de tristesse reprenait les couleurs de la vie; elle était heureuse de penser que sa mère serait bien contente de la voir arriver avec de l'argent plein les mains;
Une étoile qui se levé
elle se promettait de renouveler cette scène de l'évanouissement dans tous les quartiers de Paris,
On but gaiement toute la bouteille et on acheva la douzaine de biscuits. Esther voulut payer, mais Gantua, le prenant sur le grand air, dit :
— Mesdemoiselles, je suis gentilhomme.
Ce qu'il y a de plus drôle, c'est que c'était vrai ; ce pseudonyme de Gantua cachait un nom de l'armoriai ; aussi disait-il : « On ne saura qui je suis que quand j'exposerai un tableau au prochain Salon. »
En attendant, comme il fallait vivre, il se résignait à son métier de peintre en décors. Quand on n'a pas assez d'argent pour passer par l'École des Beaux-Arts, c'est encore une école que d'apprendre à peindre des marbres, des monuments, des ciels et des fleurs. Diaz de la Péna, un autre gentilhomme, n'a-t-il pas commencé par là ? Moi qui vous parle, je l'ai connu chez Jules Janin, oîi il peignait des roses sur un miroir cassé. La sagesse des nations dit : « Commence comme tu pourras, mais finis bien. »
On quitta le cabaret tout en se disant au revoir. Gantua aurait bien voulu faire un brin de cour à Valia, mais ce brave cœur avait le respect des enfants: il attendit une autre occasion; car la
Les trois sœurs
sœur d'Esther lui avait tapé et retapé dans l'œil selon son expression.
Valia aimait mieux les messieurs, mais elle était de celles qui disent : « Faute dé grives on mange des merles.» Or, Gantua était un beau merle, dans son accoutrement pittoresque, levant la tète avec une fierté native et regardant son monde avec la moquerie du Parisien pur sang.