‹ La comédienneChapitre 7 sur 48 · LES TROIS SOEURS · texte numérisé non relu

LES TROIS SOEURS

L arriva plus d'une fois à la pauvre Esther d'être malmenée, non po'ur lui apprendre à vivre, mais pour lui apprendre à faire de l'argent, comme on dit au théâtre.

N'était-elle pas au théâtre, cette joueuse de guitare, qui jouait sur tous les tons, le triste et le gai, le sentimental et le bouffon.

Dieu merci, ce soir-là, quand elle embrassa sa mère elle lui mit dans la main une jolie pièce de vingt francs, car par amour de l'or elle avait changé la monnaie gagnée devant le cabaret et ailleurs. Tout le monde lui fit fête et l'encou-

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ragea par mille promesses à rapporter tous les soirs vingt francs.

Celle à qui on ne fit pas fête, c'est Valia : voici pourquoi. Elle avait acheté des pendants d'oreilles de six francs, se promettant bien de pas les mettre dans sa famille ; mais en montant l'escalier elle oublia de les retirer, si bien qu'on remarqua tout d'un coup les deux grands anneaux en cuivre doré, qui se balançaient majestueusement sur ses joues.

— Qu'est-ce que c'est que cela ? demanda la mère.

— Cela, ce n'est rien du tout, c'est une dame qui m'a donné ces pendants d'oreilles.

— Une dame ? c'est moi qui ne tombe pas là dedans.

Pif ! paf ! Deux soufflets.

Valia pleura de rage et de chagrin. Or, tout en pleurant, elle prit son mouchoir et fit rouler par terre la fameuse pièce de cent sous qu'elle avait dérobée à la recette du matin.

— Et ça ! reprit la mère ; tu me voles mon argent ?

— Ton argent ! ce n'est pas à toi; c'est un monsieur bien respectable — un magistrat ! — qui m'a donné ces cent sous.

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— Il te les a donnés pour ta sœur.

— Non, pour moi, reprit Valia.

Et elle ramassa la pièce de cent sous.

— Et puis, si tu n'es pas contente, je m'en vais ! Ce n'est pas moi qui continuerai à courir les rues pour recevoir des gifles.

La mère était furieuse.

— Ne t'avise pas de t'en aller, sinon je te fais fiche dedans.

— Est-ce que tu connais ça, toi, « dedans, » dit Valia brûlant ses vaisseaux; pour moi, j'aime mieux être dehors que dedans.

Et elle s'envola.

La mère s'adoucit et la rappela en disant :

— Elle va faire un mauvais coup.

Mais Valia descendit l'escalier sans se retourner.

Oùalla-t-elle?

La famille d'Esther habitait trois mansardes dans une vieille maison de la rue des Lions- Saint-Paul, vers le quai des Célestins : la première renfermait le lit de la mère et du dernier-né ; dans la deuxième on voyait trois grabats où couchaient les cinq enfants; la troisième était un capharnaûm renfermant une multitude d'étoffes de l'Orient, à demi cachées par les robes et les nippes des

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jeunes filles. Il n'y avait de cheminée que dans la première pièce. On y cuisinait à la diable pour manger, sur le pouce, le plus souvent.

Quoique ces braves gens fussent bien pauvres, un air de jeunesse et de gaieté était répandu partout. Ce n'était pas le chenil de beaucoup de familles juives du vieux Paris. La propreté, cette vertu, selçn Platon, était une vertu de la mère et des filles. On pouvait juger que ces gens-là aspiraient à monter dans la vie parisienne et non à descendre les sombres degrés de l'échelle sociale.

La jeune Esther avait été souvent malmenée par sa sœur Valia, mais elle pleura en la voyant partir.

— Maman , qui donc m'accompagnera pour aller chanter dans les rues.^

— Ne pleure pas, ta sœur va revenir.

Mais elle ne revint pas, ni le soir, ni le lendemain. La mère eut beau courir partout, même jusqu'à la Préfecture de police, elle n'eut pas de nouvelles de Valia. Ce fut la misère plus noire pour la smala.

Une des petites filles, malade depuis quelques jours, empêchait la mère de travailler. Elle vendait rarement ses étoffes d'Orient, qui n'étaient

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pas à la mode comme aujourd'hui; il fallut donc qu'Esther reprît ses chansons à travers Paris.

Sa petite sœur Lili lui lut donnée un matin pour l'accompagner. Elles partirent toutes les deux bien contentes, Esther surtout, parce qu'elle espérait rencontrer Valia.

La petite Lili courait et dansait autour d'elle, heureuse d'avoir pris la clé des rues. On ne sait pas ce que les promenades dans Paris ont de charme pour les enfants, qui s'imaginent que ce grand bazar est bâti pour eu.x: toutes les boutiques leur sourient; ils sont là comme aune foire perpétuelle, où il yen a pour tout le monde.

— Tu ne commences donc pas , dit Lili à Esther.

On était place de la Bastille. Esther avait songé à s'arrêter d'abord devant le cabaret où elle avait joué son jeu l'avant-veille; mais n'y voyant personne et ne retrouvant pas son ami Gantua sur l'échelle, elle était allée plus loin. Ce ne fut que devant le légendaire éléphant qu'elle se risqua. Quelques gamins firent cercle, deux jeunes filles, puis quelq-ues désœuvrés qui lorgnaient ces jeunes filles, puis les survenants, si bien qu'il y eut bientôt un parterre.

Lili criait d'une voix aiguë : « Messieurs et

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mesdames , voilà la célèbre Esther qui va chanter. »

La chanteuse préludait avec sa guitare ; elle entonna une de ses chansons qui réussissait toujours: Toi qui connais les hussards de la Garde...

On rit à la chanson, mais la générosité publique ne fit pas tomber grand'chose dans la sébile.

— Toi, tu es trop gentille, dit une bonne femme à Lili, il faut que je t'embrasse.

Elle l'embrassa et lui donna dix sous: c'était pour sa figure.

— Et pour ma chanson? dit Esther.

— Allons, messieurs, allons, mesdames, dit la brave femme, il n'y aura donc rien, pour la chanson ?

Quelques curieux s'en allèrent à l'anglaise ; mais beaucoup de spectateurs se laissèrent prendre à ces paroles et les sous tombèrent dru dans la sébile.

A ce moment, une femme fendit la foule, se jeta vers les deux sœurs et les embrassa.

— Valia!

— Lili ! Esther !

Lili n'en revenait pas, car c'est à peine si elle reconnaissait Valia, tant elle était métamorphosée par une belle robe taillée à la mode du jour,

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et par un coquet chapeau crânement posé sur ses beaux cheveux.

— Pas un mot à ma mère ! Tenez, voilà une pièce de cent sous; je vous en donnerai une tous les jours, ici, à la même heure.

— 0 ma sœur, comme tu es belle ! comment as-tu donc fait pour être si bien habillée?

— Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien. Adieu 1

Valia disparut pour rejoindre un beau monsieur qui l'attendait à quelques pas de là. Les curieux ne virent pas que c'était une sœur qui retrouvait ses sœurs ; ils s'imaginèrent que c'était une bonne âme entraînée par la charité.

— Chut ! dit Esther à Lili, tu ne diras rien ce soir.

— Oh I non.

— Songe donc, elle nous donnera cent sous par jour; c'est l'intérêt de la pièce de cent sous qu'elle a prise avant-hier. Voilà de l'argent bien placé !

— Je ne connais pas ça, moi, dit Lili ; donnemoi un sou pour acheter un bouquet de violettes.

— Ah ! petitecoquette,unbouquet de violettes! tu finiras mal. Tiens, voilà deux sous : un bouquet pour toi et un pour maman.

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Esther se demanda si elle-même finirait mal.

— Non, dit-elle en levant la tête avec une souveraine expression de fierté, j'aime encore mieux chanter dans les rues !

LE POnTRAIT

E lendemain, en passant devant le cabaret, Esther vit venir à elle Gantua.

— Je m'ennuyais de ne plus te voir, ma petite Esther ; un peu plus, j'en perdais le boire et le manger.

La joueuse de guitare présenta son frontaux lèvres du peintre d'enseignes, qui l'embrassa tendrement.

— Et Valia ?

— Il n'y a plus de Valia, mais voilà Lili.

— Encore une sœur?

— Mais maman a quatre filles ! sans parler d'un garçon qui revient de bien loin.

— Elle est gentille, Lili. Vous avez l'air toutes les deux de n'avoir pas bien déjeuné.

Et prenant un air solennel, Gantua ajouta:

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— Entrons dans les salons de la mère Choppe. Les deux sœurs ne se firent pas prier; elles

suivirent le peintre d'enseignes dans l'arrièrecabaret, où il demanda encore une douzaine de biscuits; mais cette fois il se contenta d'une bouteille de vin à un franc.

— On ne s'embête pas avec toi, monsieur, dit

Elle se croyait à un festin. Elle fit tout de suite le partage des biscuits : cinq pour elle, quatre pour sa sœur et trois pour Gantua.

— Bravo ! dit-il, en voilà une qui saura compter.

Je dois dire que, cette fois, Gantua n'était pas si généreux qu'il en avait l'air. Il méditait de .faire le portrait d'Esther en joueuse de guitare; aussi, ce jour-là, il se mit à l'œuvre. Sa palette était toute disposée pour peindre une treille, des raisins et des oiseaux sur un des cabarets voisins, car c'était encore la mode. En moins d'une demi-heure il esquissa à grands traits et à larges touches cette jolie silhouette.

— Mais tu as du talent! s'écria Esther.

— J'en ai à revendre, mais personne ne veut m'en acheter. C'est égal, je compte sur ce portrait pour en faire d'autres. — Arrivez, duchesse

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et marquises, vingt-cinq francs le portrait avec le cadre.

Là-dessus Gantua, ce maître décorateur, profila sur la toile même un cadre d'ébène, un vrai trompe-l'œil.

— Mais c'est une féerie, reprit Esther. Comment n'as-tu pas déjà fait fortune?

— C'est ce que je me demande tous les soirs quand je rentre dans mon taudis.

— Pauvre Gantua! Si je fais fortune, moi, tu pourras venir frapper à ma porte.

Le peintre d'enseignes demanda une seconde séance pour le lendemain. Cette fois, l'ébauche fut au point — au point où s'arrêtait l'art de ce brave ouvrier; — car, comme beaucoup de ses pareils, il ne pouvait dépasser la ligne terrible qui sépare les ouvriers des artistes. Combien d'ouvriers qui sont reconnus peintres parce qu'ils ont passé par l'École des Beaux- Arts, mais qui n'ont jamais franchi les haies du royaume de l'art! Ne désespérons pas pour Gantua. Ce n'est certes pas un Velasquez, ni un Van Dyck, mais il a de la patte — et de la pâte; — il trouve la lumière et la vie ; si un vrai maître passe devant lui, il lui enseignera le chemin.

Ce portrait d'Esther a été longtemps sous

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mes yeux. Elle me l'avait donné. Mais, selon son habitude de reprendre ce qu'elle donnait, elle me l'a repris pour Emile de Girardin. J'espère bien le retrouver un jour; car je n'étais pas là à la vente des œuvres d'art après la mort du grand agitateur.

Ce que je viens de conter n'est que le prologue d'une comédie — pour rire et pour pleurer comme les chansons d'Esther — comédie en cinq actes qui représente scène par scène la vie de la célèbre comédienne ; car Esther est devenue bien vite une immortelle renommée !

l'écolière

B^Mi un an de là, changement de spectacle. Valia a signé la paix avec sa mère ; on lui a pardonné ses premières folies ; mais si elle est rentrée en grâce, elle n'est pas rentrée à la maison; elle a quitté son amant pour être agréable à sa famille, sans dire qu'elle en prenait un autre. On croit qu'elle vit dans un joli appartement, rue de la Victoire, sur les dépouilles du

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premier, quand elle vit sur la fortune du second; sa mère s'inquiète de lui voir des diamants, mais elle dit qu'elle a acheté tous ces bijoux chez Bourguignon. On lui confie quelquefois Esther, non pas avec une grande confiance dans ses vertus familiales, mais parce qu'Esther est une vertu farouche. Cette fille qui a traversé tous les périls avec la fierté de l'honneur, ce diamant qui ne se vend pas chez Bourguignon, est inaccessible à toutes les tentations. Elle n'a qu'une idée, elle n'a qu'une passion : la comédie. Jamais une jeune fille parmi les plus héraldiques n'a aspiré à devenir une reine avec autant d'ardeur qu'Esther n'aspire à devenir une reine de théâtre. N'est-ce pas plus beau, puisqu'on le doit à son génie; aussi on peut parler devant elle de toutes les fêtes de la vie, elle détournera ses lèvres avec dédain. Il n'y aura de fête pour elle que le jour où elle sera acclamée devant la rampe par deux mille spectateurs idolâtres; elle ne voudra boire la vie que dans la coupe d'Iphigénie ou de Camille.

Cependant il faut toujours chanter dans les rues; mais un matin Etienne Choron, un brave homme qui avait institué un cours de musique religieuse, rencontra les deux sœurs sur le bou-

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levard du Temple. Comme le poëte qui cherche des rimes au coin des rues, Etienne Choron cherchait des jeunes filles pour chanter des cantiques. Il fut arrêté par la belle voix d'Esther, cette voix métallique si pénétrante dans sa sonorité, mais si douce même dans les cordes graves.

— Comment, lui dit-il, vous chantez de pareilles chansons ! Voulez-vous chanter des cantiques ?

Esther regarda le maître avec surprise.

— Je ne sais pas.

— Vous viendrez à mon école.

— Je n'aurai pas le temps, parce que je chante pour ma mère.

— Eh bien ! je vais vous payer votre journée, allons chez votre mère.

M"'° Bonheur fut tout de suite prise par l'expression de bonté qui animait la figure d'Etienne Choron.

— Oh ! monsieur, vous pouvez lui faire chanter des cantiques dans vos églises, il en restera toujours un peu pour le Dieu d'Israël.

— Voici ma carte. Elle viendra demain.

— Pourquoi, monsieur, avez-vous remarqué Esther?

— C'est qu'elle a une étoile sur le front.

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Esther sourit.

— Voyez-vous, monsieur, cette étoile, c'est un baiser de Victor Hugo. Comme vous, il m'a entendu chanter; il est venu à moi, il m'a donné une chanson et il m'a embrassée !

Dès le lendemain, Esther chantait les cantiques avec les jeunes filles que Choron avait déjà réunies.

Lili eut un grand chagrin. Pourquoi Choron ne la prenait-il pas comme sa sœur? Que deviendrait-elle cette pauvre petite qui ne semblait vivre que par le souffle et la gaieté d'Esther? Née triste, elle ne s'était éveillée à la vie qu'en courant les rues avec sa sœur ; lui faudrait-il vivre encore emprisonnée dans les mansardes ?

— Ne pleure pas, lui dit Esther le lendemain, je ferai l'école buissonnière pour toi ; quand maman t'enverra en course , tu viendras chez M. Choron, tu diras que maman m'appelle, et nous irons courir le Bois de Boulogne; car moimême je mourrais d'ennui si je ne jouais plus avec toi.

— Et surtout si tu étudiais trop, dit malicieusement Lili.

Le lendemain Lili rejoignit sa sœur à la sortie de l'école; elles ne revinrent pas à la maison

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sans avoir battu les premiers buissons du bois. C'était comme un paradis retrouvé. Peu à peu quelques écolières furent de la fête.

Un jour Choron qui se promenait pour ouïr les rossignols entendit chanter ses cantiques; il fut émerveillé, jamais on n'avait si bien chanté à son école. Il marcha silencieusement pour surprendre ce concert en plein vent. Il reconnut que celles qui chantaient étaient ses écolières, obéissant à Esther. Il se mit à rire en voyant cette dernière venue à l'école conduire le petit bataillon avec l'autorité d'un caporal et d'un chef d'orchestre. Il fallait la voir, armée d'un bâton qu'elle venait de casser, commander impérieusement avec le plus beau sérieux du monde.

M""" Bonheur allait quelquefois conduire et chercher sa fille, mais le plus souvent elle était esclave de ses autres enfants; elle n'avait d'ailleurs aucune inquiétude en laissant la bride au cou à cette jeune cavale toute hennissante que nul n'osait approcher.

Esther fut toujours sauvée par Esther, parce qu'elle était douée de beaucoup de cœur et de beaucoup d'esprit. Une autre se fût perdue mille fois dans ce Paris dévorant où tant de fillettes jouent sans cesse leur va-tout; mais Esther se

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moquait de tout en riant ; aussi était-on fort mal venu à lui parler amourette. La vertu de sa mère l'avait toute pénétrée ; elle s'amusait des malices et des espiègleries, mais elle ne s'amusait pas des discours galants. Elle n'avait pas lu un mauvais livre, bien plus, elle savait détourner à propos les pages de la Bible qui inquiétaient sa candeur.

On a retrouvé des lettres de sa quatorzième année ; de l'école de Choron elle écrivait àsa mère:

O71 m'aime beaucoup. De plus, j'ai toujours le nom de Pierrot ; mais je le mérite bien, car je fais des bêtises comme un vrai pierrot. Je mérite aussi les baisers que tu me donneras; n'oublie pas d'embrasser le petit perdeur de souliers.

Elle signait alors Pierrot.

Pourquoi Pierrot.^

Parce qu'elle avait la malice du pierrot, parce qu'elle en avait apprivoisé un en émiettant son pain le matin à la lucarne de la mansarde. Elle charmait les oiseaux sans penser à charmer les hommes.

Elle n'était bonne écolière que par saccades; elle passait de réco:e à l'école buissonnière; aussi, pour rentrer en grâce auprès de Choron, lui écrivait-elle dans cette orthographe :

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Mon bon maître, vous m" excuserez si je ne viens pas prendre ma leçon, parce que je vais au bois de Boulogne-. Mais j'étais très fatigué, maman m'a amené au baint, et après je suis rentré à la maison. J'ai déjeuné et me suis couché. Ah! ne me grondez pas, je dors si bien ! Esther.

Il y avait plus d'un mot sans orthographe, mais il n'y avait pas un mot de vrai, pas même le baint.

Que voulez-vous, l'école étant au voisinage du Bois de Boulogne, Esther se trompait de porle pour aller cueillir des violettes et dénicher des oiseaux.

Choron s'était illusionné sur la valeur de sa voix.

C'était une déclamatrice et non une chanteuse. Il comptait sur un contralto; mais Esther dépassait le diapason.

11 rencontra Saint-Aulaire qui professait au Conservatoire.

— J'ai un merveilleux sujet à vous donner.

— Ah ! j'ai déjà tant de mauvais sujets !

— Je vous payerai sa pension ; il y a là une grande comédienne.

Voilà Esther qui va tous les jours étudier chez Saint-Aulaire. A la première leçon, il eut foi en

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elle comme Etienne Choron ; mais il ne comprit pas son génie. Il la façonna pour les soubrettes de Marivaux et pour les servantes de Molière.

C'était toujours une indisciplinée. Elle ne venait étudier que çà et là, courant encore les cafés, sinon les places publiques, alliant sa fierté native à la gaieté de la bohème.

Saint-Aulaire eut fort à faire pour dominer cette fille toujours en rébellion. 11 s'était attaché à elle, parce que, malgré ses enfantillages, il sentait qu'elle était douée. Il fut, pour Esther, tout à la fois maître d'école et maître de déclamation. Sa mère lui avait appris à lire et à écrire. Il lui apprit à lire dans de beaux livres et à écrire sur les exemples du meilleur style.

— Mon enfant, que lisiez-vous donc.^

— La Bible.

— Mais vous ne compreniez pas ?

— Pas du tout. J'di lu l'histoire des femmes de Jacob, Rachel et Lia, qui furent bénies par le Seigneur. J'ai vu qu'elles avaient des enfants, grâce à leurs servantes, ce qui m'a paru bien commode.

— Eh bien, mon enfant, il ne faut plus lire la Bible, il faut. lire l'Évangile.

La davie de cœur entre deux rois 3g

— Ah! oui, l'Ancien Testament est trop vieux, il faut lire le nouveau.

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