LA DAME DE COEUR ENTRE DEUX ROIS
;s élèves de Saint-Aulaire jouaient la comédie et la tragédie à la Salle Molière. Le directeur du Théâtre-Français allait là aussi souvent qu'au Conservatoire. Les hautes futaies de l'art poussent partout.
Esther y \q\io. Marine tle. Quoiqu'elle eût toutes les malices du rôle, elle manquait de la gaieté communicative. On ne riait qu'à moitié. Et pourtant Saint-Aulaire avait , disait-il , en elle une forte en gueule dorée. Le directeur n'était pas convaincu ; il retourna une seconde fois, un jour de tragédie. Il ne fut pas peu surpris de reconnaître Esther dans Hermione. Alors, ce fut une révélation. Il courut dans la coulisse et dit à Saint-Aulaire :
— Vous êtes fou de faire jouer les servantes à cette jeune fille; c'est une merveilleuse tragédienne.
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— 11 ne faut pas lui en vouloir, dit gentiment Esther, qui aimait bien son maître. Quand il me fait jouer chez lui, je suis détestable ; quand je suis sur la scène, je me sens moins mauvaise, parce que je m'abandonne à mon inspiration.
— C'est cela, il y a un dieu qui parle en vous.
— Oui, dit Esther avec gravité et en portant la main à son front, ce dieu, je le sens là.
Le directeur n'eut pas le courage de son opinion. Au lieu de prendre Esther au Théâtre- Français, il l'emprisonna au Conservatoire où elle perdit son temps et où il l'oublia.
Elle se croyait sauvée, quand elle retomba dans ses misères.
11 était écrit que la pauvre fille serait soumise à tous les obstacles. Sa vie fut un steeplechase, soit qu'elle courût la gloire, l'amour, la fortune.
Au Conservatoire, elle suivit le cours d'un sociétaire célèbre du Théâtre- Français.
Ne semble-t-il pas que la destinée s'amuse à se donner à elle-même des crocs-en-jambe ? Après quelques jours d'étude, l'homme du théâtre lui dit tout à coup :
— Je voudrais bien savoir, ma petite, ce que vous faisiez avant de venir ici.
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Toujours fière, Esther ne répondit pas ; mais Lili ne put s'empêcher de dire :
— Ma sœur et moi, nous vendions des fleurs.
— Eh bien, reprit le professeur, je vous conseille de retourner vendre des fleurs.
Esther, étouffant ses rugissements de petite lionne, regarda son maître d'un œil d'acier:
— Eh bien, monsieur, j'irai vendre des fleurs. Et elle entraîna Lili en lui disant:
— Ne te désole pas. Cet homme ne me comprend pas; mais j'aurai ma revanche !
Esther dit ces paroles avec tant de dignité, que le sociétaire du Théâtre-Français en fut ému; un peu plus, il la rappelait, en pensant qu'il y avait peut-être là une actrice de race. Mais il résista à ce bon mouvement.
— Après tout, murmura-t-il, il faut façonner vingt femmes pour faire une comédienne.
Esther sortit du Conservatoire décidée à n'y remettre jamais les pieds. Elle y avait été abreuvée de toutes les amertumes : les uns lui conseillaient de danser, les autres de chanter; ses camarades se moquaient de ses robes et de ses chapeau.x. Quoique safigure donnâtdespromesses de beauté, on disait qu'elle était laide. On ne lui tenait compte ni de l'éclat souverain de ses yeux.
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ni du charme de sa bouche. C'est qu'elle n'avait pas encore l'art des Parisiennes, c'est-à-dire l'art de se faire belle quand on ne l'est pas.
Jusque-là, elle songeait bien plus à bien dire qu'à prendre des attitudes scéniques. Quoiqu'elle eût le sourire charmant, elle tenait tout le monde à distance par je ne sais quel air d'impératrice qui semblait comique si on pensait qu'elle descendait d'une mansarde de la rue des Lions- Saint-Paul 6u plutôt d'un chariot de marchand forain.
Nul ne savait qu'elle eût couru les rues de Paris du côté de la Bastille et de l'Hôtel de Ville, jouant de la mandoline ou de la guitare en chantant.
Son ami Gantua avait failli la trahir un jour à la porte du Conservatoire, en lui disant devant des camarades :
— A la bonne heure ! on va devenir une cantatrice! Et la mandoline ? Et la guitare? On les a mises au clou ?
Esther avait donné silencieusement la main à Gantua pour ne pas continuer la conversation.
En retournant à la maison, Lili s'indignait de la brutalité du professeur ; mais Esther ne disait pas un mot. Elle renfermait sa fureur comme
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une chose sainte qui devait lui donner des forces pour conquérir son idéal : Être une grande comédienne! Rien ne sert comme l'injustice pour aviver le sentiment de la justice.
Ce jour-là, Esther ne dîna pas. Lili avait dit en arrivant : « On ne veut plus d'elle au Conservatoire. » La mère désespérée demanda pourquoi, accusant Esther avant de l'avoir entendue.
Lili mit la table. Esther, debout, à la cheminée, blanche et immobile, représentait la statue du Silence. Sa mère lui parlait, elle ne répondait pas. Lili s'efforçait de prouver que sa sœur était mal tombée dans les mains de ce professeur qui malmenait les plus gentilles. La mère qui n'était pas convaincue contenait ses colères.
— Dieu merci ! dit-elle en menaçant Esther, vous voilà condamnées à courir encore les rues ! Moi, qui voulais faire de vous des femmes comme il faut, me voilà bien punie.
Esther se détacha de la cheminée, marcha vers sa mère, se jeta dans ses bras et lui dit:
— Avant un an, je jouerai la comédie sur un théâtre de Paris, ou bien je serai morte.
La mère regarda sa fille et vit qu'elle pleurait. Elle s'attendrit et l'appuya sur son cœur.
— Pauvre enfant, c'est toi qui me consolais de
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toutes mes misères ; maintenant je n'espère plus
en rien.
Comme les plus petites étaient déjà à table : — Voyons, dépêchons-nous, — car les pauvres
gens n'ont pas même le temps de pleurer, — il
me faudra tout à l'heure courir au Palais-Royal
et revenir par le Temple. Je ne me coucherai pas
encore avant minuit.
Esther s'assit à table; mais, suffoquée par ses
larmes, elle se leva et s'en alla dans sa chambre.
— Que fait-elle donc par là? demanda tout haut la mère.
A peine entrée dans sa chambre, Esther s'était approchée du miroir de sa toilette pour se voir dans ses airs tragiques. De sa petite main nerveuse, elle donna sur le marbre un coup si violent que le marbre se brisa.
Ce coup de poing d'une si frêle créature était adressé tout à la fois à son professeur et à sa destinée.
— Eh bien, non ! s'écria-t-elle, on n'aura pas ainsi raison de moi. Je ferai ce que je veux faire.
Elle prononça ces mots avec une énergie sauvage. Jamais la volonté humaine n'avait parlé avec autant de force.
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M"® Bonheur entra. Esther changeant de figure sourit à sa mère.
— Mais, malheureuse, tu brises tout.
— N'aie pas peur, maman, c'est un coup porté à ma mauvaise fortune.
M™« Bonheur était trop superstitieuse pour se fâcher contre sa fille.
— Tu as bien fait, lui dit-elle ; je vais me dépêcher dans mes courses : si tu ne dors pas quand je reviendrai, nous ferons les cartes.
M"* Bonheur, comme toutes les juives aux abois, avait fait beaucoup de métiers dans sa vie, entre autres celui de tireuse de cartes. Elle avait eu pendant quelque temps une certaine renommée. C'est qu'elle avait foi en elle et qu'elle donnait sa foi à toutes celles qui l'écoutaient. Elle allait jusqu'à pleurer sur les vicissitudes que prédisaient les cartes.
Naturellement Esther ne dormait pas quand rentra M™^ Bonheur. Ilétait onze heures et demie. Esther n'avait pas perdu son temps, lisant et déclamant Molière et Corneille, s'exaltant par les beaux vers du premier et redescendant vers la bêtise humaine par la gaieté philosophique du second; elle croyait qu'il n'y avait pas de meilleurs maîtres que ces deux maîtres souverains.
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— Oh ! comme tu es changée ! ma pauvre Esther, dit sa mère en la revoyant. Tu t'épuises à ce travail, tu me fais peur.
— Ah ! maman, si tu savaisquelle bonne leçon j'ai prise depuis que tu es partie ; je puis dire comme dans la tragédie : « Les dieux sont avec moi. »
M""' Bonheur n'avait jamais vu tant de lumière sur la figure de sa fille; mais Esther était à bout de force et elle tomba sur son lit, vaincue par le sommeil ; sa mère elle-même la déshabilla et la coucha comme un enfant.
— Eh bien ! maman, tu ne me tires pas les cartes.
M"® Bonheur avait toujours ses cartes dans son corsage.
— Oh ! nous ne ferons pas le grand jeu.
Elle posa les cartes sur le bord du lit, Esther coupa d'une main distraite. C'était pour faire plaisir à sa mère.
— Bravo, dit iM'"^ Bonheur, la dame de cœur entre deux rois, le trèfle et le carreau !
— Eh bien! maman, puisque j'ai deux rois dans mon jeu je puis m'endormir.
Esther n'avait pas prononcé ces mots qu'elle dormait déjà. « Songes ne sont que mensonges. »
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Elle rêva qu'elle débutait au Théâtre-Français et qu'elle était sifflée par tout le Conservatoire.