‹ La Commission du muséum et la création du Musée du Louvre (1792-1793) [Documents recueillis et annotés]Chapitre 180 sur 274 · COURS DE DEMOISELLES · texte numérisé non relu

COURS DE DEMOISELLES

fidèles que M. d^Hancarvilie pourroit vous donner ; il connoit le lieu oU j^ai placé les jeunes demoi^selles, auxr quelles je donne mes conseils, et elles y sont en quelque sorte prisonnières.

Après avoir £ait mon devoir dans cette occasion en éclairant votre justice, et en prévenant les parents, j^at- ' tendrai votre décision définitive, à laquelle je me conformerai.

J'ai rbonneur d^étre avec le plus respectueux dévoue^

ment.

Monsieur le Comte,

Votre très humble et très

obéissant serviteur.

Ce 21 juillet 1787. David.

A cette lettre, d*un ton un peu rogue, le Directeur des Bfttiments répondait en mettant tout-à-fait hors de cause David et ses élèves. Il n'en persiste pas moins dans sa décision et, se fondant sur des considérations générales, il interdit dans le Louvre toute école réunissant des jeunes gens des deux sexes.

Il est curieux de rapprocher de la vivacité et on pourrait presque dire de la brutalité de la lettre de David les ménagements infinis qu'on prend pour ne le point blesser. Il est vrai qu'on ne lui fait aucune concession ; mais n'est-il pas au moins singulier de voir toute Turbanité, toute la politesse du côté du plus fort ? Il y a plus; à la fin de la réponse adressée à David, le Directeur des Bâtiments avait ajouté de sa main un post-scriptum où il renchérissait encore sur les précautions oratoires de la lettre et qui mérite d'être reproduit. Le voici :

Post-scriptum de la réponse de M, d*Angiviller,

a Je n^ai besoin d^aucun certificat, mon cher David, pour être très-sûr que tout ce qui tient aux mœurs et à l'honnêteté sera respecté chez vous. Des raisons et des motifs de bon ordre ont fait décider au Roi en 1785

DANS l\tELIER DE DAVID. Sgj

qu^il n'y amroit point de jeunes personnes qui allassent prendre de leçons chez les artistes. C'est par hasard que j'ai appris qu^il en alloit chez vous, et j^étois bien sûr que non-seulement madame David, mais même vous, ne souffririez rien que de pur chez vous; c'est la nécessité qu'une loi soit générale qui m^a fait vous écrire. Si les demoiselles étoient en pension chez vous, cela seroit dififérent, car ce seroit comme vos enfans. Vous savez bien que non seulement j^estime en vous Partiste, mais aussi l'homme honnête, b

Que de précautions pour âiire exécuter une mesure aussi raisonnable! Encore David aurait- il pu avoir quelque prétexte à réclamation s'il était tombé seul sous le coup de cette interdic- ■ tion ; mais d'autres artistes, logés comme lui au Louvre, avaient dû s'incliner devant la volonté du Roi. Nous allons y revenir tout à l'heure quand nous en aurons terminé avec les élèves de David.

Le nom de deux de ces élèves nous est révélé par une lettre que leur père écrivait à M. d'Angiviller, le jour même où David envoyait la sienne.

Cette lettre renferme plusieurs détails dignes d'intérêt ; nous laissons la parole à M. Le Roux de la Ville, père des élèves de David, qui prend le titre de Directeur des Salines du Roi.

M. Le Roux de la Ville à M. d'Angiviller.

c Je sers l'administration depuis 23 ans et différentes circonstances ayant altéré ma fortune au lieu de Paugmenter, j^ai vu avec plaisir, monsieur le Comte^ que les dispositions de mes enfants pour les arts les dédommageroient du bien qui& je n'aurois pu leur conserver qu'en manquant à mes devoirs. Ma fille aînée a été placée dans Fattelier de M°® Le Brun, et la cadette recevoit des conseils de M. David avant son départ pour Rome. M*"* Le Brun devant faire abattre l'attelier oti

SgS COURS DB DfiMOISEZXES

ma fille travailloit, fai trouvé dans Pamitié de M. et de M*"* David une ressource très-importante, et, comme il n'étoit pas possible que M. David se déplaçât, il m'a permis d'envoyer chez lui mes en&ns; ce qu'il a fait par amitié pour moi, il Ta foit par déférence pour M*** Duchosal, autre élève de M»* Le Brun, qui s'est chargée de la reprendre, ainsi que ma fille, lorsque son bâtiment seroit achevé. Il ne s'est agi dans cet arrangement d'aucune convention d'intérêt, et le service que m'a rendu M. David est absolument gratuit. Non-seulement, monsieur le Comte, mes en£ans sont hors de toutte communication avec les élèves de l'autre sexe; mais encore la place qui leur a été donnée est au dessus de l'attelier de M. David, qui a seul la clef de communication. Elles sont toujours trois, et il leur est deffendu de venir lorsqu'une d'elles est incommodée ou a besoin de s'absenter, etc., etc. »

Inutile d^ajouter que la réponse du Directeur, sous des formes aussi courtoises que celles qui avaient été employées à Tégard de David, fut aussi catégorique.

Le nom des demoiselles Le Roux de la Ville qui n*est pas resté sans notoriété, est bien connu de ceux qui ont étudié le développe» ment de Técole de David pendant l'époque révolutionnaire. Profitant du nouveau r^lement qui ouvrait à tous les artistes les expositions de peinture jusque-là réservées aux seuls Académiciens, les deux élèves de Af** Lebrun et de David soumirent en 1791 leurs œuvres aux appréciations du public. LVnée avait envoyé trois tableaux de genre historique: les Adieux de Psy* ché à sa famille, une S^ne tirée de Clarisse Harlowe et l'/nnocence entre le Vice et la Vertu, La cadette exposait une Arté» mise. A partir de 1795, nous ne voyons plus figurer au livret qu*une seule des deux sœurs, devenue Madame Benoit et habitant au Louvre. Le livret mentionne sous son nom une Sapho, un portrait d*homme et une tête de femme. Elle paraît s'être consacrée désormais surtout à la peinture du portrait) car en

CHB2 DAVID ET SUVis. SçÇ

1796, elle n'eipose que des |>ortraît8 de femme et des tStes d'étude. On a mis au musée du Louvre, après sa mort, un beau portrait de négresse. M"* Le Roux de la Ville est, comme on sait, rÉmilie des Lettres de Demoustier sur la mythologie.

Uinterdiction de recevoir des élèves féminins avait été notifiée à un autre artiste logé au Louvre en même temps qu'à David» Mais Suvée, d'après la lettre qu'il adressait le 20 juillet au Directeur des Bâtiments, nous paraît avoir tenu dans son atelier du Louvre un cours régulier de jeunes filles, tandis que David n'avait des élèves que fortuitement et par complaisance. Suvée protesta, comme son collègue, de l'innocence de ses leçons, des bonnes mœurs et de la vertu de ses élèves, mais sans plus de résultat.

Voici les lettres de Suvée au Directeur des Bâtiments :

Suvée à M. d'Angiviller.

Monsieur le Comte, Cest avec le plus grand étonnement que j'ai appris, par la lettre dont vous m'avez honnoré, que Ton vous avait persuadé qu^il y avait chez moi, au détriment de la bienséance, un mélange d'élèves des deux sexes. Il est surprenant qu'il y ait des gens assez osés pour induire en erreur le Ministre le plus surveillant toutes les parties de son administration. Il n'y a chez moi, monsieur le Comte, que les personnes que vous y avez vu vous-même travailler. Elles sont confiées à la sagesse de mon épouse; elles font sa société; elles les regarde comme ses propres enfants sans cesse sous ses yeux. Son talent dans la peinture la met à même de les instruire dans leur art, comme la douceur de ses mœurs à former leur cœur. Quand vous m'avez fait l'honneur de venir voir mes ouvrages, monsieur le Comte, vous vîtes avec 'plaisir leur activité, et vous daignâtes même vous char* ger de rendre compte à Madame Adélaïde des heureuses

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