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DE LA VILLE DU MANS

En 1750, les officiers de la ville déclarent , malgré les plaintes des boulangers, que « cette communauté a toujours été la plus nombreuse et la plus aisée de toutes les communautés d'artisans de la ville du Mans ; il n'y en a point où il y ait autant de particuliers riches, ou du moins aisés, et aussi peu de pau\Tes » (2).

Mais, à quelle date est-il possible de faire remonter l'origine de « la communauté des maîtres boulangers de la ^^lle du Mans ? » Elle était, ce semble, déjà constituée lorsque furent pubhées, au XIV^ siècle, les Ordonnances du comte du Maine. Ces ordonnances, nous l'avons vu, fixent les salaires des boulangers, traitent de la bonté de leurs produits, des jurés et de la \isite des boulangeries. Il ne nous est pas défendu de croire que cette corporation existait en 425-4, lors de l'inauguration des magnifiques verrières de la cathédrale Saint-Julien. A cette époque, les boulangers du

(1) Arch. de la Sarthe.

« L'imagination populaire ne savait qu'inventer contre les boulangers. Encore en li^9, un journal manceau, l'Ordre, (n» 14, jeudi 5 juillet) extrayait « textuellement des lettres » de ses correspondants les racontars suivants : « Un curé, suivant un de ces débitants de poison (socialiste;, un bourgeois, suivant un autre (colporteur) a pris un crapaud, un aspic et une couleuvre ; il a mis dans la gueule du crapaud une pomme de terre; dans celle de l'aspic un épi d'orge, et dans celle de la couleu%Te un épi de seigle (le froment étant la nourriture des riches a été à dessein excepté^; puis il a placé ces trois animaux dans un plat couvert et lutté (bouché par un enduit) qui fut mis au four d"un boulanger, avec défense de le décousTir. On devait, ajoute-t-on, avec ces animaux calcinés, faire une poudre qui, répandue sur les champs, détruirait ces trois récoltes ».

(2) Dires des oûic.

Mans étaient assez riches pour signer et offrir quatre panneaux de ces verrières (1).

D'après un texte trop bref, il semble prouvé qu'en 1362 et 1393 les boulangers du Mans formaient, sinon une corporation complète, du moins un groupe religieux, une confrérie. Il en est en effet question dans un censier du comte du Maine (n" 1) : « Le maistre de la frairie des pestours (boulangers) pour une maison sise en la boucherie jouxte la maison à Gervaise Huet d'une part, et jouxte la maison Treppet, d'autre part. (2) »

La communauté des maîtres boulangers de la ville du

Mans avait son existence légale parfaitement reconnue:

les tribunaux lui reconnaissaient le droit d'ester en jugement et le juge de police lui enjoignait, chaque année, de se trouver, à cinq heures du matin, en l'église cathédrale, pour assister à la procession de la Fête-Dieu ; les jurés devaient fournir, l'avant- veille, une liste contenant les noms de tous les maîtres ; ceux-ci devaient venir à la procession, en habits décents ; les défaillants dont le nom devait être présenté par les jurés, le lendemain de la cérémonie, étaient passibles de 20 livres d'amende (environ 82 fr. 75 c).

En 1704, sur les quarante-sept communautés d'arts et métiers, elle venait la trente-septième en rang de procession, c'est-à-dire la onzième par ordre de dignité, précédant tous les autres métiers de bouche (3).

La communauté des maîtres boulangers manceaux avait pour armoiries : D'azur à un saint Honoré vêtu en évêque, d'or (4).

(1) Voir plus loin.

(2) De Lestang, Documents topographiques sur la ville du Mant.

(3) Ordonnance de police du 14 mai 1704.

(4) Annuaire du départ, de la Sarthe i848.

Article premier. — La hiérarchie.

La communauté se composait de maîtres ou patrons, de compagnons ou ouvriers et d'apprentis.

Avant de devenir compagnon, il fallait être apprenti. Nul maître boulanger ne pouvait avoir plusieurs apprentis à la fois (1) ; cette clause prohibitive était tout à l'avantage de ces derniers , elle forçait à consacrer plus de temps à l'instruction professionnelle de chacun d'eux.

L'apprentissage se payait. Le roi Charles IX, dans son ordonnance de police générale du 4 février 1567, prescrit que l'indemnité ou « loyer d'apprentissage » exigé par les maîtres, soit abaissé de moitié, à la charge par les parents ou tuteurs de l'apprenti de le vêtir et pour celui-ci de servir gratuitement son maître une année de plus (2).

Vers 1425, les apprentis boulangers manceaux devaient à la boîte (la caisse) de la communauté une livre de cire (3) pour payer leur entrée en apprentissage. Il est à croire que cette taxe en nature fut plus tard convertie en argent, car, en 1732, il est dû 60 li\Tes pour la boîte par nouvel apprenti (4). Le 4 mars 1747, les maîtres boulangers décidèrent que désormais les apprentis fourniraient en tout cent vingt livres dans les huit premiers jours de leur apprentissage (5).

Les dénominations de valet de boutique, compagnon, garçon boulanger désignaient l'ouvrier boulanger. « Aucun maître ne peut recevoir en sa maison et prendre de garçon de dix lieues de cette ville qu'il n'ait fait apprentissage dudit métier de boulanger » et ne le fasse apparoir (6).

(1) Statuts des boulang. approuvés par Charles YII, art. 5.

(2) Annuaire du départ, de la Sarthe, i846.

(3) Statuts des houlang. art. 6.

(4) Résultat de la communauté.

(5) Résultat du 4 mars 1747.

(6) Résultat de la communauté, du 10 septembre 1727.

En 1689, M. Le Vayer, lieutenant-général, remettait en vigueur (1) une prescription de 1658 : « Avons ordonné et ordonnons que tous les officiers et gens de métier, avant qu'ils soient reçus, seront tenus faire aumône au dit Hôpital général dont ils seront tenus rapporter la quittance ; à faute de quoi ils seront poursuivis au paiement des dites aumônes par les voies de droit. » Le 22 juin suivant il taxait les compagnons aspirants à la maîtrise de boulanger à trois livres d'aumône.

Vers 1425, « les valets gagnant argent jusqu'à 50 sols ou plus », devaient payer mensuellement à la boite deux deniers tournois (2).

Nul compagnon ne pouvait tenir une boulangerie, à son compte, au Mans ou dans la banlieue, avant d'avoir fourni ses preuves devant les jurés ou devant des maîtres de la corporation et d'avoir fait son « chef-d'œuvre » dans la maison de l'un d'eux. Il devait verser cent sols tournois à la boîte, et donner à chacun des jurés cinq sols tournois pour leurs peines et salaires. Une amende de 60 sols tournois dont moitié revenait à la justice, et moitié à la boîte, frappait le contrevenant (3).

Si des fils de maîtres désiraient s'établir, ils étaient tenus au chef-d'œuvre ; mais, ils versaient à la boite cinquante sols tournois seulement, devaient une livre de cire et étaient exempts de louance (4), hormis cinq sols pour leur pot de vin (5).

Pour se libérer des dettes de la communauté, les boulangers décidèrent le 28 avril 1747 d'imposer aux fils de maîtres

(1) Ordonnance du 4 janvier 1689.

(2) Statuts des boulangers.

(3) Statuts des boulançj. 1425.

(4) De payer la bienvenue? Louance veut dire action de louer, renommée, gloire. (Dict. de l'anc. Tangue française, Fréd. Godefroy.)

(5) Statuts, art. 3.

qui se feront recevoir maîtres, en sus des anciens droits, 50 livres pour la boite (1).

Le mariage était une occasion naturelle pour le compagnon de souhaiter d'être hors page, autrement dit de devenir maître à son tour. En voici un exemple. Le 3 juillet 1717, Vincent Faifeu, compagnon boulanger, fils mineur de défunt Vincent Faifeu, maître boulanger et Marie Niepceron, comparaît devant le notaire en présence d'un conseil de famille composé de sept personnes notamment de Julien Loutelier, son curateur, et de Pierre Faifeu, maîtres boulangers, ses oncles. Il « leur remontre que depuis son apprentissage il » travaille en quahté de compagnon et est en état de pouvoir » se faire recevoir maistre ; ce qui lui serait avantageux et » pourrait contribuer à son établissement » pourquoy il auroit prié led. Loutelier, son curateur, de proposer la chose aux gardes et jurés de la communauté des maistres boulangers de cette ville ; ce que led. Loutelier ayant fait, lesd. gardes luy ont fait réponse qu'ils sont prests de recevoir led. Vincent Faifeu, maistre dudit métier, en faisant par luy le chef d'oeuvre et autres choses nécessaires pour parvenir à lad. maîtrise et donnant les repas accoustumés.

(( Sur quoy les susd. ayant conféré ensemble, ils ont été unanimement d'avis qu'il est à propos de faire recevoir le dit Vincent Faifeu maistre dud. métier de boulanger, en ce que cela poura luy présenter un établissement avantageux, mais qu'il serait nécessaire de traiter avec lesd. gardes d'une somme de deniers tant pour ce qui regarde la communauté, pour les repas que led. Faifeu seroit obligé de donner pour la farine nécessaire pour faire le pain de chef-d'œuvre pour les droits appartenant personnellement auxd. gardes au conducteur et au sacriste, que pour les frais de justice et pour cet effet, de leur ofTrir la somme de cent livres. . . » (2)

(1) Résultat de la communauté.

(2) Note communiquée par M. l'abbé G. Esnault.

Il était interdit à tout maître boulanger de soustraire le valet d'un confrère, de lui donner à gagner avant l'achèvement de son apprentissage, ou sans avoir quittance de son patron ; sous peine, en cas de contravention, d'une amende d'un écu, dont moitié à la justice et moitié à la boîte (1).

La veuve d'un maître boulanger pouvait continuer le commerce à la condition de ne pas se remarier et de se gouverner honnêtement. Naturellement si elle épousait une personne qui besognât au dit métier, l'interdiction d'exercer ne la regardait plus (2).

En 1679, les veuves riches payaient les taxes entières, les autres demi-taxe (3).

Article 2°. — Les Jurés.

A la tête de la communauté, les premiers parmi leurs pairs, c'est-à-dire parmi les maîtres boulangers , étaient placés deux ou trois membres, élus tous les deux ans, l'un l'année dont le millésime était impair, l'autre l'année d'après. Ils s'appelaient gardes, jurés et syndics. Ils étaient investis de la police intérieure de la société et chargés de maintenir intacts ses règlements et ses prérogatives. Il est déjà question des jurés au XIV*' siècle : « que à cestes ordrenances garder soient établis deux ou trois prodes hommes jurés, avecques ung sergent qui souvent visiteront les boulangiers » (4).

« Leur élection se faisait en présence du juge de police, assisté du procureur du Roi et d'un greffier. Le juge instituait les. élus en prenant d'eux le serment de se comporter avec fidélité, sans commettre fraude ni abus, de faire les

(1) Statuts, art. 5.

(2) Statuts des boulang. conf. par Charles VU, art. 8.

(3) Résultat de la communauté.

(4) Ordonnance du comte du Maine.

visites ordinaires et accoutumées ; de déposer les choses qu'ils saisiront à son greffe et de dénoncer les contraventions qu'ils découvriront dans la communauté. Les frais de réception et d'installation montaient à l'2 livres 5 sous, dont 3 livres 4 sous pour le juge, et 2 li\Tes 2 sous pour le procureur du Roi. »

« Les jurés-gardes avaient la conservation des archives, ordinairement déposées, avec le fonds commun, dans un coffre à plusieurs clés ; ils convoquaient, par ministère d'huissier, les membres en assemblée générale ; faisaient les propositions qu'ils jugeaient utiles, percevaient les revenus de la communauté et en disposaient sous leur responsabilité ; déféraient aux tribunaux les infractions aux statuts commises par leurs confrères ou par les étrangers ; recevaient les nouveaux membres ; \isitaient, en général, quatre fois par an, les boutiques des maîtres pour s'assurer que tout s'y passait dans les règles, et, enfin, servaient d'intermédiaires entre la société et les pouvoirs civils. >j

« Des attributions aussi multipliées conféraient à ces officiers une grande autorité , et , comme le choix des communautés tombait nécessairement sur les membres les plus influents, les gardes parvenaient sans peine à maintenir les autres membres dans l'obéissance et à les forcer à identifier leurs intérêts avec le maintien du monopole de l'association. » (1)

Le droit de visite est de date ancienne. Les ordonnances du comte du Maine en font mention au commencement du XIV^ siècle. Ce droit « donna lieu, sans doute, à de nombreux abus et à non moins de vexations ; c'était une entrave permanente à toute concurrence commerciale et même à l'extension du commerce. Toutefois, on doit reconnaître qu'il n'était que la conséquence logique de l'existence des communautés. En effet, chacune d'elles ,

(1) Bellée, op. cit.

représentant dans la ville une branche de commerce et chargée, à ce titre, d'une certaine responsabilité, devait avoir le moyen de maintenir intacte la réputation de probité et de bonne fabrication du commerce local, (i).

«Il est ordrené que soient establis deux ou trois

prodes hommes jurés, avecques ung sergent qui souventes fois visiteront les boullengiers ; et le pain que ils trouveront non suffisant, ils le jugeront et condampneront par leur serment et leur jugement, et sentence porteront à vayer et aux bourgeois qui la conformeront à leur serment, si mestier est, selon raison et toutes voies.

» Si le dit jugement ou sentence est approuvée et conformée à bon, ledict sergent en prendra sur le condampné deux sols pour ses gaiges et nostre vayer son amende, et pourra donner ledict vayer aux jurés la quarte partie du pain condamné pour leurs peines , et le demorant aux pauvres de la Maison-Dieu, et se Ton peut trouver ou savoir que ledict sergent ou lesdicts jurez en fassent déport ou fraude en préjudice de ce, ils en seront punis » (2).

Les jurés devaient faire trois visites par an, chez les maîtres boulangers du Mans (3). Ils inspectaient aussi, mais peut-être avec moins d'indulgence, leurs concurrents, « tous les boulangers forains qui apportent pain à vendre en la dicte ville aux jours qui leur auront été ordonnés, c'est à sçavoir le lundy, le mercredy et le vendredy » et qui sont « tenus payer chasqu'une sepmaine qu'ils vendront pour chasqu'une somme de pain ou farine à cort (-4) un denier tournois à la boëte (5). Et lesquels forains ne pourront esta- 1er ni exposer leur pain en vente plus tost qu'il soit \isité

(1) Bellée, op. cit.

{2) Ordonnance du comte du Maine.

(3) Résultat du 21 novembre 1679.

(4) En personne, soi-même ; une charge d'homme.

(5) « La (;oustume du pain de hors du lundy, mercredy et vendredy, ' chascune somme doibt un denier ; le porte au col 1 denier. » (Coustumes

et trespas de la Prévôté.) Statuts, art. 10 et H.

par un ou deux desdicts maistres jurés en présence en personne d'un sergent, sur peine de cinq sols tournois d'amende, sçavoir moitié à justice, moitié à la boëte ». Lesquels boulangers forains ne pourront emmener ni vendre pain en la dicte ville, sinon qu'ils soient gens honnestes et habiles pour besogner audict mestier. »

Les jurés assistaient aux essais du pain ; suivaient les cours du marché aux grains pour l'établissement de la mercuriale et de la taxe du pain ; poursuivaient les procès de la communauté jusqu'en cour de parlement ; contractaient des emprunts et, faute de banquiers, tantôt c'étaient des particuliers (1), tantôt eux-mêmes qui faisaient ces avances de fonds (2).

Intermédiaires entre les boulangers et le public, ils étaient responsables envers celui-ci comme envers ceux-là. Les créanciers de la communauté avaient-ils du mal à se faire rembourser par elle ? Ils s'en prenaient à ses jurés et faisaient saisir leurs meubles (3). Les boulangers déplaisaient-ils aux magistrats? ceux-ci, on l'a vu (4), se vengeaient sur le dos du pau\Te Trahan qui heureusement était un homme d'énergie. En ll'iQ, on réclamait à la communauté des boulangers manceaux dix-huit cents livres, plus les deux sols par livre, comme taxe du don de joyeux avènement du roi à sa couronne. Le paiement de cette taxe ayant été différé, faute de fonds certainement, peut-être aussi par calcul, on n'hésita pas à mettre garnison en la maison de deux jurés, François Tizon et Jean Bréard. Les soldats étaient déjà « depuis dix jours » chez ces maîtres quand la communauté fut rassemblée, le 6 avril et a\isée, du moins officiellement, de cet événement. Elle députe aussitôt Jean Le

(1) Voir les quelques comptes-rendus des jurés, Arcliives de la Sarthe, série E, 252.

(2) Résultat du 26 décembre 1726.

(3) Résultat de 1710.

(4) Voir chap. 8, art. 5.

Roy à Tours, au cas où M. de Tahureau, subdélégué, se refuserait à adresser à l'Intendant une requête des boulangers « pour obtenir une modération proportionnée à leur état et à leur misère ». On allouait pour ce voyage sept livres par jour à Le Roy (1).

M. Albert Babeau nous donne une idée des agréments que pouvait procurer aux malheureux jurés la présence chez eux du soldat : « Avec son hôte, qui est d'ordinaire un artisan, il est trop familier, s'il est en bons termes avec lui; il peut être violent, si les rapports sont tendus entre eux. D'ailleurs il n'est pas seul ; il a forcément un camarade de lit, car on ne peut loger dans la même maison, moins de deux soldats. Quel tapage, quel remue-ménage ne cesse de causer leur présence ! Ce sont les camarades qui viennent les voir ; ce sont les repas qu'on prend avec eux, ce sont les inspections et les appels bruyants des chefs et des basofficiers. L'artisan, qui peut à peine loger sa famille, est obligé de partager avec eux sa maison, souvent sa chambre, toujours les ustensiles de son ménage ; quelquefois même, malgré les ordonnances qui l'interdisent, il faut qu'il leur cède son lit. S'il sort le jour pour aller travailler au dehors, il est forcé de leur abandonner sa maison ; la nuit, il ne peut fermer ses verrous, tant que les soldats ne sont pas rentrés. Enfin, il a une femme ; il peut avoir des filles. Quels inconvénients ne peut avoir pour la paix et l'honneur de son foyer la présence continuelle d'un soldat trop aimable, qui, comme le Henri IV de la chanson, se fait trop souvent gloire « de boire et de battre et d'être un vert galant (2). »

A l'expiration de leur mandat, les jurés faisaient examiner et clore les comptes de leur administration (3) par le magistrat de pohce (4).

(1) Résultat du 6 avril 1729.

(2) Le soldat sous l'ancien régime.

(3) Résultat du 9 novembre 1720.

(4) Reliée, op. cit.

Article 3^. — Les réunions.

De bonne heure, les maîtres boulangers de la ville du Mans durent se réunir pour délibérer en commun sur toutes les affaires de leur métier et aviser à défendre leurs droits et leurs intérêts.

Comme plusieurs autres communautés de métiers, celle des maîtres boulangers tenait ses assemblées sous les cloîtres des religieux Jacobins (?) du Mans.

Leurs délibérations étaient consignées sur des feuilles de papier timbré par l'office d'un notaire et portaient le nom de « résultats ».

Seuls, les maîtres prenaient part à ces délibérations, sous la présidence des gardes-jurés. Les décisions étaient prises à la majorité des suffrages.

Les convocations étaient faites par un huissier dont tint lieu souvent le sacriste de la communauté.

Celle-ci possédait un coffre où elle renfermait les registres de ses résultats et tous les autres documents qui constituaient ses archives.

Soit qu'on les consultât souvent, soit au contraire, qu'on les laissât trop longtemps en repos — cela arrive parfois à des archives — celles de la communauté des maîtres boulangers n'étaient pas toujours bien classées. A la réunion du 13 juin 1716, quelqu'un fit remarquer que le coffre était rempli de papiers sans ordre et en confusion ; et il fut décidé que le notaire Mandroux les mettrait en ordre pour faciliter les recherches, à l'occasion des procès à soutenir. Déjà, en 1679, on parlait du besoin de faire un inventaire des papiers du coffre qui étaient « en confusion ». Cet inventaire fut ordonné afin que les jurés pussent avoir « la charge » de ces papiers (1).

(1) Résultats.

En dehors des réunions qu'ils tenaient pour délibérer sur les affaires de la communauté, les maîtres boulangers du Mans s'assemblaient pour d'autres louables motifs.

En 1694 (1) leurs jurés remontraient « que l'ancien usage a été jusqu'à depuis quelques années que les six derniers reçus maîtres portaient en terre , les maîtres et veuves décédés; ce qui est négligé. » Et la communauté donnait pouvoir aux gardes de prendre des hommes aux frais des défaillants, pour remphr l'office de porteurs.

Quelques années plus tard, les maîtres boulangers recommençaient à s'acquitter avec négligence de ce pieux et confraternel devoir. Les jurés se voyaient obligés de remontrer qu'aux sépultures des maîtres et veuves de maîtres, il ne se trouvait d'ordinaire que d'anciens maîtres qui n'avaient pas la force de porter le cadavre.

Et de nouveau la communauté décide « que les huit maîtres derniers reçus se trouveront aux sépultures des maîtres et veuves de maîtres pour porter le corps des défunts, et, à faute de ce, chaque défaillant paiera vingt sols à ceux qui seront présents , par forme de désintéressement ; à moins qu'ils n'aient dispense ou excuse légitime » (2).

Le 27 octobre 1710, nouvelles mesures contre le mauvais vouloir des jeunes maîtres. La communauté décide que les contrevenants paieront « trois livres par forme d'amende laquelle sera employée à faire dire une messe de requiem pour les trépassés » après la levée de vingt sols faite pour payer les porteurs. Les absents devront envoyer procureur pour s'excuser ou fournir certificat de médecin ou chirurgien » (3)

En 1699, on faisait connaître à la communauté»que « le public trouverait plus à propos d'avoir les jours de Saint- Honoré, patron de la communauté et aux sépultures des

(1) Résultat du 13 décembre.

(2) Résultat du 1" juillet 1699.

(3) Résultat du 27 octobre 1710.

maîtres et veuves de maîtres des flambeaux de cire blanche que des torches. » La communauté fit droit à cette demande, mais elle accueillit moins bien une autre proposition. La tunique dont se servait d'ordinaire le sacristain à ces sépultures et à la commémoration des morts était malpropre et toute c( essacée ». Cependant on décida de la laisser en l'état où elle se trouvait (1).

Le 29 avril 1721, par mesure d'économie, la communauté adoptait pour les funérailles de ses membres le cierge ordinaire qui représente la torche et deux flambeaux. On devait les rendre au cirier en lui payant la diminution et la façon.

Les maîtres boulangers avaient des occasions moins funèbres de se réunir; par exemple, le jour de la fête de Saint-Honoré patron de la corporation. Ce jour-là , les maîtres assistaient à la messe durant laquelle brûlaient six cierges de cire d'une livre et deux torches de deux livres. Ils y faisaient bénir des gâteaux. Le 18 décembre 1687, la communauté décide que « les pains bénits de Saint-Honoré dont le coût est grand » seront faits à ses frais « et les jurés en seront déchargés (2) ». Les détails suivants prouvent d'ailleurs les habitudes dévotieuses des maîtres boulangers. En 1687, on se plaint que les religieux Jacobins n'exécutent pas le traité fait avec eux et se contentent de dire une messe basse tous les premiers dimanches du mois, quoiqu'il ait été convenu entre eux qu'ils célébreraient une messe chantée à l'ordinaire avec l'orgue, et disent seulement une oraison du saint (3).

La procession du « Sacre » préoccupait surtout les boulangers. Ainsi le 25 août 1687, les gardes-jurés des boulangers et Charles Boisseau, marchand cirier au faubourg de la Couture passent un traité au sujet de la grosse torche que l'on a coutume de porter à la procession du Saint-Sacrement.

(1) Résidtat du l^r julUet 1699.

(2) Résultat.

(3) Résultat.

Boisseau se charge de la faire pendant quatre ans, à partir de l'année 1688 ; de la faire porter, dès la vigile, dans l'église cathédrale, à l'heure des premières vêpres et, le lendemain, à la procession générale ; de la faire garder pendant l'octave, le tout aux frais du cirier ; en outre, de fournir, chaque année, deux torches pour le service qui se fait dans l'éghse des Jacobins ; d'entretenir, dans cette église, à l'autel de la Trinité, six cierges de cire blanche chacun d'une livre pendant le bail de cette année. Il se servira des souches et les laissera la dernière année.

Le cirier s'engageait aussi à gratifier chacun des jurés d'un cierge d'un quarteron de cire blanche, leurs femmes et le sacribte d'un demi-quarteron pour la fête du Saint- Sacrement et le jour de la Purification (la Chandeleur) ; il devait encore donner aux jurés une livre et demie de bougie jaune et un quarteron au sacriste.

Pour la façon de la torche et la fourniture du luminaire, etc. Boisseau devait recevoir cent soixante livres par an. La communauté s'engageait à lui fournir la table, le dôme, les brancards et tous les autres « ustensiles » nécessaires (1).

L'année précédente, 1686, le décès de Marie Guèdre (?) femme de Toussaint Buttet, cirier, amena les créanciers de celui-ci à lui faire faire sa vente. Les jurés de la communauté des boulangers se présentèrent à cette vente pour obtenir « la distraction » de 69 livres de cire jaune neuve qui avait été fournie à Buttet pour la grosse torche.

La veuve Huault à qui l'on proposa de faire cette torche moyennant 16 sols la livre plus dix livres d'augmentation, accepta pour le prix total de 150 livres (2).

Un traité de même genre intervint le 6 octobre 1701 entre la communauté et François Blot, marchand cirier. Celui-ci s'obligeait à « fournir six cierges d'une livide chacun les jours de Saint-Honoré, pour servir tant ce dit jour que tous

(1) Traité. Archives de la Sarthe.

(2) Résultat du 26 avril 1686.

les premiers jeudis de chaque mois de l'année et rester ardents pendant les messes qui ont de coutume d'être célébrées pour les prières ordinaires de la communauté dans l'église des révérends pères Jacobins ; plus deux torches de deux li\Tes chacune, le même jour de Saint- Honoré pour le même sujet ; plus un cierge pesant deux li\Tes, la veille de la fête du Saint-Sacrement dite Feste- Dieu pour les trois gardes qui seront en charge qui resteront pour chacun d'eux ; plus d'un autre cierge d'un quarteron pour le sacristain, etc. (1) » Le 29 avril les boulangers trouvent ce système trop onéreux ; tous les étabhs estiment que, pour é\iter la dépense, chaque maître se fournira à ses dépens d'un cierge pour assister à la procession. La communauté continua de fournir aux jurés un cierge d'une demi-livre ; mais ce qui en restait après la procession était rendu le lendemain au cirier (2).

Le 24 mai 1731^ jour de la Fête-Dieu, Jacques Bardou, Vincent Fefeu et Pierre Paignot, gardes jurés de la communauté des boulangers, François Lemeulnier, François Tizon, maîtres boulangers, requirent Pierre Bodier, commissaire de pohce de se transporter à la cathédrale Saint-Julien pour dresser procès-verbal contre une entreprise des bouchers. Lorsque le commissaire arriva, il trouva dans l'église, d'un côté, des boulangers groupés autour de leur drapeau, et, de l'autre, des bouchers, notamment Pasquier (3) et Valleur, leurs gardes jurés, rangés autour du leur. Ceux-ci refusaient de sortir, à l'issue des vêpres, prétendaient attendre la fin de l'oraison, bref, voulaient, « avec clameurs », disputer la préséance aux boulangers.

Le 6 juillet suivant le tribunal de police rendit son jugement en cette affaire : « La communauté des maîtres boulangers continuera d'avoir le pas au-dessus de celle des

(1) Traité. Archives du départ, de la Sarthe, série E, doss. 251.

(2) Résultat.

(3) Il demeurait paroi ^ e Saint-Benoit.

maîtres bouchers et autres communautés d'arts et métiers, les jours du Sacre et autres cérémonies, leur faisant défenses de les y troubler, à peine de 50 livres d'amende. »

Le tribunal saisissait cette occasion pour étendre ses décisions à toutes les communautés d'artisans et leur enjoignait de se trouver le jour du Sacre à 5 heures du matin, « à la suite de leur drapeau, dans l'église cathédrale de saint Julien, pour en partir à l'heure qui sera indiquée par le son de la trompette et tenir leur rang avec modestie à la procession du Sacre ; ensemble de se trouver ledit jour, au même état et avec leur drapeau à l'heure des vêpres de l'éghse, en laquelle ils entreront, par la porte qui donne sur la Grande-Rue, entendre les vêpres dans le silence et sans trouble, et à la fin d'icelles sortir par ladite porte, chacune des communautés à la suite de leur drapeau , maître dans son rang ; celles qui sont moins qualifiées les premières. »

« La solennité de la Fête-Dieu était, pour nos communautés, une occasion de donner carrière à leur zèle religieux, et surtout de paraître en public d'une manière quasi officielle. Cette fête avait autrefois un éclat et une pompe dont la génération actuelle ne peut guère se faire une idée exacte. Les préparatifs commençaient plusieurs jours auparavant ; les rues, mal tenues pendant le reste de l'année, souvent encombrées de bois, de pierres et d'autres matériaux, étaient débarrassées comme par enchantement ; les animaux errants, les immondices et les flaques d'eau disparaissaient (1) ; le pavé inégal était jonché de verdure et de fleurs ; les façades des maisons se couvraient de draps, de tapisseries et de tableaux ; et les rues étaient tendues à ciel sur presque tout le parcours.

« Chez nous, gens de beaucoup d'activité, mais de peu de

(1) Voir Union de la Sarthe, n° du 2i septembre 1886, notre article : Les Rues du Matis, leur nettoyage au XVP siècle.

foi, entraînés et surmenés par les affaires, assistant, d'ailleurs , grâce aux journaux , à tous les événements possibles et impossibles, cette grande solennité chrétienne ne provoque, à part toute idée religieuse, qu'une attention distraite. Il n'en était pas de même pour nos pères : leur piété, leur vie calme et monotone, tout contribuait à faire de la procession de la Fête-Dieu, en même temps qu'une chose sérieuse et grave, une période d'activité joyeuse et une époque remarquable de l'existence annuelle.

« Au lieu de se borner, comme maintenant, au rôle de spectatrice, de se porter çà et là sur le passage de la procession pour voir chatoyer au soleil les ornements du clergé et les costumes brodés des fonctionnaires la population se faisait un devoir de suivre la procession, et y apportait, sinon tout le calme et le recueillement désirables, au moins des sentiments de foi, dont je le répète, l'indifférence de notre temps ne saurait comprendre l'énergie. Tous les corps et communautés y assistaient également par ordre de préséance. Outre le nombreux clergé de la ville, en tête duquel se trouvait le chapitre de Saint-Julien, les dignités en soutane rouge et les chanoines en soutane violette, on y voyait, marchant dans le plus bel ordre, les magistrats des diverses juridictions, la sénéchaussée et le présidial, en robes rouges, les officiers de police, les officiers de la maréchaussée, MM. du corps de ville, les officiers de la prévôté, de l'élection, du grenier à sel, des eaux et forêts, le personnel des juridictions ecclésiastiques de Touvoie, de la prévôté régale du chapitre de Saint-Julien, de la Couture, etc. A la suite venaient les avocats et procureurs , les notaires, tous en robe et en bonnet ; puis les nombreuses corporations d'arts et métiers, enfin, la population (1). »

L'an 1254, le dimanche de Quasimodo, avait lieu, au milieu d'un enthousiasme indescriptible, la consécration du

(1) Bellée, Les Anciennes Communautés d'arts et métiers au Mans.

magnifique chœur de la cathédrale du Mans. « Une noble émulation pour décorer les fenêtres de riches verrières, s'empara de tous les esprits : pontifes, abbés, chanoines, familles, communautés d'arts et métiers, tous à l'envi, font leur offrande (1). »

Celle des boulangers se voit encore à l'étage inférieur de la treizième grande fenêtre du clerestory :

« ire Lancette. — Cette série de quatre sujets homogènes quant à la composition indique clairement que les donateurs de cette verrière sont les boulangers du Mans. Des boulangers versent du blé dans un sac ; plusieurs portent la cornette attachée sous le menton, que nous avons souvent signalée. La mesure dont ils se servent est teintée en violet; elle est sertie de quatre cercles violets et beaucoup plus grande par le haut que par le bas ; c'est une espèce de cône tronqué ou d'entonnoir. — 2^ Lancette. Les boulangers pétrissent le pain ; un homme en cornette blanche est occupé à arrondir deux pains ; cet homme, en robe courte, a les genoux et jambes nus ; ses pieds sont garnis de petites chaussures rouges. Un second boulanger, la tête nue, tient un pain de la main gauche, et semble attendre que le premier lui mette un pain dans la main droite ; il a les jambes et les pieds nus. Un troisième personnage, la tête nue, ne laisse voir que la main gauche qui est étendue, peut-être en signe d'admiration. — 3^ Lancette. Les boulangers enfournent le pain ; l'un d'eux, en cornette blanche, tient des deux mains une pelle sur laquelle est un pain qu'il se prépare à enfourner ; à côté de lui, on voit un autre personnage, portant un pain dans ses mains. Les flammes sortent du four, qui est béant devant eux ; ce four est construit en forme de dôme et se termine par un fleuron. Au-dessous de la gueule du four on remarque une autre ouverture aussi grande et laissant voir le feu. — 4" Lancette. Les boulangers retirent le pain du four. Deux personnages en cornette blanche, sont vêtus comme nous l'avons dit plus haut : l'un

(1) Cauvin, Annuaire du départ, de la Sarthe, 1846.

tient une pelle des deux mains, l'autre porte un pain qu'il place sur une table. On voit à terre six pains disposés côte à côte, et, tout près, deux mannequins qui en sont remplis. Ce panneau est malheureusement très endommagé (1). »

Quelques autres communautés de métiers seulement, les plus riches, avaient signé des verrières : les drapiers , fourreurs, changeurs.

« La royauté, surtout à la fin du XVIIP siècle, a bien le sentiment des réformes qu'il faudrait introduire, mais ses besoins d'argent viennent dénaturer ses intentions. Elle voit le bien et fait le mal. En ITôi, entre deux édits purement fiscaux, elle essaye une refonte du système municipal. Elle supprime les charges vénales et établit dans chaque ville une assemblée de notables^ élus par les diverses corporations ecclésiastiques, judiciaires, militaires, industrielles de la cité. Comme les corporations industrielles sont les plus nombreuses, ce sont les classes laborieuses qui auront le plus de représentants. Les notables éliront les échevins, les

conseillers de ville trois candidats entre lesquels le roi

choisira le maire. » {Histoire de la civilisation française, par A. Rambaud.) En 1767, le 30 avril, on voit la communauté des boulangers élire Pierre Meiches, le 23 avril et le 16 mai 1768, Jean Legendre et René Gillet, le 22 août 1771, René Gillet, en qualité de députés chargés d'élire les notables. (Archives municipales, 514.)

Article 4^ — Le budget corporatif.

Si l'on consulte le registre des résultats de la communauté des maîtres boulangers de la ville du Mans, on constate que la question financière était souvent à l'ordre

(1) L. Hucher, Calques des vitraux peints de la cathédrale du Man».

du jour de ses réunions. Les charges allaient croissant avec le temps. Les recettes ordinaires comprenaient : 1° les droits de boîte, par exemple les taxes que les apprentis, les compagnons et les maîtres payaient à leur réception ; 2» les amendes pour contravention aux statuts de la boulangerie et aux règlements de police ; 3° les droits de visite qui étaient de vingt sols par chacune des trois visites annuelles des jurés. En 1679, les jurés se plaignaient de l'insuffisance du produit de ces visites à acquitter les rentes dues, les frais de torche , du service (religieux) du luminaire et autres dépenses (1). Les recettes extraordinaires consistaient dans les taxes extraordinaires et dans les emprunts. Les taxes « étaient consenties, comme les emprunts, par la corporation réunie en assemblée générale, et réparties sur tous les membres au prorata des ressources présumées de chacun. A cet effet le notaire de la communauté dressait, en pleine assemblée, un rôle de répartition ou égail, qui ne devenait exécutoire, comme du recouvrement , qu'après avoir été approuvé et homologué par le juge de police.

Les emprunts se faisaient à des conditions plus ou moins onéreuses. Si l'argent devenait moins rare, on contractait de nouveaux emprunts, plus avantageux, pour amortir les anciens. En 1720, on faisait remarquer à la communauté qu'il était facile d'amortir ainsi un emprunt contracté au denier 20 ou 22 ; « on trouve, disait-on, prêteurs au denier trente et mieux. » C'était la vérité et le 13 septembre 1720 la communauté empruntait au denier cinquante pour en subroger les prêteurs à ceux au denier vingt.

Les frais du culte (clergé, cirier, sacriste, enterrements, pains bénis) les émoluments de l'huissier qui faisait les convocations à se réunir, les honoraires du notaire qui rédigeait les résultats, composent presque tout le budget ordinaire des dépenses de la communauté des maîtres boulangers

(1) Résultat.

manceaux. Le paiement des rentes aux prêteurs (1) , les essais du pain, les procès et les rachats d'offices forment les principaux articles du budget extraordinaire. Ce budget extraordinaire c'était le désespoir et la ruine de la communauté. Les guerres que Louis XIV eût à soutenir à la fin de son règne vidèrent le Trésor. Pontchartrain, pour le remplir, eût recours à tous les expédients imaginables ; il spécula sur la manie déjà répandue des fonctions publiques et multiplia les officiers en si grand nombre que, de 1691 à 1709, il y en eut plus de quarante mille de créés. On prétend que Pontchartrain disait à Louis XIV : « Sire, toutes les fois que Votre Majesté crée un office, Dieu crée un sot pour l'acheter. » Les corporations étaient invitées à racheter une partie de ces offices suivant un tarif fixé par l'intendant de la générante. Elles ne cessaient, pour sauver le principe de leur organisation de les racheter : leur but était d'éliminer les étrangers de leur sein.

Le 21 juillet 1716, la communauté des boulangers de la ville du Mans adressait une dénonciation à M. le substitut de Ms"" le procureur général de la chambre de justice : « Un récit simple et fidelle de toutes les persécutions qui nous ont été faites, l'exactitude dans les dattes des édits qui nous ont été signifiés » vous permettront de conclure « à la multiplicité des frais extraordinaires que nous avons essuyés de la part des traitants qui, dans les mêmes tems, nous demandaient chacun les mêmes taxes, et qui ont exigé de nous un double paiement de prétendues taxes pour offices que nous avions payés, qui dans la suite ont été réunis à notre corps et dont on nous a fait encore payer le prix. » Les taxes auxquelles il était fait allusion étaient les suivantes : 50 livres pour les armoiries de la communauté et 30 sols pour les frais du blason (1697) 2,000 livres pour la création de quatre

(1) « 20 liv. payées au sieur Barré, prestre principal du collège de Vibraye, pour une année de rente due audit collège par ladite communauté, échue le 6 avril 1760. » (Compte.)

offices héréditaires de gardes-jurés édits de mars et décembre 1691 : 1920 livres pour la création de deux offices d'auditeurs examinateurs des comptes de la communauté (édit de mars 1694) ; 1960 livres pour la création de deux offices d'hérédité de jurés syndics auditeurs des comptes ; 637 livres pour le rachat des redevances annuelles attribuées aux offices de contrôleurs et visiteurs des poids et mesures (édit de janvier ITO-i) ; 637 livres pour la réunion aux communautés des offices de greffiers des enregistrements des brevets d'apprentissage, des réceptions à la maîtrise, des élections des syndics et jurés et autres actes qui les concernent (édit d'août 1704) ; 113 livres pour droit de paragraphe des registres (édit de novembre 1700). Ces dépenses, en ajoutant les deux sols par livre qui étaient exigées en plus pour plusieurs de ces taxes, avaient atteint le chiffre de huit mille francs environ. Aussi plusieurs membres de la communauté n'avaient pu payer et, faute de paiement, on avait exécuté et vendu leurs meubles. Enfin, la création de six nouveaux maîtres avait achevé, affirmaiton, de ruiner la communauté.

Un édit du mois de février 1745, taxa les boulangers de la ville du Mans pour les offices d'inspecteurs et de contrôleurs à la somme de 4,800 livres, non compris les deux sous par hvre. La communauté fut obligée, le 4 mars 1747, d'autoriser un emprunt au denier vingt de 3,000 livres.

Le 20 mars 1747, la communauté des boulangers députait Jacques Choplin, François Tizon et François Gaignot le jeune, pour assister les gardes-jurés Jean Bréard, Charles Guerrault et J. Trahan, et présenter sur leur misère des doléances à Monseigneur le contrôleur-général pour obtenir la plus avantageuse modération. Ils l'obtinrent ; une décision du conseil du 19 mai leur accorda remise de 1,028 livres, 12 sols, sur la somme de 4,800 livres.

La communauté des maîtres boulangers de la ville du Mans avait été autorisée à racheter dix offices. Elle s'expri-

mait ainsi, dans une supplique de 17-49 : o: Les sept autres offices ont été vendus à sept particuliers sans qualité qui refusent de contribuer aux charges de la communauté : ce qui est capable d'y causer beaucoup de dérangement par la di\1sion que ces nouveaux maîtres fomentent : ce que les suppliants souhaiteraient é\iter s'il plaisait à Sa Majesté leur permettre de rembourser les acquéreurs de ces sept offices d'inspecteurs et contrôleurs pour demeurer réunis à leur communauté ainsi que les dix autres qu'elle a acquis. » Nous ne savons si cette demande fut exaucée.

Les archives du département de la Sarthe possèdent quelques comptes de l'administration des jurés boulangers au XVnP siècle. Nous y relevons les dépenses suivantes : « au père Aucard, gardien des Cordeliers pour une année de services dans son église 20 livres ». C'était là -sTaisemblablement la moyenne de la dépense pour le culte. Cependant, on donne (1770-1772) 36 livres « au père Favereau, cordelier » pour le même sujet, on accorde aussi pareille somme « au sacriste des Cordeliers pour une année de ser^^ces par eux célébrés dans leur égUse pour la communauté. y> Les maîtres boulangers avaient en outre un sacriste spécial à leur communauté. Il est mention, dans un compte, de la somme de 18 li%Tes payée << à Cherbonnet, sacriste, pour une année de ses gages et pour \isites et enterrements, et de 13 livres 10 sous à Richard Gillet, sacriste de ladite communauté pour ses honoraires de convois par luy faits pendant deux années (1761). » Chaque enterrement lui rapportait un franc. La communauté possédait deux draps mortuaires, car on paie « la femme Lebrun pour avoir raccommodé la pelle (poêle) de la communauté, et l'on donne 3 livres à la veuve Asselin poishère pour avoir raccommodé les deux pilles ». Les boulangers faisaient sans doute célébrer un service le jour des Morts car il est question d'une dépense de 4 li\Tes, « le jour des trépassés » ; en outre, il est accordé 1 livre « à celui qui a distribué le pain à bénir, le jour des

trépassés. » 11 y avait aussi du pain à bénir au lendemain de la Saint-Honoré. Celui qui fournissait le pain à bénir pendant le cours de l'année devait fournir un pain mollet pour les Cordeliers. Nous avons noté une dépense de 14 livres, 8 sols (( pour 20 douzaines de pain à bénir, à raison de douze sols la douzaine, fournies le 16 mai 1722 ». Cinquante ans après, la dépense en pain bénit est moindre. Le jour de la Fête-Dieu, la communauté des maîtres boulangers payait un violoniste pour jouer de son instrument. C'était un artiste : en 1722, il recevait 4 livres. Voisin, Gouault et Bellanger qui jouèrent successivement du violon le jour de la Fête en 1761, en 1771 et 1774, reçurent jusqu'à neuf livres, somme importante surtout à cette époque.

La communauté envoyait de temps à autre à Paris des poulardes en bourriche, généralement une demi-douzaine à la fois, comme cadeaux à ceux qui s'occupaient de ses procès. Petit-Pain, Louvel et surtout Hulot, poulaillers, fournissaient ces pièces de choix. Elles coûtaient environ quarante-cinq sous la pièce ! « L'entrée » de ces poulardes était relativement beaucoup plus élevée qu'elles-mêmes ; elle était de 10 sols, 6 deniers, la pièce. Nous avons encore noté une dépense de 15 sols payée « à Housseau pour avoir fait une boîte pour envoyer un pâté à Paris. »

Le fameux essai de 1751 avait nécessité d'ailleurs de part et d'autre l'envoi de semblables cadeaux. La ville avait envoyé un présent de 20 livres de bougie à M. Levert, conseiller au parlement mis au nombre des protecteurs de la ville, un présent de 40 livres de bougie et d'une bourriche de gibier et volaille à M. de Chevaigné, conseiller au parlement en reconnaissance de services ; un présent de 50 livres de bougie à M. Cailleau, procureur au parlement qui avait « occupé » pour elle contre les boulangers. (Extrait des délibérations de l'Hôtel-de-Ville.)

Enfin, « la demoiselle Denis pour avoir détaché le drapeau de la communauté « reçoit 6 livres. La communauté paie

20 sols pour avoir fait raccommoder la fleur de lis du baston de l'enseigne » .

En 1783, dit Cau^^n, il fut fait une demande d'un cours de boulangerie et de meunerie, à Messieurs de l'Hôtel de Ville, Nous ignorons sur quels motifs s'appuyait cette demande.

De l'antique communauté des boulangers du Mans, il ne reste plus aucun vestige qu'un syndicat formé pour défendre leurs intérêts.

Chaque année, les boulangers célèbrent encore la fête patronale en assistant le matin à la messe et le soir à un banquet suivi d'un bal.

Depuis quelques années, les commissaires de la Saint- Honoré, désireux de marcher avec le progrès, vont, en voiture découverte, porter les brioches bénites, chez les boulangers.

Avant cette innovation, ils se faisaient un honneur de porter, à travers la ville, sur un brancard triomphal, la statue de saint Honoré, en bois de chêne, creuse, sculptée et peinte (1). Le saint, revêtu des ornements épiscopaux — étole, surplis, croix pectorale, anneau pastoral, chape d'or — tient d'une main la crosse et de l'autre bénit avec trois doigts levés.

(1) En 1833, cette statue appartenait à M. Leblais, boulanger, rue du Pré, ainsi que l'indique une inscription. Elle est aujourd'hui la propriété de M. Ajnbrois, boulanger, rue de Paris.

ERRATA. — Dans notre tableau des prix et poids du pain, intercalé au chapitre Mil, an lieu de : (années) 1317-28, lire : 1387.

Mamers. — Typ. de G. Fleury et A. Dangin. — 1891.

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