L ENSEIGNEMENT DE LA CHIRURGIE
L édit de 1579. — Les cours de la Faculté de médecine au xvne siècle. — Leur arrêt au début du xviue siècle. — Tentatives faites pour les reprendre. - L'enseignement libre. — Les leçons de Le Chasseux (1781 • 1790). — Les cours de Piorry et Bertault (1 791), puis de Bertault seul fan. III.) — Ceux de Canolle à l'Ecole centrale (an. III-V). — L'Association des étudiants. — Départ des jeunes chirurgiens aux armées.
Les statuts des maîtres chirurgiens de Poitiers, donnés en 1410, ne comportent, après l'apprentissage et le stage, aucun enseignement théorique. Cet enseignement n'est établi que bien plus tard, en vertu de l'article 87 de l'édit de Blois du 20 juillet 1579. Les docteurs régents de la Faculté de médecine obtiennent le droit d'assister aux examens de maîtrise, à condition de faire chaque année une série de cours gratuits aux étudiants et de présider les dissections anat»miques qui peuvent avoir lieu. Toutefois, ces mêmes étudiants ont la liberté d'y assister autant qu'il leur plaît.
Le 3 novembre 1582, le médecin Pierre Milon est délégué par ses collègues pour lire aux chirurgiens et pour présider à « la démonstration anatomique d'un corps humain si l'occasion s'en présente (1) ». Le tout, à condition qu'il y ait des auditeurs.
(1.1 Arch. Vienne, Reg. S, no 6. — Milon (Pierre), sr de la Mornière et,
Les cours commencent après la rentrée annuelle de la Faculté, c'est-à-dire dans les premières semaines qui suivent la fête de saint Luc, ou, au plus tard, vers le milieu de novembre. En 1594 et 1595, les élèves viennent eux-mêmes « requérir le doyen et toute la Faculté de leur donner un docteur régent pour faire des lectures ».
En 1588, Pierre Milon commente le livre de Galien qui traite de l'obstétrique (1). A la fin de son cours, il présente au Collège de médecine un certificat signé de tous ses auditeurs constatant qu'il l'a fait d'une façon régulière en présence, parfois, du doyen et des docteurs.
Entre 1584 et 1586, cet enseignement est suspendu à cause de la peste qui sévit durement à Poitiers. Quand elle a pris fin, le doyen déclare que cette suspension a eu lieu « pour l'honneur de la Faculté et le bien du public », et sans tenir compte des privilèges que les médecins pourraient en retirer. Il ajoute qu'il serait bon désormais « d'entretenir de quelques lectures les chirurgiens et tous ceulx qui voudroyent estudier en la science de mé-
plus tard, sr deLarnay, né en 1553, fils d'Anséaulme, sénéchal de la Trémouille, fit ses études de médecine à Paris et à Montpellier. Reçu licencié à Poitiers, les 15 février et 14 mars 1579, puis docteur, en 1582. Nommé doyen de la Faculté, en 1600. Choisi par Henri IV, en qualité de premier médecin, il l'assiste à sa mort, en 1610. Louis XIII lui continue sa charge à titre honorifique et l'ennoblit. — Marié en premières noces à Renée, fille de Florentin du Ruau. avocat, dont : 1° Florence (1584) ; —2" Pierre (1586) ; — 3° Renée (1588) ; — 4° Georges (1590) ; — 5° Gabrielle (1591) ;
— Remarié, le 3 février 1594, à Jeanne Clabat, fille d Hellène, sr de Larnay, et de Françoise de Larnay, dont : 6° Marguerite (159>) ; — 7° Nicolas (1596) ; — 8" François (1598) ; - 9° Jeanne (1602; ; — 10" Jacques (1604) ; — 11» Jean I (1607) ; — 12° Catherine (1608) ; — 13° Jean II (1611) ; —14° Pierre (1614). Pierre Milon meurt le 19 février 1616, âgé de 62 ans, et sa femme, Jeanne Clabat, le 20 octobre 1646. (Reg. paroissiaux de Saint-Didier et de Saint-Porchaire. — D. Fonteneau, t. II, p. 139.
— Arch. du château de la Rivière.) (1) Arch. Vienne, Reg. S.n°6.
decine ». En conséquence, les docteurs régents seront tenus d'enseigner, chacun à tour de rôle, pendant une année. Celui auquel en incombera la charge, assistera aux examens de maîtrise des chirurgiens, après qu'il en aura été prévenu par le doyen (1). En cas d'impossibilité absolue de sa part, un de ses collègues le remplacera (2).
Les registres des actes de la Faculté de médecine de Poitiers nous montrent que « pour son honneur », les docteurs acceptèrent volontiers l'accomplissement de ce devoir (3). Les refus restèrent assez rares. Le 9 décembre 1667, André Mauduyt déclare qu'ayant été condamné, le 3 du même mois, à occi per la place de procureur, il doit faire des lectures aux apprentis chirurgiens (4). En conséquence, il est prêt à les commencer immédiatement, à une heure de relevée, dans la salle des écoles de médecine.
La Faculté, lors de la réfection de ses statuts, en 1617, ne manque pas d'y introduire un chapitre spécial destiné à réglementer l'enseignement qu'elle doit donner aux chirurgiens (5). Ce chapitre comprend les articles suivants :
(1) Arcli. Vienne, Reg. S. nos 6 et 7. Le 16 novembre 1630, Pascal Lecoq remplace Pidoux son confrère.
(2) Arch. Vienne, Reg. S. m» 7.
(3) Min. Bourbeau, notaire. — Mauduyt (André), fils de François, avocat en Parlement, sénéchal de Verneuil et de Marie Tettereau. Reçu docteur en médecine à Montpellier, le 30 août 1652, et à Poitiers, le 8 juin 1655. Marié par contrat du 8 février 1655 à Hellène Barré, dont : 1° André (1656) ; — 2° Marie (1658) ; — 3° Antoine-François (1658) ; — 4" Marie-Hellène (1661) ; — 5<> Hellène (1662) ; — 6o Renée (1665) ; — 7o Philippe (1665); - 8» Marie 1666) ; — 9<> Etienne (1667). - 1G« Ignace (1668) ; — 11° Etienne (1675). (Reg. par Saint-Paul). André Mauduyt perd sa femme le 30 octobre 1693, et meurt doyen de la Faculté, le 10 mars
(4) Arch. Vienne, D. 10.
(5) Id.
1° La Faculté désignera chaque année deux docteurs qui feront, deux fois par semaine, les leçons habituelles aux chirurgiens et aux apothicaires, en commençant à partir de la Saint-Luc ou de la Toussaint. Ils assisteront également aux examens de maîtrise.
2° Le plus ancien des délégués aura le choix du cours qu'il devra faire soit aux chirurgiens, soit aux pharmaciens. Celui qui préférera l'enseignement de la chirurgie, divisera ses leçons d'une façon précise, afin que cette division puisse se comprendre facilement.
3° Celui qui lira aux compagnons chirurgiens, assistera de préférence aux anatomies publiques qu'il aura le soin d'expliquer, en temps opportun, pendant l'année. Une d'elles portera le nom « d'Anatomie du collège de médecine ». Le docteur chargé de la faire, en dressera le programme qui sera publié en latin. Il le fera savoir au doyen par un simple billet que lui remettra le bedeau.
4° Si, pendant l'année scolaire qui débute à la Saint- Luc, il se trouve plusieurs anatomies à interpréter, le doyen et, après lui, le plus ancien des docteurs, seront choisis de préférence, s'ils le désirent, pour prendre la parole. Si cette charge incombe directement à ce dernier, il pourra la conserver.
5° Quand les docteurs ou les licenciés de la Faculté de médecine donneront des explications anatomiques, les chirurgiens ou leurs délégués pourront disséquer les cadavres soit publiquement dans l'amphithéâtre habituel, soit en particulier, après avoir eu soin de prendre l'avis du doyen .
6° Aucun docteur, licencié ou chirurgien ne devra, en vue d'une anatomie publique, demander un cadavre aux
magistrats, sans le consentement du doyen ou, en son absence, du plus ancien docteur de la Faculté. Ce consentement sera présenté aux magistrats, qu'on invitera préalablement à n'en délivrer que sur avis favorable de ce même doyen et sur une demande écrite de sa main.
7° Le docteur qui expliquera l'anatomie ne permettra pas que l'on s'écarte de ce qui fera l'objet de la dissection. Le temps sera employé à disséquer et à démontrer, sans qu'il soit permis de répéter des choses déjà dites et, par conséquent, inutiles. Les chirurgiens fourniront un prosecteur habile, approuvé par le doyen et par le médecin chargé de l'anatomie.
8° Le prosecteur sera tenu, un peu avant l'heure indiquée, de disséquer et de faire toutes les préparations né cessaires pour les explications, afin qu'il n'y ait aucun moment de perdu ou de mal employé.
9° La démonstration terminée, il sera permis aux assistants, docteurs ou licenciés, de poser chacun à leur tour, brièvement et poliment, des questions danatomie à celui qui donnera les explications. Ce dernier pourra, si bon lui semble, y répondre immédiatement ou renvoyer sa réponse à la prochaine anatomie, afin de n'avoir pas à perdre son temps.
Les registres de la Faculté de médecine de Poitiers indiquent régulièrement chaque année les noms de ceux de ses membres qui sont chargés de faire des leçons aux chirurgiens. En ce qui concerne les dissections anatomiques, il n'en est que fort rarement question. Le 15 janvier 1583, Pierre Milon reçoit l'ordre de procéder « à la démonstration anatomique d'ung corps humain lorsqu'il
s'en présentera et ce, aux escollez de la Faculté » (1). Cette même année, son cours public comprend l'étude de l'ostéologie.
Les dissections n'ont plus lieu, à partir de 1621, daus un des locaux de la Faculté (2). L'architecte Androuet du Cerceau est alors « chargé de construire, au jardin royal de médecine, un théastre avec salle basse faicte en gallerye et, joignant led. théaslre par le bas une chambre préparatoire pour le corps humain ». Cette construction ne semble point avoir été faite, mais les anatomies n'en eurent pas moins lieu dans une sorte de petite maison qui s'y trouvait et qui avait appartenu au doyen de la Faculté.
Lors du transfert du jardin royal, en 1650, dans le terrain du chirurgien Brice Gay, près de la porte de Tison et hors des remparts, on }^ installe un local pour les dissections. En 1691, Jean Faulcon, lieutenant du premier chirurgien du roi, poursuit les médecins qui négligent l'entretien de ce jardin et leur reproche surtout, l'absence du théâtre anatomique qu'ils devaient y faire édifier (3). A défaut de cette construction spéciale, on se servait d'une chambre ordinaire. Il y existait cependant un four à dessécher les cadavres, comme nous l'indiquent les Affiches du Poitou du 29 mars 1787.
Il ne semble pas qu'on ait procédé à de nombreuses anatomies au jardin royal de médecine. Le 24 décembre 1640, le bourreau Daget remet à la Faculté le corps d'un homme pendu au Marché vieil, « pour en faire des dis-
(1) Arch. Vienne, Reg. S. n" 6.
(2) Arch. Vienne. D. 14.
(3) P. Rambaud, La Pharmacie en Poitou jusqu'à Tan XI (Mém. Soc, Ant. Ouest, t. XXX, 2e série).
sections et s'instruire en anatomie (1) ».En 1680,1e lieutenant du premier chirurgien du roi, s'étant procuré le cadavre d'un supplicié, préside lui-même, « par malice », à cette opération, sans en prévenir le doyen de la Faculté" dont il usurpe les fonctions. Les médecins portent plainte au présidial, en ajoutant que leur jardin a éprouvé de nombreux dégâts de la part des élèves en chirurgie (2). Ils obtiennent gain de cause et, le 8 janvier 1689, président une séance à laquelle assistent les maîtreschirurgiens et, avec eux, nombre de personnes notables.
Les frais de ces séances incombent entièrement à la Faculté de médecine, comme l'indique la lettre du 18 avril 1708, adressée au chancelier d'Aguesseau : « Elle est obligée de fournir 50 livres pour faire demander et transporter ensuite un sujet aux écoles, selon la déclaration du roi de 1692 (3). Par malheur, elle est si obérée par les taxes qu'elle paye, que bien loin d'avoir dans sa bourse commune des fonds pour subvenir à ces sortes de dépenses, il faut que chacun de ses membres contribue au paiement des intérêts qui sont à sa charge ». Ce fut, du reste, la cause de l'interruption des cours de chirurgie, d'abord, entre 1699 et 1709, puis, d'une façon définitive, à partir de 1710.
Afin d'expliquer cet arrêt, les médecins déclarent au ministre, le 16 février 1729, qu'ils n'ont point d'argent pour payer les honoraires de ceux d'entre eux qui voudraient professer. D'un 'autre côté, la création d'uneplace
(1) Reg. dél. mun. de Poitiers, n<>91, p. 98. — Le bourreau ne reçoit que les 20 livres qu'il est d'usage de lui accorder pour monter la potence et procéder à l'exécution du condamné.
(2) Arch. Vienne, Reg. S. n° 7.
(3) Arch. Vienne, D. 14.
de chirurgien démonstrateur ne serait pas sans danger. « On aurait affaire, ajoutent-ils, à des gens fantasques qui voudraient à tous momens faire sentir qu'ils sont indépendens des médecins et qui ne s'accorderaient jamais avec eux, pour le temps et la manière des démonstration (1). » L'un d'eux pourrait être désigné à condition qu'il agisse en toutes choses « avec la subordination qui leur est due ». Malgré cela, ils ne croient guère au succès d'un tel enseignement, car les maîtres ne possédant qu'un seul garçon, chacun d'eux aimerait mieux le laisser à la boutique servir les clients, plutôt que de lui permettre d'allerà leurs leçons. Ils terminent en réclamant des subsides qu'ils ne peuvent, du reste, obtenir.
Dans une autre lettre adressée à Geoffroy, doyen de la Faculté de médecine de Paris, ils lui parlent des demandes d'argent faites par eux dans le but d'instituer un enseignement de la chirurgie . Us avouent que Poitiers ne possède aucun théâtre anatomique, que leur jardin des plantes est insuffisant, et qu'enfin, ils n'ont aucunes ressources pour appointer un chirurgien démonstrateur. A partir de cette époque, nulle autre tentative n'a lieu afin de procéder tous les ans à une dissection. De plus, les statuts des chirurgiens, de 171 1, n'en font aucune mention.
Les règlements généraux de 1730 déclarent que les élèves en chirurgie, dont les trois ans de stage seront terminés, devront suivre, pendant une année, des cours dans les villes qui en posséderont. Ces règlements reproduisent, en cela, l'ordonnance de Marly, de mars 1707.
De son côté, celle du 8 mars 1772, enregistrée au
(1) Arch. Vienne, Reg. S. nû 7.
Conseil supérieur de Poitiers le 23 juillet suivant, viennent confirmer les dispositions précédentes. Les cours existant dans plusieurs villes de France, jouiront désormais des mêmes droits et des mêmes faveurs que ceux qui se font au Collège de chirurgie de Paris. Tout étudiant qui les suivra, pourra se présenter ensuite aux examens de maîtrise. Cette ordonnance accorde ainsi la liberté de l'enseignement professionnel à toutes les communautés des chirurgiens de province.
Celle de Poitiers, faute de pouvoir faire des cours aux élèves stagiaires, les voit partir au moment où ses membres peuvent en attendre de précieux services. La ville étant, d'autre part, un centre universitaire, il convenait d'y créer un enseignement professionnel susceptible de rendre de grands services aux maîtres comme à leurs compagnons. Tel fut, sans doute, l'avis de Jacques Henry Le Chasseux, maître chirurgien, qui, ayant exercé son art pendant vingt-cinq ans, se mit en demeure de créer un tel enseignement.
Muni de certificats fort élogieux délivrés par plusieurs notables de la ville, il s'adresse, le 6 avril 1781, au comte de Blossac, intendant du Poitou, pour lui démontrer la nécessité d'ouvrir un cours de chirurgie. « L'élude de ses principes, écrit-il, donnant aux élèves la connaissance du physique de l'homme et de tout ce qui se passe dans l'économie animale, forme la base de l'art de guérir et les conduit sûrement dans l'exercice d'un art aussi difficile qu'il est important (1). C'est par l'étude que l'on pénètre
(1) Arch. Vienne, C 62. — Les certificats sont délivrés par Gaborit de la Brosse, Nicolas Mâllet, Lavergne, curé de Montierneuf, et Vieillechèse de la Mardi ère.
jusqu'aux causes des maladies et que l'on parvient à découvrir le mécanisme de l'action des remèdes et que l'on tire delà nature même des malades, les indications qui peuvent diriger sûrement la pratique. »
Il continue en donnant le programme des leçons qui devront commencer le 7 mai suivant, à 2 heures après midi. Elles auront lieu deux fois par semaine, les lundis et les jeudis. « Les étudiants seront interrogés tous les quinze jours sur la théorie et la pratique de ce qui aura été exposé dans chaque branche de l'art. Les termes en seront expliqués par paragraphes, ce qui leur donnera l'intelligence des auteurs, les mettra en état de les comprendre et leur fera apercevoir ce que la chirurgie renferme de plus intéressant. » Au mois de septembre suivant, commencera un cours complet d'amputations et de manœuvres sur le cadavre.
Après avoir ainsi fait connaître son programme, Le Chasseux demande, le 10 avril, au lieutenant de police, la permission d'ouvrir chez lui, rue des Trois-Pâtureaux, un cours complet de chirurgie et d'opérations, ce qui lui est accordé, le 28 du même mois. Enfin, le 7 mai, il prie le maire de vouloir bien, une fois chaque année, mettre à sa disposition la salle des séances du Conseil municipal pour y faire examiner ses élèves et leur distribuer ensuite des prix (1). Le 14 mai suivant, cette permission lui est accordée, à condition que la chambre ne serve à aucune opération anatomique. En même temps, la municipalité lui adresse ses félicitations pour l'heureuse initiative qu'il vient de prendre.
(1) Arch. Vienne, Reg. S. n° 7.
Le 28 janvier 1732, Le Chasseux, profitant de sa situation de chirurgien de l'Hospice général, demande aux administrateurs de lui permettre de faire emporter des cadavres. (1). Sa demande est, du reste, conforme à l'article 15 de l'édit de Marly, de mars 1707, qui enjoint aux magistrats et aux directeurs des hôpitaux d'en fournir pour les démonstrations d'anatomie et l'enseignement des opérations de chirurgie.
A cette requête, appuyée par l'intendant, l'administration déclare qu'elle est d'avis d'accorder la permission (( de prendre et faire emporter à ses frais, par chacun an, le plus respectueusement possible, deux cadavres du sexe masculin. De ne pas les choisir, autant que faire se pourra, parmi ceux des pauvres natifs de cette ville et encore moins parmi les personnes de la maison. De les garder quatre ou cinq jours au plus, pour faire sur eux son cours gratuit d'opérations chirurgicales et les épreuves ordinaires, à condition que led. Le Chasseux fournira un cercueil auxd. cadavres et leur fera donner la sépulture ordinaire aud. hôpital ».
Le 27 décembre 1781, Le Chasseux annonce, dans les Affiches du Poitou, l'ouverture de son cours pour le 7 janvier suivant « dans son amphithéâtre, rue des Trois- Pâtureaux, n° 282, Section G. Il traitera des maladies chirurgicales et des opérations qu'elles entraînent. Il en montrera lui-même les diverses méthodes à ses élèves en les faisant manœuvrer (2). Son intention est d'unir
(1) Arch. hôpitaux de Poitiers. Le chirurgien Fulgent Texereau professait, à cette époque, l'anatomie à l'école académique des beaux-arts de Poitiers (1776-1780).
(2) Arch. Vienne, C. 62 et Affiches du Poitou.
la théorie à la pratique. Il ajoute que, par un examen particulier, les maîtres en chirurgie seront appelés à juger la capacité des auditeurs auxquels seront distribuées des récompenses.
En terminant, il les prie de se comporter avec les qualités du vrai chirurgien qui sont : « la décence, l'honnêtelé, la politesse, la complaisance, la charité et la prudence». Enfin, tout au bas de l'affiche, se trouve lavis suivant : « Défense d'entrer avec une canne ou épée ».
Le 2 mars 1782, Le Chasseux, qui ne semble point dédaigner une honnête réclame, annonce tous les ans l'ouverture de son cours de thérapeutique et de physiologie, sciences indispensables aux chirurgiens (1). Il fait ressortir aux yeux de ses futurs élèves « qu'un air sain, respiré dans un climat tempéré, comme est celui de Poitiers, partagé entre la ville et la campagne ; un exercice modéré, la tranquillité dans les passions de l'âme, sont les moyens qui concourent à l'entretien de la santé et à son rétablissement » .
Le 6 mars 1783, il énumère, dans le même journal, les qualités que doit posséder un nouveau maître en chirurgie. Ce sont : « la pénétration de la vue, la dextérité, la délicatesse du tact, la propreté, l'agilité, la promptitude,la décence dans le maintien et la politesse ». Il doit, en outre, condescendre aux faiblesses de ses malades, être complaisant sans bassesse, ferme sans rudesse, intrépide dans les opérations, savoir plaindre ceux qu'il soigne et, enfin, bien connaître les instruments dont il se sert.
(1) Affiches du Poitt>u, 1782.
L'année suivante, le 31 octobre 1784, il offre ses services aux étudiants en chirurgie disposés à venir l'entendre, a Je les recevrai, dit-il, chez moi avec plaisir et je désire avec ardeur tout ce qui leur sera agréable (1). » Il promet de leur rendre l'étude facile et de leur montrer toutes les branches de son art : «Je tâcherai, ajoutet-il, d'imprimer à ces jeunes plantes qui voudront croître et se former sous mes yeux, la vertu et le mérite qui doivent les rendre précieux à la société. »
Nous n'insisterons pas sur les exhortations que chaque année Le Chasseux prodigue à ses futurs auditeurs, quand il leur annonce l'ouverture de ses cours qui se font le lundi, le jeudi et le samedi de chaque semaine. Ils se divisent en deux parties. L'une, qui débute dans les premiers jours de novembre, est consacrée à l'étude de l'anatomie. L'autre, quia trait aux opérations chirurgicales, ne commence qu'en février. Tous les quinze jours a lieu, pour les élèves, un examen particulier. Le dernier se passe en présence des médecins, des chirurgiens et des nombreux invités que l'on réunit dans la salle du Conseil de l'hôtel de ville.
Le 21 avril 1783, Martin de la Baudouinière, lieutenant du premier chirurgien du roi, adresse aux étudiants « une exhortation physique et morale aussi digne du père de la patrie que du vrai patriote >) (2) . L'année suivante, il prononce un discours dans lequel il prouve que « l'art de chirurgie est difficile et que la vie est courte ». A ces réunions assistent quelques notables personnages. Les délégués de la commission
(1) Affiches da Poitou, 1782.
(2) Id„ 1783.
intermédiaire de l'Assemblée provinciale viennent, à l'occasion, les honorer de leur présence.
Le concours terminé, les trois lauréats sont présentés à l'intendant. Le premier reçoit un « lancettier » garni de six lancettes, montées en argent avec manches « en écailles de perles », d'une valeur de 30 livres. Il est placé dans un étui recouvert de galuchat (1). Les deux autres obtiennent chacun un ouvrage de chirurgie d'une valeur de 8 à 10 livres. Etui et ouvrages sont timbrés aux armes de l'intendant et à celles de la ville.
Après l'examen, Le Chasseux remet aux étudiants un certificat constatant « qu'ils ont suivi fort exactement les cours d'anatomie et d'opérations faits dans son amphithéâtre, rue des Trois-Pàtureaux, depuis le mois de mai 178., jusqu'à la fin d'avril 178. (2). Munis de ce certificat, ils peuvent se présenter aux examens de maîtrise.
Ceux qui suivent cet enseignement sont, chaque année, au nombre de douze à quatorze. Poitiers semble avoir peu fourni d'étudiants. On y rencontre généralement des fils de chirurgiens exerçant dans les campagnes voisines.
Le 26 août 1787, Le Chasseux annonce qu'il va s'ad joindre son gendre Dupuis, qui a fait ses études à Paris. Il le chargera d'un cours sur les bandages (3). Ce cours cessa complètement à la fin de l'année, par suite du départ du professeur qui alla s'établir aux environs de Poitiers.
(1) Arch. Vienne, C 622.
(2) Id.
(3) Affiches du Poitou, 1787. — A la mort de Le Chasseux, sa veuve, Marguerite Marchand, fait annoncer, le 26 juillet 1790, que, malgré le décès de son mari, elle continuera sa fabrication de bandages pour hommes et pour femmes.
Jacques Henry Le Chasseux, chirurgien et notable, étant mort, le 3 mai 1790, deux de ses confrères, Sébastien Bertault et Georges Piorry, obtiennent, le 25 novembre suivant, la permission de le remplacer (1). Le Conseil municipal leur accorde le droit de s'installer dans la salle du Collège où se tenait la Congrégation. Avant même d'en avoir pris possession, la mairie reçoit, le 21 janvier 1791, deux protestations, l'une des professeurs et l'autre du juge de paix qui tient dans ce local son tribunal de conciliation. Les conseillers municipaux, Demairé et Texerau, chargés de s'occuper de la question, désignent alors une chambre dans l'abbaye de la Celle.
Le 8 janvier 1791, les deux chirurgiens avaient demandé et obtenu de la mairie une table de 7 pieds de long sur 3 1/2 de large, avec quelques bancs. Ce mobilier étant devenu insuffisant, ils sollicitèrent, le 18 février suivant, douze chaises et deux fauteuils pour y faire asseoir les personnes qui leur feraient l'honneur d'assisteraux cours.
L'abbaye de la Celle ayant été vendue comme bien national, les deux professeurs réclament, le 8 août 1791, un autre local. La municipalité se contente de leur répondre qu'elle y avisera (2). Ils obtiennent alors la grande salle du collège de Puygarreau.
En 1792, Piorry s'engage pour accompagner, en qualité de chirurgien, les volontaires de la Vienne (3). L'an-
(1) Reg. dél. mun., n°27.
(2) Id., n° 198.
(3) Piorry (Georges), fils de Guillaume, maître chirurgien, et de Marie Audinet, né en 1760, fit les campagnes d'Amérique, puis passa les examens de chirurgie lors de son retour. Fut reçu plus tard, le 9 pluviôse an XII, docteur en chirurgie à Paris. (Arch. Vienne, M5 — 4).
née suivante, Bertault rejoint l'armée républicaine à Bressuire (1). Lors de son retour, il est attaché à l'hospice général comme adjoint à Douxami qui est malade (2). Il recommence alors ses cours et, en l'an V, demande et obtient un cadavre de l'Hôtel-Dieu, pour le faire disséquer par ses élèves. Le Journal de Poitiers du 10 germinal de la même année, après avoir comblé d'éloges ce professeur, ajoute que l'enseignement de la chirurgie se continuera dans l'ancien collège de Puygarreau (3). A partir de cette époque, il n'en est plus question.
Lors de la création, en l'an III, d'une Ecole centrale à Poitiers, le chirurgien Canolle obtient au concours la chaire d'irygiène, d'anatomie et d'obstétrique (4). Son enseignement ne dure que deux ans. Après la suppression de cette chaire, il le continue encore une année. Chaque fois qu'il débute, il a soin d'en publier la leçon inaugurale. Celle de l'an III porte sur ï élude théorique et
(1) Arch. Vienne, C. 69, p. 147.
(2) Reg. dél. mun., période int., n° 4, p. 104.
(3) En l an VII, le Journal de Poitiers annonce la création d'une académie de peinture analogue à celle qui existait avant la Révolution, sous la direction d'Aujollest-Pagès. Parmi les professeurs figure le nom de Sébastien Rertault qui doit y enseigner l'anatomie.
(4) Journal de Poitiers (9 brumaire an V).
(5) Canolle (Joseph-André), né à Roquebrusane (Var), en 1768. Après avoir étudié dans les hôpitaux de Paris et de Toulon, accompagne les grenadiers du Var qui viennent, en 1793, combattre les Vendéens. Lors de l'écrasement des troupes marseillaises, il revient à Poitiers où il obtient, le 9 mai 1793, un nouvel emploi à 1 armée, ce qui lui permet de réclamer, le 24 suivant, la valeur des bagages qu'il a perdus au combat de Thouars. (Arch. Vienne, C. 69.) Nommé, en l'an III, professeur à 1 Ecole centrale, il est en même temps attaché, comme aide en chirurgie, au service de 1 Hôtel-Dieu, jusqu'en fructidor an V. Reçu docteur en chirurgie à Paris, le 23 prairial an XI. Nommé professeur à 1 Ecole préparatoire de médecine, en 1806. Marié à Agathe Vincent, meurt sans laisser d'enfants, le 21 mai 1814.
pratique des plaies des armes à feu (1). En l'an IV et en l'an V, elles n'ont trait qu'à des questions générales d'anatomie.
Ces cours attirent un certain nombre de jeunes gens de Poitiers et du département de la Vienne. Une maison isolée dans les jardins de l'ambulance de l'ancien grand séminaire leur est tout spécialement affectée (2). C'est là qu'ils ont lieu sous la direction de Canolle, adjoint au chirurgien en chef Maury. Ils se font sur l'anatomie jusqu'à l'an V, époque de la disparition de cette ambulance et du transfert des blessés à l'Hôtel-Dieu.
Les étudiants qui les suivent sont assez nombreux à Poitiers pour y fonder une Société médicale cl émulation (3). « Leur intention, déclare le Journal de Poitiers, est de se réunir pour se rendre compte de leurs progrès dans l'étude des différentes branches de la médecine. Ils désirent s'éclairer mutuellement et n'avoir d'autre rivalité que l'ambition de la science, d'autre but que d'être un jour utiles à leurs concitoyens ». Ils se complaisent surtout à discourir longuement sur les qualités morales qu'exige une profession dont la principale, l'humanité, doit occuper la première place dans le cœur de chacun d'eux.
Les préoccupations d'ordre scientifique ou moral n'absorbent point tous les instants dont les élèves peuvent disposer. Nous les voyons, à plusieurs reprises, et notamment le 8 pluviôse an III, assister aux séances du Conseil municipal (4) . Comme ils y font beaucoup trop
(1) De la Bouralière, Mém. Soc. Ant. Ouest, t. I, 3e série, p. 108.
(2) Arch. hôpitaux de Poitiers.
(3) Journal de Poitiers (le 3 messidor an V). (4; Reg. dél. muu., période int., n" 6.
de tapage, le maire leur ordonne de sortir, tout en invitant les administrateurs de l'hôpital à veiller avec plus de soin sur la conduite qu'ils tiennent.
Le Conseil de santé de l'armée adresse périodiquement au maire de Poitiers un pli cacheté contenant les questions auxquelles doivent répondre, par écrit, les étudiants en chirurgie qui, après quelques mois d'étude, désirent obtenir le grade de chirurgien aide-major de 3e classe. Un membre du Conseil municipal est chargé par ses collègues de les surveiller et d'envoyer ensuite leurs copies au ministère de la guerre. En germinal an III, une quinzaine de ces jeunes gens vont rejoindre les armées (1). Il en est ainsi jusqu'à la fin de l'an V.
En résumé, l'enseignement de la chirurgie est assuré, d'une façon régulière, par les docteurs régents de la Faculté de médecine, de 1582 jusqu'à 1700. Ils le suppriment au début du xvme siècle, mais s'efforcent de conserver les avantages qu'ils en retireraient dans le passé. A la suite de vaines tentatives faites auprès de l'autorité royale pour obtenir les subsides nécessaires au paiement des professeurs et de leurs aides, ils s'en désintéressent d'une façon presque complète.
A la veille de la Révolution, entraîné par le mouvement scientifique qui dirige ceux de sa profession, le chirurgien Le Chasseux reprend cet enseignement à partir de 1781, jusqu'à sa mort, en 1790. Bertault et Piorry le continuent l'année suivante, pour le délaisser bientôt. Le premier le reprend en l'an III, mais le cesse au bout de deux ans.
(l)Nous citerons parmi eux : Dorvault, Morichau Beauchant, Arnau> det, Doré, Douxamy, Duraureau, Bagot, Augry, Gagniard, Amiet, Moricheau Beaupré, Guignard, etc.
L'Ecole centrale, créée en l'an III, comporte dans son programme un cours de médecine et de chirurgie dont Canolle est chargé. Deux ans plus tard, ce cours est supprimé, quand l'insurrection Vendéenne prend fin et que les blessés n'encombrent plus les hôpitaux de Poitiers.
L'enseignement de la chirurgie, quoique fort restreint, rendit de grands services à nos soldats, car il permit d'envoyer sur les champs de bataille nombre de jeunes gens actifs et courageux. Certains d'entre eux firent toutes les gnerresde la Révolution et de l'Empire. Ils revinrent ensuite, pour la plupart, en Poitou. C'est là que nous les retrouvons, au début du xix1' siècle, exerçant la médecine et la chirurgie avec un dévouement inlassable.