CHAPITRE VI l'enseignement de l'obstétrique
Incapacité des sages-femmes. — Cours de Marguerite Le Bourcier du Coudray. — J. Maury nommé professeur. — Annonce des cours. — Leur durée. — Conditions requises pour les suivre. — Indemnités do présence pour les élèves. — Concours d'accouchements. — Examens. — Cours de Canolle (an III- V). — Cours de Gagniard (an XI-XV). — Opinion d'Auchier, chirurgien, sur cet enseignement. — Etablissement d'une maternité (1842^.
La Faculté de médecine obligée, comme nous avons vu, de faire des cours aux compagnons chirurgiens, en vertu de ledit de 1579, dut, sans aucun doute, leur donner quelques notions d'obstétrique. Malheureusement, cet ait, pratiqué surtout par les sages-femmes, ou, à leur défaut, par les chirurgiens, ne semble point, à cette époque, avoir attiré tout particulièrement l'attention des médecins. Il en fut ainsi jusqu'à la fin du xvue siècle.
Quant aux sages-femmes, si ledit de 1G92 leur impose l'obligation de subir un examen pour avoir le droit d'exercer, et si celui de 1731 les astreint à deux années d'apprentissage, il n'est point encore question de créer pour elles, comme pour les chirurgiens, un enseignement particulier.
Un tel état de choses ne manque point de produire des résultats déplorables. Nombre de femmes et d'enfants
meurent victimes de 1 incapacité des matrones qui exercent dans les campagnes. La situation devenant de plus en plus grave, finit par attirer l'attention du comte de Blossac, intendant du Poitou. Renseigné par son collègue La Michaudière qui gouverne l'Auvergne, et son prédécesseur Le Nain qui dirige 1 intendance du Bourbonnais, il se résout à créer en le Poitou un enseignement semblable à celui qui existe dans ces deux provinces.
Il fait appel à une maîtresse sage-femme, Angélique- Marguerite Le Boursier du Coudray, qui, pendant quinze ans, avait exercé son art à Paris^ Grâce à l'invention d'un grossier mannequin, elle pouvait ajouter à ses leçons orales certains exercices pratiques (1). Après avoir été brevetée par le roi, en 1759, elle se vit octroyer, en 1767, le droit d'enseigner son art dans tout le royaume. 11 lui fut permis d'ouvrir des cours publics et particuliers partout où bon lui semblerait. De plus, on la gratifia d'une pension annuelle de 8.000 livres et, plus tard, d'une retraite de 3.000 livres.
Arrivée, le 31 octobre 1764, à Poitiers, la dame du Coudray ouvre ses cours le 15 novembre. Elle les continue jusqu'au 14 janvier de l'année suivante (2). Avant de commencer une nouvelle série de leçons, elle demande au maire la permission de faire une démonstration publique de son art dans la salle de l'hôtel de ville, le samedi 19 du même mois, à 2 heures. Elle a lieu en pré-
(1) Dr Delaunay, l'Obstétrique dans le Maine aux XVIII* et XIX* siècles, Le Mans, 1911.
(2) Dr Roland et P. Rambaud, « 1 Institution d'un cours d'accouchements à Poitiers au xvme siècle » (Poitou médical, 1er juin 1902). La ville de Châtellerault y envoya quatre élèves qui lui coûtèrent 354 livres (Godard Livre de raison d'une famille châtelleraudaise, t. I, p. 148).
sence de l'intendant, des médecins, des chirurgiens, de plusieurs personnes de distinction et de tout le conseil municipal.
A la suite d'une nouvelle série de leçons qui durent deux mois, la dame du Coudray réunit encore à la mairie, le 22 mars suivant, les mêmes personnes, en compagnie du lieutenant de police. Elle annonce qu'elle va faire concourir entre eux les élèves en chirurgie qui ont suivi son enseignement. Celui qui mettra le plus d'adresse à opérer, avec son appareil, un accouchement double, sera proclamé lauréat. Les concurrents sont au nombre de douze. Le nommé Joseph Poupet, garçon chez Sartre- Delisle, obtient le prix pour n'avoir mis qu'une minute à effectuer l'opération. Le maire, Jacques Stinville, lui remet « un étui de chagrin, garni de lancettes et orné d'argent aux armes de la ville et de M. le comte de Blossac qui a eu l'obligeance de l'envoyer de Paris » .
La réunion se termine par une allocution de la du Coudray qui remercie l'intendant et le corps de ville « des bons traitemens, égards et politesses qu'elle en a reçu ». Elle termine en faisant cadeau à la municipalité de sa machine avec ses garnitures et d'un livre d'instruction, le tout renfermé dans une grande boite. Enfin, elle désigne pour la remplacer, en qualité de démonstrateur, le chirurgien Louis-Joseph Maury.
Cette nomination, faite de sa propre autorité, n'étant point du goût des maîtres, ces derniers protestent immédiatement et proposent un autre de leurs confrères à sa place. Pour éviter toute discussion à cet égard, la du Coudray les engage à s'en rapporter à la décision que prendra le comte de Blossac.
Le 3 avril 17()5, elle réunit les maîtres chirurgiens et leur déclare que, parmi les élèves sages-femmes, il s'en trouve plusieurs fort capables et fort intelligentes qui voudraient obtenir deslettres de maîtrise. L'un d'eux, Guillaume Piorrv, proteste en déclarant qu'elles n'ont pour la plupart que de deux à quatre mois d'apprentissage au lieu des deux ans exigés par les statuts de leur communauté. La du Coudrav, sans insister davantage, se lève en déclarant qu'elle soumettra l'incident au comte de Blossac. Les chirurgiens lui répondent qu'ils en feront autant de leur côté.
Après le départ, pour Niort, de la maîtresse accoucheuse, le 4 avril 1765, le receveur de la mairie vient déposer, le 15 suivant, sur le bureau du Conseil, l'état des dépenses que son séjour a occasionnées à la ville pendant cinq mois. Elles se montentà 1.038 livres 3sols, somme dont il réclame le remboursement.
Après une longue hésitation, la mairiese résout, le 20 mai suivant, à autoriser le versement de cette somme. Comme ce n'est point la municipalité qui a fait venir la du Coudrav du Périgord à Poitiers., il est fait observer que cette dépense devrait être mise au compte de l'intendance. Toutefois, personne n'osant présenter une telle observation au comte de Blossac, la ville se voit obligée de payer les frais de voiture, la location des meubles et des instruments de ménage, le bois de chauffage et les chandelles qui ont été employés par la maîtresse sage-femme.
Le comte de Blossac, d'accord avec la du Coudrav et sans tenir compte des protestations des chirurgiens, désigne Maury pour continuer les cours d'accouchements. Chaque année, une affiche est remise aux curés clés
paroisses avec ordre de la lire le dimanche qui en suivra la réception, et cela à l'issue de la messe. Elle a pour but d'indiquer la daie à laquelle renseignement devra commencer et, en même temps, les conditions exigées de ceux ou de celles qui voudront les suivre. A parlir de 1773, les. Affiches du Poitou la reproduisent tous les ans et, après sa disparition, le Journal de Poitiers et du département de la Vienne continue les mêmes annonces.
Tout en les insérant, ces journaux ne manquent point, à l'occasion, de les accompagner d'une certaine réclame. En 1773, les Affiches du Poitou vantent cet enseignement. Elles constatent que l'intelligence des auditeurs a pleinement répondu, l'année précédente, au zèle du maître. Les élèves ont tous bien compris les leçons théoriques et pratiques, ce qui leur a permis d'acquérir le diplôme d'accoucheurs ou de sages-femmes.
Cette réclame se continue en 1778 et années suivantes, pour cesser, en 1782 et 1783, par suite d'une omission. Elle reprend en 1784 et se termine par l'éloge de Maury qui saura, comme par le passé, employer pour l'instruction de ceux qui viendront l'écouter, « son talent si connu et son zèle ordinaire qui lui ont valu la reconnaissance publique )>.
Sous la Révolution, c'est le directoire du département qui en souligne l'utilité. Son arrêté du 15 avril 1791 déclare que a 1 homme ne naissant aujourd'hui que pour le service de l'Etat et de la société, sans autre distinction que celle de ses vertus et de ses talents, ces titres inaliénables et sacrés doivent intéresser plus quejamais la sollicitude des corps administratifs sur les moyens de
veiller à sa conservation » (1). Il ajoute que « des expériences funestes n'ont que trop justifié l'insuffisance des sages-femmes. On en voit une infinité, « surtout dans les campagnes, qui travaillent aux accouchements sans avoir la plus légère idée des principes de cet art ». Il se termine en indiquant la date de l'ouverture des cours.
Le 14 messidor an III, ce même directoire vient dire que l'art des accouchements est celui qui multiplie et conserve l'espèce humaine (2). Après avoir injus tement, du reste, hlàmé le passé, de n'avoir rien fait pour y pourvoir, il vante les législateurs qui ont perfectionné l'art de rendre l'homme heureux par la vertu et la liberté. Tout en flétrissant l'ignorance, il ajoute : « Avec quelle jouissance les hommes libres ne verront-ils pas les principes précieux de l'art des accouchements ! Avec quel empressement les femmes républicaines n'honoreront-elles pas la nature et leur propre sensibilité ? » Il termine en déclarant que toutes les municipalités devront annoncer que l'ouverture des cours aura lieu le 1er thermidor.
Leur date et leur durée sont assez variables. Tout d'abord, ils commencent vers le 15 mai. Ils ont lieu, par la suite, vers le 18 janvier, puis en février ou en avril. Au début de la Révolution, c'est encore en avril, et enfin en mai. D'une façon générale, leur date varie entre février et mai, mais ce dernier mois semble avoir été le plus souvent désigné.
Pendant le séjour de la du Coudray à Poitiers, les
(1) Arch. Vienne, L. 62. Cette délibération est reproduite l'année suivante au début des cours.
(2) Arch. Vienne, L. 210, p. 223.
leçons se continuent, comme nous l'avons vu, pendant deux mois. Il en est ainsi jusqu'en 1778. époque à laquelle on les prolonge un mois déplus. Dans le but de faire des économies, l'intendant Boula de Nanteuil les réduit, en 1786, à un seul, sous prétexte que les élèves mariées restent trop longtemps éloignées de leur ménage. Afin de compenser cetle réduction de temps, elles doivent assister à deux leçons par jour.
Les femmes désireuses de les suivre sont tenues, conformément à l'article 72 des statuts généraux du 23 février 1731, d'avoir au moins 20 ans, sans qu'il leur soit indiqué délimite d'âge (1). Le comte de Blossac exige, dans son règlement, qu'elle ne dépasse point la quarantaine (2). Boula de Nanteuil l'abaisse à 35, mais la Révolution la remet à 40 (3). Une règle générale obligeait toutes les élèves à se munir de leur acte de baptême avant de se faire inscrire.
Les aspirantes devaient présenter un certificat du curé de la paroisse qu'elles habitaient, constatant leur bonne vie et mœurs. Certaines s'étant parfois montrées trop peu intelligentes et incapables de profiter de cet enseignement, les curés furent encore priés, en 1780, de vouloir bien indiquer celles qui poliraient avoir des dispositions suffisantes pour faire de bonnes sages -femmes. Nous verrons que celte indication, insérée parfois sur les affiches annonçant les cours, eut à cette époque une réelle importance.
(1) En 1807, l'âge fut abaissé à 18 ans, d'après un règlement du ministre de 1 intérieur.
(2) En 1781, elles ont respectivement, les unes et les autres. 20, 23, 26 et 38 ans (Aff. du Poitou*.
• 3) Arch. Vienne, L. 210.
Les étudiants en chirurgie, de même que les femmes habitant Poitiers, devaient suivre les cours à leurs frais. Les autres avaient droit au voyage payé, soit par celui qui les désignait, soit par le curé de leur paroisse ou le seigneur de leur localité. Pour éviter de trop lointains déplacements et des dépenses trop considérables, la généralité du Poitou fut divisée en deux sections . La première comprenait Poitiers, Chàlellerault, Thouars, Confolens et Saint-Maixent (1) ; la seconde, Niort, Fontenay et Les Sables-d'Olonne (2). Les élèves recevaient 20 sols par jour pour leur nourriture et 2 livres par mois pour leur logement (3). A partir de 1786, le prix de la nourriture fut réduit à 15 livres par mois, soit 10 sols par jour. Celles qui habitaient Poitiers ou les paroisses voisines ne touchaient aucune indemnité.
Le chirurgien Joseph Maury reçoit, en qualité de démonstrateur, une somme annuelle de 200 livres.
(1) Arch Vienne, L. G22. Le 14 décembre 1768, le chirurgien Ajmard, qui enseignait l'obstétrique à Niort, demande à l'intendant de lui permettre daller faire des cours à Saint-Maixent. Sa demande est renvoyée au duc de la Vrillière, qui lui en accorde l'autorisation, le 6 mai 1772. Il va même jusqu'à défendre aux matrones non reçues d'exercer, sous peine de 50 livres d amende (Arch Vienne, C. 62.) — En 1772, un cours s'élablit à Civray par orde de l'intendant. Il fonctionne dans les mêmes conditions que celui de Poitiers. lAff. du Poitou, 111*2 ) — A Loudun, Gilles de laTourette commence le sien à partir de 1780 et le continue pendant la Révolution. En 1787, il publie l'Art des accouchements, etc. (Angers, Pavie. — Paris, Leclerc, 2 vol.)
(2) Des cours furent installés à Niort tout d'abord, puis cessèrent. Le chirurgien Dudon les reprit en 1780 Le chirurgien Balard en créa également à Fontenay et les continua jusqu en 1794. Ils avaient lieu deux fois dans l'année. Chacune des femmes recevait 1 livre 10 sols par jour pour sa nourriture et 10 livres par mois pour son logement. Aucune d elles ne devait avoir plus de 35 ans et leur nombre ne point dépasser 30. (Société d émulation delà Vendée, année 1890.)
(3) A Tours, ou leur donnait 12 livres par mois. (D1' DelaunajT, loc. cit.)
C'est dans sa propre maison, située quartier B, n° 74, près de la poste aux chevaux, que chaque matin, à 8 heures, il donne ses leçons.
Son enseignement est à la fois théorique et pratique. Il se sert, pour le premier, du livre publié par la du Coudray et, pour le second, de la grossière mécanique qu'elle lui a laissée en partant. Cette machine constitue pour lui une invention merveilleuse. « Elle reproduit, dit-il, à l'intérieur comme à l'extérieur, toutes les parties dans lesquelles l'enfant se trouve renfermé dans le sein de sa mère. Elle donne la faculté de le placer dans toutes les positions imaginables et, par conséquent, d'exécuter tous les accouchements possibles. C'est en faisant opérer ses élèves que Mme Ducoudray les instruisit, et l'on sentit que cette méthode était la seule qui pût être employée vis-à-vis des femmes de la campagne» (1). La machine ordinaire se vendait 300 livres et celle de luxe 500 livres (2i. L'invention de cette matrone fut, en réalité, à cette époque, fort utile pour l'enseignement de l'obstétrique,
Afin de compléter les leçons, il était donné aux élèves une Instruction pour l'art des accouchements (3). Elle comportait deux pages de texte du format petit in-4°. C'était un simple questionnaire comprenant dix demandes avec leurs réponses. Elles avaient trait à l'anatomie du bassin de la femme. Au reste, toutes, très simples, très rudimentaires et sans grande précision.
(1) Arch . Vienne, L. 210.
(2) Dr Delaunay, loc. cil. — En 1839, cette même machine ne valait plus que 60 francs. (Arch. Vienne, t. I, 14.)
(3) Arch. Vieune, L. 210,
Les étudiants en chirurgie qui suivent les cours Sont en moyenne au nombre de dix à quinze et même parfois vont jusqu'à vingt. Les élèves sages-femmes varient depuis sept, en 1780, jusqu'à quatorze ou quinze et même vingt-deux en 1790 (1). Ce dernier chiffre est le plus élevé qu'on ait pu rencontrer.
Les concours établis parla du Coudray à la fin de chaque série de leçons, se continuent plus tard à la mairie, dans la salle du Conseil. En 1778, quatorze compagnons chirurgiens, âgés de 17 à 24 ans, y viennent concourir en présence de l'intendant et du maire (2>. Le premier prix consiste dans « un étui de galucha garni en argent, armé de six lancettes et à châsses de nacre de perles montées d'or », avec les armes de l'intendant à un bout et celles du maire à l'autre. De son côté, le professeur reçoit « un étui portatif de Garangeot, garni d'instruments montés en argent, orné de trois médaillons portant les armes de l'intendant et de la ville avec celte devise: Ad prœmium ducet labor ».
Le 3 septembre 1790, les Affiches du Poitou nous en décrivent un second qui a lieu dans la salle Saint-Côme aux Jacobins. Il est fort brillant, car parmi les concurrents, six se trouvent d'égale valeur. Le sort peut seul décider quel sera l'heureux vainqueur. 11 désigne Pierre Augris, né à Laleu en Poitou. On lui remet un lancettier garni de galucha. Tous les autres reçoivent un livre intitulé : Y Art des accouchements démontré par des principes de chirurgie et de mécanique, dont l'auteur est André Levret, accoucheur de Mmela Dauphine. A cet
(1) Affiches du Poitou et Arch. Vienne, -C. 622.
(2) Affiches du Poitou (1778).
ouvrage, on ajoute un traité « clairet succinct » De V Art des accouchements, du docteur Robin (1). Plus tard, on leur donne l'ouvrage de Baudeloque.
Le concours est suivi d'examens que passent les étudiants en chirurgie désireux d'obtenir le titre d'accoucheur. Dans ce but, il en est qui suivent les cours pendant deux ou trois ans. Les épreuves sont présidées par le professeur Maury et non par le lieutenant du premier chirurgien du roi. Elles paraissent avoir été peu difficiles. En 1773, tous les aspirants sont reçus, et le jury constate a qu'ils ont bien entendu les leçons qu'on leur a donné tant sur la théorique que sur la pratique de l'art des accouchements, relativement à la machine de la dame du Coudray » (2). Il en est de même pour les quinze qui se présentent en 1783.
Les élèves sages-femmes en passant cette épreuve obtiennent un certificat en vertu duquel elles peuvent se présenter devant la communauté des maitres chirurgiens qui, après un nouvel examen, leur accorde le titre de maîtresses sages-femmes avec le droit d'exercer. A partir de 1791, Maury seul remplace ses confrères. 11 délivre à celles qui lui ont répondu d'une façon convenable, un certificat qu'elles doivent remettre au directoire afin de pouvoir pratiquer leur art (3). Avant de s'en aller chez elles, toutes reçoivent le livre de Mme du Coudray. En 1783, on engage celles qui sont illetrées, de le mettre entre les mains d'une personne capable
(1) Dr Delaunay, le Monde médical parisien au XVIIIe siècle, Paris,
(2) Affiches du Poitou. 8 juillet 1773 ; id , 1783 (3/ Arch. Vienne, L. 2iJ
de leur en faire la lecture (1); Comme nous verrons plus loin, nombre d'entre elles étaient dans ce cas.
Le cours de Maury, commencé en 17(37, se continue sans interruption sous les auspices de l'intendant, puis de la commision intermédiaire et enfin du directoire du département. Le 7 mai 1791, il en offre le programme aux membres du Conseil municipal et, à cette occasion, prononce un discours dans lequel il développe « les sentiments d un patriote et d'un bon citoyen » (2). L'année suivante, absorbé par ses fonctions de chirurgien de 1 Hôtel-Dieu, il est obligé d'abandonner ses leçons pour donner ses soins « du malin au soir », comme il le dit, aux blessés qui arrivent de l'armée de l'Ouest.
Le 16 prairial an III, il demande la permission de les reprendre, car n'ayant plus guère de malades à soigner, il jouit de toute sa liberté. Il propose au directoire la réimpression de son affiche de 1792, dans le but de l'adresser à toutes les municipalités du département (3). A la fin de la demande, il l'ait observer qu'autrefois les femmes de la campagne « n'avaient qu'une routine sans principes, occasionnant une foule incalculable d'accidents dont l'humanité gémissait et qui nuisaient à la population ». Enfin, il dépose sur le bureau un court mémoire dans lequel il donne un aperçu de la façon dont renseignement avait lieu et des dépenses qu'il occasionnait.
Ce fut la dernière fois que se firent les cours créés par le comte de Blossac. Le 22 floréal an III, le citoyen Bâ-
ti) Affiches du Poitou, 1/83.
(2) Rég. del. mun., n" 198.
(3j Arch. Vienne, L 210.
raiilon, représentant du peuple en mission, prend un arrêté dans le but d'installer une Ecole centrale à Poitiers, conformément à la loi du 7 ventôse précédent (1).
L'article 1er de cet arrêté dit que a le professeur d'hygiène qui enseignera l'art des accouchements, comprendra dans son cours « le régime propre aux femmes enceintes, les accidents, les maladies auxquelles elles sont sujettes en cet état, le moyen d'y remédier, le manuel des accouchements, les suittes de couches et leur traitement, le sevrage, les maladies et l'éducation physique du nouveau-né ». L'article 2 invite les officiers de santé des campagnes et les sages-femmes à venir y assister.
Le 5 messidor suivant, Canolle, ayant obtenu au concours la place de professeur, commence ses leçons. 11 débute par un discours dans lequel il insiste sur la nécessité de la repopulation. •« Les projets des potentats, dit-il, Font de temps en temps à la race des homnïes des playes terribles qui semblent épuiser la masse des générations vivantes » (2). Il continue par passer en revue les différentes causes de la dépopulation et il insiste sur les fautes commises au cours des accouchements, il termine en engageant les mères adonner elles-mêmes le sein aux nouveau-nés et fait pour cela appel à leurs maris. « L'estime de vos épouses, ajoute-t-il, les
(l)Arch. Vienne, L. 271.
(2i Ms. appartenant au docteur Mérine, qui a eu l'aimable obligeance de nous le communiquer. Les cours se divisent en quatre grandes parties comprenant : 1" l'étudî du bassin ; 2° l'accoucbement normal; 3° les accoucbemenls anormaux : 4° tes soins à donner à la mère et à l'enfant- Le tout se subdivisait en vingt neuf chapitres.
premières caresses de vos enfants, ne valent-elles point toutes les flagorneries de l'adulation et tout le bavardage de la coquetterie. Bientôt, nous serions réduits à détester la beauté si elle tuait la sensibilité. »
L'abolition de ce cours, qui ne dura que deux ans, nous est signalée par un article du Journal de ta Vienne en date du 10 germinal an V. L'auteur de l'article rappelle les obligations que la ville de Poitiers avait contractées à l'égard de Maury qui, pendant trente ans, enseigna l'art des accouchements (1). Dans l'intérêt de l'humanité, il serait utile qu'il reprenne ce cours qui, dans le passé, avait eu tant de succès. « La patrie réclame de ses talents celte preuve de son amour pour l'humanité et pour la chirurgie. »
Le 1er prairial an X, le Conseil général de la Vienne, frappé du grand nombre de décès occasionnés par les sages-femmes, « déclare qu'il importe de les faire cesser et d'établir un cours d'accouchements à Poitiers où les femmes qui se livrent à cet état, dans les différens arrondissements, seront reçues et instruites, comme elles l'étaient autrefois sous l'ancien intendant » (2). La dépense à prévoir est fixée à la somme de 1.508 francs.
Le 15 floréal an XI, dans le but d'obéir à la loi du 19 ventôse précédent, qui prescrit l'établissement dans le principal hospice de chaque département d'un cours annuel d'accouchements, à la fois théorique et pratique, le Conseil général se décide à le mettre à THôtel-Dieu de
(1) Le 6 ventôse an Vil, Fleurant Jarrieau, chirurgien à Saint-Pierreles-Eglises, demande au Directoire la permission d ouvrir un cours gratuit d'accouchement à Chauvigny, sous la surveillance delà municipalité. Il n'obtient aucune réponse. (Arch Vienne, I-. 271.)
(2; Arch. Vienne^ N. I 1 bis.
Poitiers. Les sages-femmes des divers arrondissements, de même que les officiers de santé qui voudront se présenter devant le jury médieal, pourront le suivre. Une somme de 1.500 francs est votée pour les frais qui devront en résulter.
Cet enseignement se continue pendant les deux années qui suivent. Le lel prairial an XIII, le Journal de Poitiers fait savoir qu'au nombre des cours gratuits de médecine « se trouve celui de Gagniard, docteur en chirurgie, oui traitera des soins à donner aux femmes enceintes. Il développera les lois et le mécanisme de l'accouchement naturel, les moyens de la nature et les ressources de l'art dans de telles circonstances, etc. » (1). Il aura lieu dans la salle de l'ancien département, à partir du 15 prairial. Ce fut le dernier des cours libres institués pour les sages-femmes à Poitiers. L'année suivante, l'école de médecine ayant été ouverte, Canolle eut de nouveau la charge d'enseigner, avec les opérations chirurgicales, l'art des accouchements.
Si, au point de vue officiel, les leçons sur l'obstétrique rendirent des services dans les campagnes, ils n'en furent pas moins l'objet de nombreuses critiques formulées par des personnes au courant de celte question. En 1777, la dame du Goudray écrit elle-même que son enseignement devrait s'adresser surtout à des chirurgiens
(1) Gagniard (Laurent), né à Poitiers en 1776, nommé chirurgien de 3" classe dans l'armée navale, y figure de thermidor an III à ventôse an IV. Passe, du 23 fructidor an IV au 15 nivôse an X, au 6e régiment d'infanterie. Reçu docteur en chirurgie à Paris, le 16 vendémiaire an XI ; adjoint comme chirurgien à Maury à l'Hôtel-Dieu de Poitiers, en 1802 ; lui succède quelques années plus tard. Nommé professeur d'anatomie et de physiologie à l'Ecole de médecine en 1806, meurt le 23 juillet 1821.
chargés, par la suite, d'instruire les sages-femmes (1). On éviterait ainsi la peine de déplacer quantité de femmes souvent imbéciles et sans aptitudes qui ne retireraient aucun fruit de ses leçons et ne laisseraient que le regret « des dépenses inutiles qu'on aurait fait pour elles » .
Une lettre du 19 août 1779, adressée aux Affiches du Poitou, déclare que, malgré les cours de Maury, on n'obtient qu'un maigre résultat au point de vue du niveau scientifique des matrones. La cause en esta l'entêtement et à l'imbécillité des gens de la campagne qui, par routine, croient qu'on ne peut rien apprendre en dehors de leurs paroisses, et que, pour faire une bonne accoucheuse, il n'est pas nécessaire d'aller « accoucher un fantôme ou des femmes de bois ». Nombre de celles envoyées à Poitiers par les curés, n'ont point eu de succès auprès des paysannes qui, dans la majeure partie des paroisses, ont refusé de les employer (2). Nos bonnes campagnardes, trop souvent victimes des élèves de Maury, préféraient s'adresser à des praticiennes dont elles connaissaient l'expérience.
Le réquisitoire le plus complet écrit contre cet enseignement, par trop sommaire, est celui que fit, en 1774, un certain Auchier, maître chirurgien à Niort et membre de la communauté des chirurgiens de Civray (3). Son travail fut présenté à la Commission intermédiaire du Poitou, en 1788.
Il commence par prouver, à l'aide de quatre exemples,
(1) Dr Delaunay, loc. cit.
(2) Le lieutenant de police de Civray menace de poursuivre les femmes non diplômées et de les faire condamner à 20 livres d'amende, en vertu de l'article 77 du règlement des chirurgiens de 1731-
(3) Arch. Vienne, C 622.
que les matrones ne sont point instruites et ne sauraient l'être dans l'état actuel. La science des accouchements est bien trop compliquée pour qu'on l'apprenne sans études et sans dissections (1). Les connaissances anatomiques du bassin de la femme et les positions prises par les enfants ne sauraient être connues autrement. Les machines, ou « phantômes )>, ne peuvent servir qu'après avoir pratiqué de telles recherches.
Les sages-femmes sont actuellement privées de ces deux moyens. Quelques-unes ont, il est vrai, reçu des leçons de Mme du Coudray, mais, «. à peine une en a profité, et tout est oublié. Je ne crains pas même d'ajouter (sur d'être avoué de tous les gens instruits) que le cours de cette dame a été plus nuisible qu'utile. Il s'est formé des demi-savantes qui, sans rien approfondir, se sont crues ses égales ; devenues téméraires, elles ont négligé d'appeler des chirurgiens dans les cas difficiles et il en est résulté de funestes effets ». Aussi, plusieurs filles, frappées de ces accidents dont elles ont été témoins ou qu'elles ont entendu raconter, préfèrent le célibat au mariage.
Un seul cours existant à Poitiers, la province tout entière peut-elle en profiter ? Le peu de temps qu'il dure et son caractère purement théorique sont insuffisants pour instruire des femmes sans instruction dans l'art des accouchements, a La majeure partie ne sait pas lire, et beaucoup ont si peu de mémoire, qu'elles oublient promptement ce qu'on leur a dit. »
(1) En 1790, le médecin Gallot écrit que les maux de sein sont très répandus en Poitou à la suite de couches souvent très fâcheuses, tant par la misère que par les mauvaises manœuvres des sages-femmes et des chirurgiens ignorants qui sont, après les charlatans, les plus destructeurs des campagnes. (Soc. ém. de la Vendée, année 1871, p. 129.)
Il termine en proposant de créer des cours à Niort et d'envoyer des professeurs dans les gros bourgs voisins. Ils choisiraient les personnes les plus intelligentes. L'Hôtel-Dieu de cette ville devrait avoir une salle spéciale destinée aux pauvres femmes à la veille d'accoucher. On y installerait quelques lits, séparés des autres, pour les accouchements clandestins des filles dépourvues de tout secours. On pourrait y recevoir celles qui voudraient se faire soigner par les élèves sages-femmes. L'enseignement comprendrait : 1° l'emploi du modèle ou « phantôme » ; 2° les opérations obstétricales sur nature ; 3° le traitement à faire après l'arrivée de l'enfant ; 4° il serait bon d'y ajouter des leçons sur les qualités que doivent posséder les nourrices, et créer, dans la maison, des professeurs avec un bureau pour celles qui voudraient se louer.
Ces sages observations nous portent à croire que l'article 71 des statuts de 1731, qui exigeait des futures matrones deux années d'apprentissage, était devenu lettre morte. De là, l'erreur des intendants qui, à la suite de la du Coudray, crurent qu'un enseignement oral, accompagné de quelques manipulations à l'aide d'un mannequin, pouvait suffire à rendre des femmes peu cultivées aptes à exercer un art parfois fort difficile.
Les étudiants de l'école de médecine de Poitiers demandent, en 1833, avec l'appui de leurs professeurs, la permission de visiter les détenues sur le point d'accoucher, qui se trouvaient au petit hôpital de la Visitation (1). Cette permission leur est refusée, sous prétexte que « la pudeur
(t) P. Rambaud, « l'Ecole de médecine de Poitiers à ses débuts ». (Arch. médico chirurgicales du Poitou, 1900.)
publique et privée, autant que la discrétion dues à des femmes que le repentir peut accompagner, s'y opposent ». Enfin, le ministre de l'intérieur, par sa circulaire du 6 octobre 1837 et sa lettre du 14 août 1838, invite le Conseil général de la Vienne a fonder une maternité. Il ajoute que seules, les villes de Poitiers et d'Arras en sont encore dépourvues (1). Quatre ans plus tard, le docteur Claude-Charles Barilleau, directeur de l'Ecole de médecine, obtient l'achat dune maison appartenant à Fourreau de Beauregard. En 1742, la maternité y est installée près de l'Hôtel-Dieu, sous la direction du docteur Delphin Bonnet, secondé par la dame Piot, maîtresse sage-femme. Ainsi fut établi l'enseignement complet de l'obstétrique, dans des conditions qui n'ont point varié jusqu'à nos jours.
(1) P. Rambaud, « l'Ecole de médecine de Poitiers à ses débuts ». (Arch. médico-chirurgicales du Poitou, année 1909.)