H) LA COMMUNAUTÉ
J'exposerai ces principes avec tous leurs développementsdans V Histoire des Égaux (1), mais j'ai dû les rappeler ici , pour mettre l'esprit du lecteur à même de saisir sans efforts toute l'irréfutabilité de l'affirmation sur laquelle j'appuie la vérité que je traite actuellement, à savoir : que la solidarité est la première condition non seulement de la vie, mais encore de l'existence de l'homme. Or, il n'y a point solidarité là où il n'y a pas association réelle. V homme est donc né pour la société. Tous les penseurs qui ont sérieusement médité la cause, les moyens et la ûn de son existence, ont unanimement reconnu cette vérité.
Mais quelles sont les bases véritables de la société, e'est-à-dire : quelles sont les clauses justes, rationnelles, et par conséquent rigoureuses du contrat éternel qui établit les limites de la solidarité de l'individu envers la société, et de la société envers l'individu ? Voilà la question qui a fait l'objet des débals de l'intelligence humaine, depuis les temps les plus éloignés dont il nous reste quelque souvenir. Cependant, tous les socialistes, tous les philosophes vraiment dignes de ce nom et par l'élévation de leur pensée, et par la vaste puissance de leur intelligence, et surtout par leur grand amour pour l'humanité, ont encore unanimement reconnu que le pouvoir de l'homme sur l'homme est une monstruosité enfantée par l'oubli seul des principes constitutifs de toute société, et de la part de celui qui l'exerce, et de la part de celui qu i le subit. Cela est tellement vrai , que ceux qui ne l'ont pas combattu formellement, soit parce qu'ils n'avaient pas trouvé à quelle condition la société peut se maintenir
(1) Le premier numéro de tel ouvrage est en ven(e an prix de 30 c.
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sans lui, soit parce qu'ils craignaient de s'exposer aux effets de son ressentiment et de sa puissance constatée, n'ont pu justifier leur tolérance, à son égard, qu'en raison de quelques avantages qu'il avait pu produire comme correctif du désordre que lui seul avait causé, ou bien de la prétendue insuffisance de l'humanité à exécuter seule, c'est-à-dire sans contrainte, les conditions d'un ordre social quelconque.
Un petit nombre, moins timides et plus éclairés, ont osé, à différentes époques, et dès l'antiquité la plus reculée, examiner la question face à face, et proclamer hautement le résultat de leurs investigations. C'est à ceux-ci surtout que nous devons de savoir que ïégaliié absolue a été l'objet des constants efforts de l'humanité, quoiqu'elle ne l'ait jamais, avant notre époque, ni comprise ni formulée. Elle sentait bien toute l'étendue des maux que son absence lui causait, mais elle ne voyait pas tous les biens que sa présence lui eût procurés. Elle y tendait invinciblement, comme l'eau cherche invinciblement son niveau. Le besoin de la posséder était, chez elle, à l'état de sentiment, mais non point à l'état de science. Voilà la seule cause de tous ses errements cl de toutes ses méprises; voilà pourquoi tous ses efforts et toutes ses tentatives successives n'ont abouti, jusqu'à nos jours, qu'à constater sa marche incessante, mais lente et pénible, vers la science, qui devait enfin lui apparaître un jour comme raison suprême de toutes choses, et donner complète satisfaction à ses appétits et à ses désirs jusque alors insatiables, par la compréhension certaine et par la pratique absolue des vérités éternelles* qu'elle seule révèle et peut constater. Rappelons en peude mots quelques unes des principales époques au*»
quelles l'humanité a prouvé qu'elle n'a jamais perdu de vue le but où nous la croyons enfin près d'arriver, quelques tentatives que l'on puisse faire pour l'en détourner.
Les fondateurs des anciens mystères en avaient compris l'excellence; mais comme ils n'avaient pas découvert que les conditions qui président à la conservation de l'homogénéité sont rigoureusement communes à toutes les modifications qui la constituent, ils crurent que toutes les intelligences n'étaient pas capables de s'élever à la compréhension de cette vérité sublime, et ils la réservèrent pour les élus. De là la vérité pour quelques uns et le mensonge ou l'allégorie pour tous les autres; de là les castes heureuses et fières, et le profane vulgaire abandonné à la misère et à la stupidité.
Lycurgue, plus profond dans la connaissance de l'humanité, généralisa davantage l'application; mais comme il n'avait aucune idée de la solidarité humaine, et qu'il ne trouvait par conséquent dans la nature aucune sanction à la loi sociale, il créa t égalité relative au lieu de l'égalité absolue. 11 ne fit que consacrer l'individualisme par la loi agraire, et en proclamant l'égalité il conserva l'esclavage.
Les Gracques, et plus tard Catilina, voulaient sans doute abolir l'esclavage; mais, privés, comme leurs devanciers, de toute idée de solidarité humaine, ils n'aperçurent aucune expression de l'égalité plus complète que la loi agraire.
La grande école palingénésiaque, sortie du sanctuaire des Esséniens, comme ils étaient sortis eux-mêmes du sanctuaire des anciens élus, approcha beaucoup plus de l'égalité absolue, car elle abolit l'esclavage, et elle proclama l'indivisibilité humanitaire, ou l'unité sociale. Elle
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compta de nombreux apôtres, el vil ses principes répandus dans presque tout l'univers connu , sur la fin de l'ère ancienne. Elle aussi chercha la sanction sociale en dehors de la nature, dont elle n'avait pas pénétré l'essence, cl elle conserva le mythe, ou cause inconnue et gratuitement supposée des effets palpables qui constituent la vie sociale. Elle ne put donc arriver à la réalité, et ellenefit que constater un immense progrès.
Le christianisme, qui n'était qu'une des nombreuses sectes de l'école palingénésiaque, lit un pas de plus qu'elle dans la pratique, mais il matérialisa le mythe, et dès lors l'humanité fut jetée dans une voie indéfinie de mensonges, qui devait la conduire au catholicisme, c'est-àdire à la sanction sacrilège du pouvoir de l'homme sur l'homme, par la négation de l'égalité sur la terre, en échange de son triomphe complet dans un monde purement imaginaire et sans valeur hypothétique, comme sans valeur réelle.
Tous les principes dont la science avait si péniblement enfanté la démonstration se trouvèrent ainsi dénaturés par le catholicisme. La théorie sociale ne fut plus qu'un vain assemblage de mots vides d'idées et de conséquences; et la pratique, qu'une série bizarre et monstrueuse de lois, d'usages, de moeurs et de coutumes que la folie, la cruauté, l'impudence et la déraison semblaient avoir élaborés de concert, comme un défi porté à la science et comme une dérision outrageante jetée à la face de l'humaniié, en signe de son avilissement éternel et de son impuissance définitivement consialéc à saisir jamais le beau, le juste, le bon et le vrai, prémisses du bonheur dont l'égalité absolue est la véritable et seule formule. Voilà où aboutirent les efforts et les tentatives de l'ancien
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monde; voilà comment fui étouffée, dans son berceau, celte grande régénération promise par tant et de si éloquentes voix!
11 fut facile au catholicisme d'accomplir cette œuvre de perturbation dans le domaine de l'intelligence, parce que les vérités acquises, avant son apparition, à la cause de l'égalité, n'étaient pas appuyées, comme nous venons de le voir, sur un critérium inniable, qui en sanctionnât la démonstration et l'application rigoureuse. Le catholicisme trouva l'humanité incertaine et désireuse, comme elle l'est surtout dans ces grandes époques où, de découvertes en découvertes, elle est parvenue à reconnaître la plus grande partie des causes qui produisirent son malheur dans le passé, sans deviner encore sur quoi elle peut fonder ses espérances de bonheur à venir. Le sentiment dominait alors l'intelligence : on cherchait donc des sensations et non des démonstrations. Le catholicisme, œuvre de natures perverses, comme il s'en trouvera toujours, si l'on ne met en pratique le moyen de les guérir ou de les paralyser, comprit bientôt qu'il lui serait facile, à la faveur de ce vaste pêle-méle d'indécision et d'irréflexion, de ramener le genre humain à cet état de passivité dont il n'était sorti qu'après tant de siècles de malheurs et d'efforts, qui se trouveraient ainsi perdus pour son expérience. Il dogmatisa la tradition symbolique, dramatisa l'allégorie, et l'humanité, poussée par sa soif brûlante d'émotions, se précipita dans ce fleuve d'illusions et de mensonges où elle perdit en même temps et le souvenir des causes de son malaise perpétuel, et le sentiment de ses besoins réels, et partant la volonté d'en chercher la satisfaction. Lorsque le cœur se saturait ainsi d'émotions menteuses, l'intelligence, qui n'avait plus rien
n'est plus une utopie. 15 à faire dans ce travail de sensations indéfinies, perdit l'habitude de ses fonctions; la*pensée s'immobilisa, et la grande question du bonheur commun fut indéfiniment ajournée î
Cependant, hâtons-nous de le dire, malgré la léthargie intellectuelle dans laquelle l'humanité était tombée, et que le catholicisme exploita d'une manière si perûde; malgré l'impérieuse rigueur du besoin d'arriver à une réalisation quelconque, qui dominait alors tous les sentiments du cœur, cette œuvre d'iniquité ne s'accomplit point sans opposition. Dès les premières tentatives, les esprits même les plus malades sentirent en eux une certaine force répulsive qui tendait à les préserver du contact impur de la doctrine nouvelle; et une voix intime qui leur criait : Ce n'est point là le but véritable. Les moins abattus ne purent résister à l'évidence, et ils protestèrent hautement contre la mauvaise foi et contre les mauvaises intentions des instituteurs de ce système menteur et déloyal.
Les innombrables sectes qui, pendant les premiers siècles de sa puissance, combattirent la coterie catholique, les génies puissants qui la harcelèrent de leurs démonstrations et la convainquirent d'imposture, tout nous prouve que ses enseignements ni ses institutions ne satisfirent jamais aux exigences du rationalisme, pas plus qu'à celles du sentiment intime de l'humanité. Mais le despotisme, incertain depuis longtemps sur son avenir, ne tarda pas à s'apercevoir que ces doctrines perverses tendaient à lui assurer la conquête et la jouissance paisible de ses anciens privilèges, moyennant quelques changements de formes et de dénomination. Et un pacte exécrable fut conclu, et le catholicisme eut à sa discré-
lion ioute9 les ressources de la force publique, c'est-àdire : la dispensation arbitraire de l'honneur et de l'infamie, de la vie et de la mort. La science dut se taire, et Terreur triompha !
Nous avons constaté la tendance invincible et incessante vers l'égalité, que l'humanité manifesta durant le cours de l'ère ancienne; nous avons signalé quelques unes des principales tentatives qu'elle exécuta pour accomplir ce projet éternel; nous avons dit les assauts qu'eut à soutenir le catholicisme, négation de l'égalité, lorsqu'il n'avait point encore conquis le pouvoir d'imposer silence à la raison. 11 nous reste maintenant à rappeler, en peu de mots, comment le sentiment impérissable de l'égalité ne cessa point encore de se révéler sous l'omnipotence du catholicisme, malgré sa jalouse et implacable vengeance; les protestations courageuses et persévérantes qui se renouvelèrent, dès que la raison eut reconquis quelques uns de ses droits , et enfin les travaux des différentes écoles qui ont reconstitué, pendant les derniers siècles de notre ère, la doctrine de la palingénésie moderne, que nous venons proclamer à la face du monde, avec la certitude, cette fois, qu'elle ne sera plus déGgurée ni par l'ignorance de tous, ni par les mauvais désirs de quelques uns, parce que, guidés par l'expérience des siècles passés, libres de toute préoccupation qui aurait pu nous détourner de ce but glorieux de nos efforts, nous avons appliqué à cette élude sublime toutes les facultés de notre intelligence, et, plus heureux que nos devanciers, nous avons découvert la base éternelle sur laquelle reposent ses lois et ses préceptes.
Le catholicisme ne déguisa plus ni son but ni ses prétentions, dès qu'il put substituer l'autorité du bourreau
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à celle de la logique. Un silence de mort régna aussitôt dans tous les lieux où ses orgueilleux et rampants docteurs purent étendre le joug de sa cruelle volonté, dont la croix était le symbole. Mais il fut maudit et méprisé partout où les opposants se crurent en assez grand nombre pour pouvoir braver sa vengeance. Ainsi, plusieurs sectes existèrent concurremment avec lui, et finirent même par l'expulser complètement d'une vaste partie de l'univers connu. Avant son entière disparition de l'Orient, berceau et sanctuaire de toutes les doctrines sociales, il n'y exerça jamais son pouvoir sans conteste. L'église grecque d'abord, et plus tard l'islamisme, l'ont entièrement fait disparaître de l'Asie, de l'Afrique et d'une partie de l'Europe. Toutes ces révolutions, il est vrai, se sont accomplies au nom de la religion et non point au nom de la science sociale proprement dite; elles avaient pour cause apparente l'interprétation de mots aussi inintelligibles que les idées qu'ils représentaient étaient absurdes; mais, en réalité, les peuples qui secouaient avec tant de courage le joug du catholicisme avaient bien moins en vue les attributs du mythe, aux absurdités duquel ils n'ont que peu ou point retranché par la suite, que la réhabilitation de l'humanité, qu'ils voyaient dégradée par ce régime outre nature. Ils n'ont rien obtenu de mieux sous le rapport social, cela est encore vrai; mais ils cherchaient la vérité, parce qu'ils se sentaient sous l'empire du mensonge: voilà tout ce qu'il nous importe de constater.
L'opposition se maintint donc et se propagea longtemps sans formule déterminée, tant elle était l'expression d'un besoin véritable et profondément senti. Mais enfin arriva l'école de la réformation, dont Luther et sos
émules jelèreni les fondations sur le terrain même du catholicisme. Cette doctrine, qui n'avait, dans le commencement, d'autre but avoué et apparent que le renversement du catholicisme, fut accueillie par tous les peuples comme une bonne nouvelle, depuis longtemps attendue en vain; et il est à remarquer, pour l'intérêt de notre sujet, que ce furent les hommes les plus distingués par leurs lumières et par la douceur de leur caractère qui l'accueillirent tout d'abord avec le plus d'empressement, «t les nations les plus calmes et les plus portées à la réflexion qui l'adoptèrent sans retour.
La réformation du XV e siècle, en émancipant la science de la tutelle ignorante et ombrageuse du catholicisme, ranima dans le monde le germe presque éteint de tout sentiment de socialisme, et posa les prémices de toutes les révolutions scientifiques, artistiques, sociales et politiques qui se sont accomplies dans notre Europe depuis cette époque. Elle enfanta la philosophie du XVIII e siècle, qui , elle-même , continua courageusement sa tâche jusqu'à quatre-vingt-treize. Une nouvelle génération surgit alors, riche des idées et de l'expérience de quatre siècles d'études et de luttes. Ses œuvres étonnèrent l'univers, car on ne soupçonnait même pas son existence avant son apparition. Elle avait receuilli son trésor de science dans le silence et le recueillement de l'étude ; elle avait accepté la mission de venger l'humanité par l'anéantissement du monstre exécrable qui la retenait depuis si longtemps dans le deuil et dans la dégradation. Jamais plus terrible exemple ne fut donné au monde : la victoire fut complète, tous les faits accomplis par le mensonge furent réduits à néant, la nécessité de l'égalité absolue fut à jamais reconnue.
n'est plus une utopie. 19 Voilà comment celte doctrine sublime est parvenue jusqu'à nous, à travers tous les âges. Tantôt formulée par la haute raison philosophique, tantôt proclamée par les efforts de vastes et puissantes nationalités, tantôt protestation terrible de la conscience des peuples contre les monstruosités de l'inégalité, elle passa de génération en génération, et lorsque la tyrannie fut assez puissante pour étouffer sa voix au forum, elle descendit consoler les hommes de cœur et de convictions pures dans le sanctuaire des sociétés secrètes, dont la franche-maçonnerie fut toujours le type et le modèle le plus parfait. Voilà la généalogie des principes consolateurs que nous venons apporter au monde, et que quelques hommes ignorants ou corrompus osent encore persécuter comme des folies ou comme des crimes.