‹ La Commune 1871: le coup d'état du 18 marsChapitre 10 sur 14 · L'INCENDIE · texte numérisé non relu

L'INCENDIE

Lqs demers moments lâ Commune ont été terribles: les rayages causés sont irréparables eu grande partie. Jamais ville d'Europe u'aété le théâtre et letômoin de pareille catastrophe. Les étrangers qui nous ont envahis ont ajouté aux passions de notre race leurs vices particuliers : ils nous ont apporté le goût de Tinoendie et de la destruction barbare. L'incendie devient une rjumœuvre de guerre. Les incendiaires s'appellent des fuséens : ils sont enrégimentés, ils ont un uniforme (pantalon et blouse gris, bonnet de matelot); ils ont une haute paye.

De l'autre côté le dévouement, le courage ont été sans limites pour lutter contre le nouvel ennemi. Le ministre de rintérieur ayant adressé la dépêche suivante aux maires des localités environnantes ;

S5 mai, 8 h. 50 m. du matin.

«Intérieur à maires: Sôvres, Meudon, Saint-Germain, Eueil*

« Insamction vaineae à Paris se venge par rincendie. Réunisses d*u^nce les pompiers de yotre commune et

faites-les venir à Paris.

a Rendez-vous au Trocadéro avec pompes et costume de fea. Mettez-Toas à la disposition du maréchal Mao-Mahon. Prévenez-moi télégraphiquement. »

de toutes parts des corps de pompiers accoururent des pays les plus éloignés. L'étranger même alla au-devant de notre appel, Londres, Bruxelles, Anvers vinrent à notre secours.

Tout, dans cet elTioyable sinistre, a été éprouvé; les palaiSyles édiûces publics, les théâtres, les liOtelsdes particuliers, tout a payé son tribut» et c'est par centaines de millions qu'il faut chifPirer les pertes. 0*en était fait et Paris disparaissait si rentrée subite de Tarmée de Versailles n'avait pas surpris à Timproviste les forces de la Commune.

C'est dans la nuit du 23 au 24 mai que commencdrent les incendies: les Tuileries, la rue Royale, et sur la rive gauclic la Légion d'honneur, la Cour des comptes, la Caisse des dépôts et consignations, la rue de Lille, la rue du Bac, prennent feu en même temps.

Le lendemain matin, c'est le Ministère des finances, le Palais-Royal, la bibliothèque du Louvre, l'Hôtel de ville, le Palais de justice, la préfecture de police : à chaque pas l'incendie est là pour masquer la retraite des fédérés, pour arrêter l'attaque, pour laisser une trace de haine et d*ef* frojable vengeance. Dans la nuit du 24 au 25 mai, c'est le Grenier d*abondance, c'est la gare de Lyon, le théâtre delà Porte-Saint-Martin, les maisons des boulevards du Temple et Voltaire, et eoân les docks de la Villette, dont les flammes éclairèrent comme les feux d'une aurore boréale et qui furent la derDière étape de Tincendie.

Voilà le tableau que le Journal officiel a tracé do nos désastres et dont il est bien le résumé ; nous le reproduisons ; nous ferons ensuite à pas comptés ce triste pèlerinage.

« 11 ne faut ni se dissimuler ni s'exagérer sespertea.

a Paris a perda la plupart de ses palais.

« Les Tuileries, le Palais-Rojal, THôtel de ville, le palais du quai d'Orsaj ne sont plus que des ruines. Il faudrait des millions poor leur rendre la splendeur qu'ils avaient encore il y a trois semaines. Rien que pour réparer les murailles, poser une toiture, relever ou remplacer quelques statues, la ville devra s'imposer des sacriâces énormes, n sera sage de le faire, pour ne pas laisser aux mes leur aspect désolé. Cette grande ville, si riante et si riche, qui attirait les gens du monde, les artistes, les hommes d'étude et qui avait conquis l'utile royauté de la' mode, ne peut rester longtemps ensevelie sous les décombres.

« Elle doit à tout prix relever les façades do ses monuments ; pour riutérieuTi c'es( une perte presque irrépa* rable. On ne re£ût pas en un jour des ehefs-d*œuvre accumulés par des siècles.

u Quand mémo on trouverait, malgré les charges qui nous accablent, assez de ressources pour refaire les escaliers, peupler les appartements de tableaux et de statues, suspendre des lustres aux plafonds, étaler des tapis sous les pieds, jeter sur des murailles les riches tentures des Gobelins et de Beauvais, on ne referait pas la grandeur historique qui s'attachait à ces appartements et à ces galeries.

« L'histoire perd ses témoins. Nous ne connaîtrons pins nos rois que par les livres. Leur maison que nous pouvions

visiter, qui racontait les détails de leur vie, a tout à coup disparu. 11 ne nous reste de l'œuvre de Philibert Delorme que ces murailles crevassées et noircies, derrière lesquelles 8e sont abrités, après les rois de France, les assemblées révolutionnaires et Tempire.

« L'architecture est l'art français par excellence. Nous avons des maîtres presque partout; en architecture, nous n'avons que des rivaux, et c'est à peine si nousi en avons pour l'architecture religieuse.

« On s'était donné bien - dn mal pour cacher et alourdir

le palais de Philibert Dalom* ; on avait amplifié, «ans trop de saoodf, notre Hôtel de ville. On les retronvait pourtant

et on les admirait, sous ces ornements maladroits. Ils sont perdus. Si quelque jour la France redevient assez riche pour se donner le luxe qui sied à un grand peuple, elle les remplacera, mais elle ne pourra pas les refaire.

c Ce malheur qui est déplorable, pouvait être beaucoup plus grand. Les ineendiaires avaient projeté une destruction complète! ils y travaillaient scientifiquement . Ils avaient choisi pour instrument la pétrole; ils avaient étudié avec soin ce Paris qu'ils voulaient anéantir ; la baude avait ses ordres, son système, son plan régulier. Nou-'Seulement on accumulait les matières incendiaires, mais on coupait les conduites d eau; on emportait les pompes, les tujaux, les échelles. Quand on apprit que les Tuileries brûlaient» ce ne fut partout qu'un cri d*effroî, à cause du Louvre. Les flammes vinrent bien près, puis qu'elles brûlèrent cette belle bibliothèque qui sépai'ait Tanoien ministère d'État de la caserne des souaves de la garde. ârÂce k Dieu» elles s*arretèreet an seuil du musée des Antiques.

« Nos beaux marbres, nos grandes toiles sont préservés» Kous n'en avons rien perdu, absolument rien. Si Ton en excepte un coin du plafond de la galerie d*Apollon, tous les dommages du Louvre sont extérieurs et ils sont médiocres. Une femme sculptée par Sarraziu est à moitié déU'uiie, la façade de la Galerie de Tlnfante a perdu une partie de son entablement : c'estpresque tout^ avecquelques traces d^obus et des traces plus nombreuses déballes. On avuit tant à redouter, qu'on se prend a se sentir reconnaissant envers la Providence de ne nous avoir pas frappés plus rudement.

(( Le musée de Cluny, rempli de trésors jusqu'à regorger, étalera encore ses laiences, g^s cristaux, ses armures, ses by eux, ses meubles, toutes ces splendides reliques qu'on ne se lasse pas d'admirer et d'étudier. Le Luxembourg nous rend intactes les toiles de l'école française contemporaine. Le musée deâèvres, transpo|*té dans Paris quand il était me-

naeé par les Pfiiflsiens, a miraculansemant échappé aux

communcox. Nous avons perdu les Gobolins aven les raagniâqu6S tapisseries qu ils cou tenaient^ mais les tapissaries de la coaronne nous resteat

« A part la bibliothèque du Louvre et celle du Palais- Royal, d'une importance bien moindre, toutes nos bibUo*» thèqaee sont aaavées. Noua avons tremblé longtemps pour rArsenaU très^yoisin du Grenier d^abondanee, dont Tin* cendîe a duré trois jours. Le feu et la fumée ont passé sur ces livres inestimables et sur ce riche amas de manuscrits sans les atteindre. Sainte «Genevîdvei la bibliothèque de la Sorbonne, la belle collection de M, Cousin léguée par lui î\ l'État; celle de l'Ecole normale dont le fonds principal est un héritage de Georges Cuvier; oeUe du Sénat, devenue publique ; oelle de l'École de médecine» celle du Corps législatif, n'ont pas souffert. Le grciud dépôt rmtional de la rue Kichelieu, si dangereusement situé et entouré de mai* sons de tous les cOtés, quoique menacé plusieurs reprises, est sorti sain et sauf de cette terrible crise. C'est ainsi que nous conservons un trésor que ni le British Mmmm^ ni la bibliothèque du Vatican, ni aucune collection connue, ne peuvent égaler. Les manuscrits les plus précieux étaient en dépôt dans les caves de l'école des Beaux-Arts, dont on s'occupe en ce moment de les retirer.

<i Nous avons eu le même bonheur pour les Archives; elles sont sauvées, Thistoire de France est sauvée 1 L'hôtel Soubise, où tous ces manuscrits sont réunis dans un ordre admirable, n'est séparé du Mont*de->Piété que par une rue. Les commissaires de la Commune venaient au Mont-de- Piété tous les jours; il y avait là des millions qui les attiraient. Ils comprenaient moins la valeur des autres trésors entassées si près de Ih. U n'aurait pas fallu beaucoup de pé» trole pôur les détruire. On les a oubliés.

t On a oublié aussi l'Imprimerie nationale, ou plutôt on a pris ce grand monument de Tart typographique pour une manufacture comme toutes les autres. Le temps aussi a

manqué aux iconoclastes. Nos soldats marchaient vite,

leurs chefs savaieut ce (lae cliaq^ue minute de retard coûtait à ia ciYilisation.

« Enfin, Tart religienz n*a presque rien perdu. La Sainte- Chapelle, la merveille des merveilles, a tous ses vitraux intacts ; elle est restée debout entre Tincendie du palais de Justice et celai de la préfecture de police. Sainte-Oeneviôyeda-Mont, Saint-Oermain^des-Prés, SaintrSéverin, Saint- Eustache, nous restent. Saint-Eustache pourtant a souffert; les vitraux de Philippe de Champagne sont perdus, malheur irréparable. A Notre-Dame» tout était prêt pour l'incendie*

Les deux ambons, à l'extrémité du bas-chœur, sont brûlés. Les barbares n'ont pas incendié la séculaire toret qui domine les voûtes; ils n'ont pas &it pleuToir sur la Cité et rHôtel-Dîeu cette immense quantité de plomb qui couronne le majestueux édiûce. Paris, malgré les Tuileries et l'Hôtel de ville, malgré le Palais-Royal et le palais du quai d'Orsay, malgré les âobelins, Paris est encore Paris. U peut, comme la France, ressusciter et grandir, à force de sagesse. »

Avant de revenir en détail sur l'inventaire sinistre des in* cendies, disons quelques mots de la destruction de la maison

dôM. Thiers, do la colonuG A^^ndôme et de la chapelle expiatoire, actes absurdes, avant-coureurs des horreurs de la ân*

Lammon de M. Thiers n'a que son dernier étage démoli.

Les caves sont intactes. Les serres et les communs n'ont pas été touchés. Les architectes espèrent pouvoir réédiûer la maison telle qu'elle était et le million voté par TAssemblée, à cet effet, suffira. La maison de M. Thiers, située place Saint-Georges, n'avait rien de monumental, mais ello plaisait par sa simplicité. Quelques arbres dans la cour d'entrée fermée par une grille, un beau jardin derrière ; l'apparence du calme au milieu du tuiniiltô de Paris. Quant à rintérieur il dénotait l'écrivain, l'artiste, et les richesses qu'il renfermait étaient nombreuses. La collection de bron

zes appartenant au chef du pouvoir exécutif était d'une grande valeur : elle comprenait des spécimeas précieux do Fart à toutes les époques; un des morceaux célèbres de ce cabinet était la maquette en bronze coulée à cire perdue d*un groupe dout Michel-Auge laissa le marbre inachevé : la Vierge.

Le cabinet de trayail était décoré de copies à Taqua-

relie des fresques ou des tableaux des grands maîtres qui sont la gloire de l'art italien. Mais la richesse principale de ce cabinet était un choix supérieur d*objet8| d'albums et de rouleaux venant des Persans , des Chinois et du Japon, et des laques d'une valeur considérable et presque sans rivales*

Tous les objets enlevés ont été déposes d*abord au garde-

meuhle du quai d'Orsay; puis les papiers, correspondances, manuscrits, etc., furent dirigés sur THôtel de ville, et les objdts d'art déposés aux Tuileries dans le salon des stucs ; il JE donc lieu de supposer qu'ils ont péri dans Tincendie de ce monument.

C*estpar un arrêté, en date du 11 mai, que le Comité de salut public ordonna la destruction de cette maison* Il est conçu en ces termes :

« Art. 1". Les biens meubles des propriétés de Thiers seront saisis par les soins de Tadministration des domaines*

« Art* 2* La maison Thiers» située place Oeorges, sera rasée.

(( L'exécution immédiate de cet arrêté est confiée aux citoj^ens 1^'ontaine et J. Andrieu. »

Le 12 avril, un décret do la Commune ordonnait la démolition de la colonne Vendùme. L'abattage en était sou* missionné au prix de S5,000 francs, avec un dédit de 500 francs par jour de retard à partir du i mai ; aussi, le mardi 16 mai, jour où Topération eut lieu, la somme due à cet effet était-elle notablement réduite. C^est à cinq heures trente-cinq minutes qu'est tombé le monument commémo-

ratif dê répoqae Mnore et ianglante da premier empire*

Déjà un premier cabestan, par la force do la traction, s'était brisé : mais riocision en siiâet faite à la base de la colonne fat creusée plus profondément^ et bientôt, à Taide d'un nonvean cabestan et d^un câble de renfort, on vit le monument s'incliner, pnîs s'aliattre sur le lit de fagots ot de fumier destiné à ie recevoir.

La colonne Yenddme serarôédifiée et tout en fer^ dit-on : rien ne manque pour cela ; six bas-reliefs, il est vrai sont détériorés, mais les autres sont intacts et les dessins faits lors de Tédification ont été conservés. !Ce sera une dé*

pense de 300,000 francs.

La statue seule est en quelque sorte détruite. Le Napoléon imperator que le neveu avait fait placer, en 1865, s^est brisé en plusieurs morceaux dans sa cbute : la téte

s'est détachée du corps. Relevez la colonne, soit; mais inutile de remettre à la place qu il a occupée trop longtemps le premier de cette race à laquelle la France doit tant de bonté, de sang et de larmes. La colonne Yenddme datait de 1810 et avait été élevée en mémoire do la campagne de 1805 ; haute de 44 métrés 20 c, formée du bronze de 1,200 canons pris k l'ennemi, son poids total était de 25,000 kilogrammes. Elle était formée de plaques en bronze, rappelant les phases de la campagne que termina la victoire d'Austerlitz. Elle était l'œuvre de Denou, Lepére et Oon* douin, et la statue de Napoléon, en costume d*empereur romain, était de Chaudet. Renversée en 1814, cette statue fut remplacée en 1833 par celle de Seurre, le Napoléon au petit chapeau et la redingote, reléguée en 1865 au rondpoint de Courbevoie,

La colonne Vendôme avait coûté 1,975,417 francs ; la statue de 1833» 60,000 francs» — La Commune comptait en tirer plusieurs centaines de mille francs en gros sous. C'était retirer fort peu d'un acte inhabile, anti-politique, que Ton accomplissait sous les 3'eux des J^russiens, U est vrai que les membres de la Commune ont semblé ne

jamais so préoccuper ot de rinvasion dt du Toisiuage dea

La, chapelle expiatoire de Louis XVI devait aussi être démolie comme < insalte permanente » à la première Eéyo* lation ! c'est Tarrété du 6 mai qui le dit. Lee travaux de démolitions, menéci avec une extrême lenteur, n'ont pas causé grand dégât à ce monument, fort peu digne d'intérêt da reste an point de vue artistique. Quelques grilles et quelques bornes en pierre seulement avaient été déjnolies, quand l'armée de Versailles pénétra dans le quartier : plu* sieurs ouyriers même forent surpris en flagrant délit de démolition.

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