‹ La Commune 1871: le coup d'état du 18 marsChapitre 11 sur 14 · RIVE DROITE · texte numérisé non relu

RIVE DROITE

Sur la pince âe la Concorde, la statue représentant la ▼iile de Lille et qui est placée & côté de celle de Strasbourg a été entièrement renversée par un obus. En tombant la téte s'est séparée du tronc. Après le combat sur ce point, cette tete avait été portée au bas du piédestal., et sur le front avaient été tracés an crayon ces mots : TrUtes souvenirs l ne mabhiicz pas davantage !

La statue de Strasbourg est intacte : robélisquc n'a pas été touchéi mais tous les candélabres sont brisés (il y en a eu deux mille trois cent vingt-sept dans tout Paris) ; la grande vasque de la fontaine méridionale est ébréchée par un obus; un de ses tritons est coupé en deux et tous les autres personnages écoriiés, troués par Un balles; les baluâti ades en pierre du jardin des Tuileries dont la double

terrasse formait bastion, sont brisées en 'maints endroits et les deux statues de Coysevox de chaque côté de la grande entrée^ ainsi que le groupe du Nil dans le jardin, ont souffert.

Le ministère de la marine et Phôiel de Crillon^ ces deux

chefs-d œuvre de Tarchitecte Gabriel, ont échappé à Tincendie déjà préparé ; sans Farrivée imprévue de Tarmée ils sautaient ainsi que toute la rue Royale. Plusieurs mai* sons, celles du n« 25 an n* 15 sur la grande Toie sont détruites de fond en comble ; les deux coins du faubourg Saint* Honoré n'existent plus, ainsi que le coin nord de la rue Saint-Honoré, maison portant le n<* 16. Sur ce point, plusieurs personnes ont péri dans les ûammes, ou ont été .asphyxiées dans les caves.

Parmi les yîctimes, se trouve la femme de l'illastre

peintre Decamp, qui liaLitait dans la rue Saint-lionoré, au n" 322, au coin de la rue Royale.

Le feu a réduit en cendres son mobilier, ses valeurs et ce qui est un malheur irréparable il a consumé une admira* ble collection de tableaux de son mari,

La perte s'élève à plus de 400,000 francs.

Le Ministère des finances^ qui n'est plus qu'une ruine grandiose, était sans valeur au point de vue artistique; mais les dégâts matériels qtt*y a occasionnés le feu sont

incalculables.

Cet édifice immense, commencé en 1811, et destiné d*abord à servir d'Hôtel des postes, avait coûté quatre mil* lions et demi. Il formait un quadrilatère ayant ses côtés sur

les rues de Rivoli, du Mont-Thabor, du Luxembourg et de Castiglione.

Les documents anéantis dans ce ministère sont innombrables, tout a} ant été brûlé, moins la partie occupée par radministration des forêts.

Le Grand-Livre des pensions a été détruit ; celui des

rentes inscrites au Trésor avait été emporté à Versailles le

lendemain du moaTement da 18 mars; des liYres et ar^

chives do la Direction des Contributions directes , do rËnregistrement et des Domaines, des Douanes et des Contributions indirectes, des Manufactures de l'État, il ne reste rien«

Tous les bâtiments des Tuileries^ compris entre la grille du Carrousel et le jardin, sont vidés des combles jusqu*aux fondations. Toutefois, la façade qui longe le quai est restée debout.

«Au point de vue de Tart architectural, dit Tundes collaborateurs du journal le Sièek, les regrets ne peuvent être

f[ue modérés. De Philibert Delorme et de Jean BuUant, qui édifièrent un charmant palazzo à la florentine pour Catherine de Médicis, jusqu'à Ducercead, qui l'augmenta de deux pavillons, de Louis Leveau jusqu^à Mansard, et de M. Fontaine, Texécuteur des plans de Louis -Philippe, jusqu'à M. Lefuel, qui refit le pavillon de Flore^ les architectes de la Renaissance, de Henri IV, de Louis XIY, de la Convention même, prirent, reprirent, remanièrent, augmentèrent et... abîmèrent à plaisir les Tuileries. Napoléon III allait les faire démolir pour les reconstruire dans le slgrle du nourel Opéra.

a Les pertes intérieures ne sont pas grandes non plus, et la lacune que laissera la perte de ce palais existera surtout

dans les souvenirs qu'il évoquait. Catherine de Médicis y avait promené de chambre en chambre ses belles épaules» « Henri IV y demeura longtemps et Louis XIV le moins possible. Louis XV, enfant, les habitait pendant que le régent s'amusait dans le Palais-Rojal. Puis la Révolution y ramena de force Louis XVI et sa famille, et bien peu après, le 20 septembre 1793, la Convention s'installait dans la salle du théâtre a de Tédifice national des Tuileries)).

c A la suite du 4 septembre, on enlera des Tuileries tons

les tableaux et le mobilier d'apparat. Tout ce qui ne fut pas rendu à Vex-iamiiie impériale comme objets intimes

fut inventorié parla commission de liquidation de la Uete

civile et envoyé au garde-meuble.

« L*iiieendie a donc surtout eu pour proie 1^ plafonds» en général fort noirois et dégradés, ainsi que les figures ou

les vastes orneiueiiLs Jos cadres.

a Des portraits en pied do maréchauxi mauvaise suite de copies commencées par Louis-Philippe ^ qni ocoupaient lo^ entre-fenétres dans la haute et yasie salle du pavillon

de THorloge, et qui avaient donné leur nom à cctto partie centrale du palais par laq^ueile a commencé i*incendie, il n'y a plus de traces.

Dans le salon suivant, il y avait une pcintarc de Le Bran, trôs-restauréc, Apollon et les Muses; puis, dans d'autres salons, un plafond de Nicolas Loir, le Dieu du jour commençani sa carrière, et la Religion protégeant la t ronce ; dans la saile de Louis XIV, où furent primitivement entassés les papiers et correspondances des Bonaparte, une copie de Le Bran, Louis XIV recevant les échevim; enAn, au delà, la -galerie de Diane, où se tenait, peuduut les fêtes uilicielies,

le buûet de gala.

a Au premier étage, sur le jardin, et allant jusqu'au pa* Villon de Flore, donnaient les appartements de Timpératrice. La chambre à coucher, immense salon Louis XIV, était d'un style sévdre et riche^ dont les tous ohands» les ors et les saillies &isaient singoliôrement contraste avee les appartements prives. Dans celle-ci, on remarquait un joli plafond par Faustin Besson, et une décoration cornplètoi d'une gamme trôs-gaie et trôs-déoorative, par Charles Cliaplin : cela racontait l'histoire et les aventures d'une rose et d'une violette; naturellement il en naissait une impériale.

il Les appartements de Tempereur occupaient le res-de-

chaussée, ainsi que ceux du prince impérial. Ils étaient d'une simplicité terne. Les meubles en acajou plein étaient cossus, sans art» et sans charme. Nulle peinture» nuQe ' sculpture.

a Mais la perte irréparable, c'est celle de la collectiou qn*on j avait déposée dans des easiers et sai^ les tables. Toas les papiers saisis dans le cabinet de Temperear et chez les ministres étaient là. !'( jiuus Imit mois, une commisfiion travaillait assidùmeat a les dépouiller, à les claster. Quelques livraisons ont été publiées et ont montré quels ronseigriemeuts de toui y'enrc riiistoire pouvait puiser dans ces séries de plus de cinquante mille pièces originales. Mais ces livraisons, commencées trop hâtive* ment, eontinuées trop timidement, allaient être suivies de travaux plus sérieux et revus plus à 1 aise.

« On a vu des mains brutales et noires badigeonner de pétrole les murs et les meubles de cette partie du palais qui reiit'crmaLt. ces archives vengeresses. On a vu des marins à mina sinistre s'y reprendre à deux fois pour alimanter le foyer précisément à cette place* Maia 8ait*on qui les ponssait, sait*on encore qui avait inspiré ces [ordres?

« Ce qui est certain, c'est que toute la corruption des vingt dernières années s'étalait , dans ces dossiers, en preuve d'une énergie et d'une atlthenticité irrécusablés. »

Ceci ne vient-il pas encore à Tappui de Topinion que nous avons manifestée dans notre avant-propos.

La façade des Tuileries, qui donne sur la rue de Rivoli, dans la partie où elle se réunit, à Tancien ministère d'État, Cil face de la rue de Rohan, est décorée des statues des généraux Masséna, Kléber, Lannes, Soult, Desaix, Hoche, N6j« Marceau. Ces trois dernières seules ont été légèrement atteintes, malgré les obus qui tombaient en grand nombre dans cette partie de la rue.

La dernière heure, sonnée par Thorloge des Tuileries^ a été une heure et demie.

Le feu a été mis d*abord dans la partie du bâtiment où se trouvait la salle des Maréchaux, et rincendie 8*est cornmuni(iué rapidement autour do rédifice.

Cej^cndant, le pavillon do Flore a réoidiu u toutes les

tentatives, et c*6(rt ce qui a préservé le Louvre. Vingt fois

les incendiaires, roulant des tonneaux de pétrole, sont revenus à la charg6| vingt fois l'huile s'est consumée laissant les murs ciebont.

Le pavillon du Louvre qui renfermait la bibliothèque, dit encore le Siècle, était un des morceaux les mieux réussis de ce nonvean palais. Il était d&i ainsi que tonte cette partie des bâtiments de la me de Rivoli, à rarchiteete Yisconti.

Les fenôtres ont été violemment atteintes par des gerbes de feu que projetait le foyer central ; les bordures ont éclaté comme si des boulets les eussent écornées» An-dessus dn fronion, le buste de Minerve et les quatre grandes caiûatides qui soutiennent Tattique sont restés intacts.

La bibliothèque comptait environ 90,000 volumes, quelques-uns en éditions rares on en exemplaires précieox. Ainsi, c'est là notamment qu'on avait versé la très-précieuse collection de manuscrits» de livres d'heures, d'œuvres de poëtes on d*bistorîens ayant appartenu à des rois, à des princes français, et revêtus de leurs reliures originales qui, en 1852, fut offerte au musée des souverains par M. Mottley* C'est, au point de vue de Thistoire et de la curiosité, nne perte sensible.

Cette bibliothèque contenait encore le dépôt de tous les ouvrages français ou étrangers que recevaient en don le Lonvreou les Tuileries, ou auxquels ilssonscrivaient, revaes de science et d'art, livres ci gravures, recueils de photo^^ra- . phies d'après les collections publiques ou privées, etc.

Les archives du ministère des Beaux-Arts n'ont pas été atteintes : le feu a rencontré çà et là des obstacles qn^U n^a pas franchis, malgré la rage d'insistance qu'y mettaient les incendiaires. Ën continuant vers la gauche, il a brûlé la caserne et le bâtiment en retour. Un peu plus, il atteignait les salles où sont exposés les dessins et les pastels, la collection Sauvageot, les séries de f^iïences italiennes et de Bernard Palissy, le musée de marine, les salles du rez-dechaussée où 6ont rangés les restes précieux des arts assy-

riens, babyloniens et égyptiens; enfin, les caves où avaient été mis en sûreté les dessins, les plans et les archives des monuments Mstoriqaes^les papiers du bureau des manufactures nationales et quelques bronzes précieux.

Nous pourrons citer, parmi les personnes qui ont contribué ft la préservation de ces précieuses collections,

M. Gerpasch, ' -

Un des conservateurs du musée, M. Barbet de Jouy, a montré la plus grande fermeté. Dès le commencement du

combat dans Paris, il avait enfermé, dans une des salles du Louvre, les délégués de la fédération des artistes, et les avait retenus prisonniers.

Quant au reste du Louvre, il a heureusement peu souffert; la colonnade ne porte que quelques traces, Taile donnant sur le jardin dit de Tlnfante est, il est vrai, dans la partie où se trouve la grande salle d*Apollon, percée en plusieurs endroits de trous d'obus ; mais les dégâts sont réparables, et l'incendie n*a pas porté ses ravages de ce côté* La grande cour et les sculptures de Jean Goujon n'ont subi qu'une atteinte ; et l'on ne dirait jamais, en se trouvant au milieu de ces merveilles de Tart et de rarchîtecture, que pendant plusieurs jours, à quelques pas de i&, éclataient les obus et le plus formidable des incendies.

Le musée du Louvre détruit, c était plus qu'une catastrophe, c'était nn cataclysme dans lequel s'abîmaient et disparaissaient les chefs-d'œuvre de l'art.

Nous extrayons les passages les plus intéressants d'un article du Journal des Débais sur le Louvre :

Dans la nuit du lundi au mardi, tous les gardiens présents au Louvre furent pris et amenés comme otages à lamairie de Saint-Germain-l'Auxerrois^ où ils furent, k diverses reprises sur le point d'être fusillés.

Pendant que les gardiens étaient sous les verrous, quelques hommes, conduits par un capitaine trés^exalté, entrainaieatM. Morœntdaus la cave, et lui plaçant le revolver

sur la tempe) lui ordonnait de lui indiquer un prétendu souterrain menant aux Tuileries, lequel n'existait pas. Toute la journée du mardi , de nombreuses voitures

chargées de poudre passèreuL la cour du Louvre, se rendant aux Tuileries. Le soir, les gardiouâ prisonniers à la mairie purent revenir au Louvre, tombant de fatigue. Dans la nuit, vers minuit, une formidable explosion se fit entendre, et le Louvre en trembla jusque dans ses fondements. La partie centrale des Tuileries, où Ton avait ao* cumulé des matières fulminantes, venait de sauter. Bientôt le palais no fut plus, d'un bout à i autre, qu'un immense brasier, éclairé d'une manière fantastique par des lueurs diversement colorées, selon les huiles minérales et les ingrédients qui brûlaient. Que de souvenirs et de richesses perdues, hélas 1 Onze voitures du mobilier de la couronne, renfermant une partie des collections de M. Thiers, j avaient été amenées la veille : tout était consumé.

La dévastation marchait avec une rapidité vertigineuse, la bibliotbèque du Louvre allait être livrée aux ûammes; il était grand temps de leur arracher leur proie dernière et la plus riche de toutes, le Louvre et le musée même. M. Barbet de Jouy prend sur lui de faire enfermer et garder à vue les délégués de la fédération artistique. Cela fait, il obtient qu'on place de solides chaînes de fer aux portes des quatre grilles, afin que les fédérés ne puissent plus envahir la cour, dont ils avaient volé les clefs. Puis il attend de pied ferme, montrant à tous la plus calme énergie, prenant toutes les mesures, selon les progrès de Tinoeiidie, qu'il suit sans cesse de ^ses regards anxieux.

A deux heures du matiui Tincendie de la bibliothèque venait mettre le comble à ses angoisses et à celles de ses fidèles compaprnons ; mais, grâce à sa vigilance, tons les périls furent l'un après l'autre coxgurés (nous passons bien des détails), et la nuit s'écoula sans qu'un seul fédéré eût réussi & forcer le seuil de rétablissement.

Kuuii, lu jnercredi, à dix heures du matin, la division

Vei^é arrivait et prenait ses cantonnements dans la cour. Malheureusement, malgré iesprièros de M. Barbet de Jouj et M. de Villefosse, quelques ofâciers persistèrent à vouloir tirer parles fenêtres. Les fédérés qui étaient au pont Neuf ripostèrent vigoureusement, et la galerie d'Apoiion doit à cette malheureuse circonstanoe d'avoir servi de point de mire ; plusieurs obus y ont pénétré. Le drapeau tricolore» précipitamment hissé sur tous les pavillons, fut cause aussi de bien des dégâts, et notamment de Taccident causé par un obus à une des Renommées de Sarraxini au pavillon Lemercier.

Mais, après tout, le Louvre était sauvé. Grâce àTactivitô des sapeurs* pompiers et d*nne compagnie du génie, on fut bientdt maître du feu. Rien, parmi les collections, ne se

trouve sérîeusennent endommagé ; le bâtiment seul a souffert, il n'j a que des pertes matérielles et réparables. Les gardiens qui étaient présents au Louvre ont tous déployé un zèle et un courage remarquables, particulièrement le gardien Thibaudet, qui se procura des chaînes et les attacha aux grilles, tandis que les balles sifflaient tout autour de lui. Honneur, encore une fois, à chacun de ces fonction* naîres courag-eux qui sont restés à la peine, et à qui nous devons la conservation du Louvre.

Du PalaiS'Rùyalf la partie seule faisant face à la rue de Rivoli a été détruite par Fincendie. Le feu s'est arrêté avant la galerie vitrée qui est demeurée tout k fait intacte, ainsi que les corps de b&timents du quadrilatère qui se trouve sur le jardin.

La façade du château maintenant détruite no manquait pas d'élégance, mais la richesse et la coquetterie de ses décorations évoquaient plutôt le souvenir des roues que celui de son premier hôte, le farouche Richelieu. L*œuvre primitive de Jacques Lemercier avait été modiiiée successivement par Anne d*Autriche, Monsieur^ frôredeLouisXlV, le Régent et ses héritiers.

D'abord Palais -Cardinal, il devint Palais -Iloj^al ious

Anne d'Antriéhe» Palais-Égalité soas la République, puis

Palais du Tribuimt, Palfiis-National en 1848, et redevint en 1851 Palais-Rojal. Par uu décret de 1853, il fut affecté à l*habitatioii du roi Jérôme, et à Ba mort, de son fils le prince Napoléon.

Le pavillon de gauciie et io Tiiéâtre -Français qui y est oontign ont été préservés, grftee au zèle des pompiers de Saint-Ouen, dirigés dès la veille sur le lieu de ce sinistre.

Les sculptures de Pajou sont sauves et la façade pourra être réparée; mais quanta Tintérieur du bâtiment central dont la disposition avait été confiée par le duc d'Orléans à Cartaut, il n'en reste rien, et le bel escalier d'honneur à double rampe n'existe plus. 11 en est de môme des splendides décorations de la salle des fêtes, de la salle du trône, « de la salle à manger, etc.

En 1848, le peuple avait déjà enrahi les bâtiments du Palais-Royal ; tout ce qui se trouvait d'intéressant avait été détruit : des Léopold Robert, des Géricault, des H. Vemet, des Delaroche avaient été brûlés.

Le prince Jérôme Napoléon, homme prudent et prévojrant par excellence, avait, avant le 4 septembre, fait évacuer sur le château de Prafigîns toutes les richesses artistiques qu'il possédait. Elles nous reviendront peutêtre un jour, mais sans leur propriétaire actuel.

C'est dans la matinée du 24 mai que commença l'incendie de V Hôtel de mlle^ dans la partie droite où étalent situés autrefois les appartements du préfet, incendie que propagea rapidementrexplosionquieutlieuàdix heures dans la cour d'honneur.

Grand nombre d'insurgés cernés par lea flammes et repoussés par la grêle des projectiles qui tombnient aux abords de Tédifice ont péri dans les âammes. L'Hôtel de ville n^est plus maintenant qu'âne raine immense.

L'Hôtel de ville de Paris l quel monument était aussi éloquent que celui-là : ce n'était pas seulement la vie de Paris qu'il représentait, c*éfaitaussi la Fiance tout entière;

c'était le berceau et le théâtre de la lutte municipale et communale de la grande ville : c'était là qu^était née la dictatare d'Étienne Marcel, le pionnier de la puissance du it ers-état. Ne disposant pas de moyens assez puissants poui" assurer le succès de ses aspirations, ce hardi tribun s'appuya sur les éléments suspects ou dangereux, abandonné par k$ bonnes viHes de France qui ne Toulurent pas faire cause commune avec lui, compromis par les excès de la Jacquerie, il succomba; — ne dirait-on pas rhistoire de la tentative communale de 1871 !

Ce fut à rUétel de ville que siégea le conseil des Seize ; c'est lù. que le duc do Guise, véritable roi de Paris pendant la Ligue, trouva son principal appui ; c'est de rHôtel de ville que partirent les grands coups qui frappèrent au cœur la monarchie; ccsl là aussi que siégea la première Commune qui, le 2 juin 1792, faisant violence à la Convention, obtenait l'arrestation des Girondins.

Comme toute institution qui abuse de son pouvoir, la Commune s*affaiblit par ces abus mêmes, et quand Robespierre voulut, au moment suprême, s'appuyer sur elle, il ne trouva plus qu'un ressort brisé et sans force.

Sous le Consulat et rEinpire, l'Hôtel de ville i^e lit parler de lui que par la somptuosité de ses fêtes; il se réveilla en 1830, et le 31 juin Louis*Philippe y vint chercher sa couronne.

Le '-^ [ février 18-18, le gouvernement provisoire y proclamait la déchéance de la dynastie orléaniste, et sur la place de rHétel-de- Ville se passèrent toutes les agitations populaires que Lamartine sut calmer et dompter quelque temps : — Prenez -y garde, disait-il, le 17 mars, en présence d'un de ces essais de retour à la Commune de Paris, les 18 Brumaire du peuple pourraient amener les 18 Brumaire du despotisme.

Malgré ses écarts, l'Hôtel de ville, avec sa vie municipale était la véritable école du citoyen : Napoléon 111 le savait et la municipalité devint entre ses mains et celles du préfet

Hanfsmann, grand vizir toai-poissani, car le eonseil

mnnicipal choisi par lui et non pins élu, n'éiait que l'écho d6 sa pe&sé6y la municipalité, disons-nous, ne fut plus qa'nne bar«aueratie.

L'origine de rHdtel de ville, qui vient d'être anéanti, remonte au 6 juillet 1357, épo(xue à laquelle Étienne Marcel acheta la maison i|ux Piliers , au prix de 2|880 livres parisis.

En 1533, Pierre do Viole, prévôt de Paris, posa la première pierre du monument terminé en 1605 par l'architecte Ducercean, et qui, en 1835, fut augmenté des ailes et des bâtiments que Ton connaissait, La dépense fut de 15 mil<lions.

Les salons, les galeries étaient vastes et d'une belle dé«* coration. Sept mille invités pouvaient j circuler f nncampa<nile nouveau avait été construit en 1866,

a Des pans de murs, surmontés çà et là de statues noircies, un morceau d*attique de la façade, quelques débris des baies supérieures : voilà, dit le Siècle, tout ce qui reste du monument commencé par Dominique de Corton, terminé par Marin de la Vallée et agrandi depuis par MM. Godde et Lesueur. Ainsi ces gracieux escaliers aux cnls-de-lampe fantastiques, aux rinceaux, aux entrelacs historiés, cette vieille cour à portiques, dont M. Ilaussmann avait eu ie mauvais goût de faire un vestibule, la statue de Louis XJV, de Coysevox, les panneaux illustrés par Hesse, Schopin et Vaucbelet, le charmant plafond de Picot, etc., etc., tout est anéanti, ainsi que les belles sculptures de Jean Goujon, les plafonds de Delacroix, dlngres et de Coignet, et les vingthuit pendentifs de Lehman .

a Les autres édifices de la place, sans être aussi radicalement détruits, ont énormément souffert ; les bâtiments de FAssistanee publique et le bâtiment parallèle, qui renfermait les archives de Fétat civil, ont été ravagés pai' ie feu; il n'en ' reste plus que les murs et les combles.

« Dans Tavenne Victoria, dans les rues de la Taoberie et

Saînt'Bon, clans la section do la rue de Rivoli qui i'étend de la place de rH6tol-de- Ville au boulevard do Sôbastopol, on ne voit aussi que maisons brûlées, et les matières employées à cette œuvre projetaient une telle chaleur, que ces maisons^ que Ton orovait devoir défier les ^plus terri*bles incendies sont complètement détruites; le fer^ la fouto et la pierre n'ont pu résister aux flammes, »

La bibliothèque de la ville, qui contenait environ 50,000 volumes, de nombreuses estampes, des plans de toute nature, entre autres le grand plan de Paris, commencé il y a cinquante ans et encore inachevé, une collection précieuse de médailles, tout cela a disparu en même temps que les archives de l'état civil, perte irréparable et source d'immenses et de nombreuses difficultés pour l'avenir.

£n prenant la rue de Uivoli dans son ensemble, nous vojons que sur tout son parcours elle a été cruellement at« teinte ; — à chaque pas s'offirent aux regards des ruines que n'oublieront jamais ceux qui les ont vues; — Ministère des ânances,^Tuileries, Bibliothèque du Louvre, Palais-Royal, Hôtel de ville, quel épouvantable inventaire l Quant aux maisons particulières détruites, c'est jt»ur dizaines que Ton peut les compter.

Tout d'abord les deux maisons n^' 91 et 93, au coin de la place Saint-Germain-rAuxerrois, le lè dont les murs n'abritent que l3 vide, le n** 100, de Fautro côté; plus loin les grands magasins de Pygmalion, intacts sur la rue Saint* Denis, mais brûlés du haut en bas sur le boulevard de Sé« bastopol. Un des employés de cet établissement, qui s'étiiit réfugié dans la maison d'en face, a vu un marin de la Commune sortir du café de la Poste, quand les fédérés durent l'abandonner, et s'écrier, en agitant son bonnet : « Fait ! camarades; maintenant, à 1 Hôtel de ville I Un instant apilès, une épaisse fumée sortait des soupiraux du café, puis les flammes s'élançaient et envahissaient Pygmalion, un magasin de chaussures et un de droguerie.

Quelques pompiors voulurent e$i»ayer d'organiser des

secours ; ils forent obligés d'y renoncer par les balles parties des barricades yoisines. D^autres pompiers vinrent un . peu plus tard ; accueillis par des obus lancés de la barricade des Arts-et-Métiers, ils tinrent cependant jusqu'à ce que l'un d'entre eux eût été grièvement blessé. Cette barricade enlevée, les pompiers de Saint-Germain arrivèrent et, avec le concours des habitants, coupèrent le feu qui menaçait d'envahir tout Ttlot.

Les propriétaires, a-t-on dit, ayant versé aux incendiaires une somme de dix mille francs, ôchappùroiit ainsi à un incendie total, le feu n'ayant été mis que d'un côté; M. Delbarre, propriétaire de la maison de bijouterie qui fait l'angle de la rue de Rivoli et de la rue de l'Arbre-Sec, incendiée dans la journée du 25 mai dernier, a été moins heureux, il avait versé entre les mains d*un capitaine des insurgés une somme de qmtante mille francs, sur la promesse formelle qui lui avait été faite qu'il serait éparg'né. Une heure après l'argent versé, la maison était la proie des flammes*

Prés de là, sur la place du Châtelei^ des deux théâtres qui

s'y faisaient \'is-à-vis, l'un le Théâtre-Lyrique a été complètement détruit, l'autre le théâtre du Châtelet n'a été qu'endommagé* Ces deux théâtres datant de 1862 avaient été construits sur des plans nouveaux par l'architecte Davioud.

Outre ses archives, sa bibliothèque et ses partitions complètes d'œuvres anciennes ou modernes, qui représentaient une valeur considérable, le Théâtre-Lyrique a perdu, dans l'incendie qui vient de le ravager de fond en comble, plusieurs partitions inédites^ entre autres celle du Moine rouge^ opéra en cinq actes, de M* Membrée, auteur du François FiY/on, représenté au G-rand-Opéra en 1857 et de la musique des chœurs de VŒdipe roi, de M. Jules Lacroix.

Au théâtre du Châtelet, le feu a été mis dans le manège et se propageait jusqu'aux combles, quand des voisins sont accourus pour porter secours. Repoussés d'abord par les fédérés, ils sont parvenus cependant à maîtriser Tincendie,

aidés et dirigés par un employé du théâtre, nommé Pasquier^ qui a été blessé à la main.

Reprenant la rue de JRivoliy nous trouvons des ruines aux n*>* 82, 84, 86, de la nouvelle mairie du quatrième arrondissement dont la partie postérieure est complètement brûlée; il ne reste plus que la carcasse de pierre.. Pourtant cette portion del*œuvre de M. Baillj pourra être facilement restaurée, et la charmante petite porte renaissance qui s'ouvre sur la rue Yieille-du-Temple sera conservée.

Nous arrivons à la place de la Bastille^ un des endroits les plus maltraités par la terrible guerre civile que nous venons de supporter : ce n'est là que maisons efifondrées et incendiées, Tinsurrection de juin 48 y avait fait rage ; ce n^est rien en comparaison de ce qui s'y est passé en mai 1871.

Les maisons faisant le coin du boulevard Beaumarchais, celle du coin gauche de la rue de la Roquette, les bâtiments de la cour d'Amoye, la maison oû était rancienne épicerie de Pépin, le complice de Fieschî, les bâtiments de Tancienne cour des Juifs, à l'angle de la rue de Charenton, Tembarcadére du chemin de fer de Yincennes, comme plus loin la gare de Lyon, le Temple protestant, à rentrée de la ruo Saint- Antoine, Tceuvro de Mansard, tout cela n'est que décombres, éventré par les boulets et criblé par les balles ; un tremblement de terre n'aurait pas causé plus de ravages.

La colonne de Juillet a été atteinte par plusieurs obus : le socle est profondément écorné; — de plus, le terrain sur lequel elle repose a dû être fortement ébranlé par Tincen- . die allumé sous la voûte du canal qu'elle domine. Le 24 mai, les fédérés avaient amené sous cette voûte de nombrenses barriques remplies de pétrole et quelques-unes chargées de poudre ; les ouvertures furent bouchées et le feu mis à la dernière barrique; mais la fumée produite fut si épaisse que la âamme ne put se produire. Les matières brûlèrent sans flamber et il n'y eut pas d*explosion. Plusieurs fédérés périrent asphjxiés dans cette fournaise.

En montaiit dans le faubourg SamUAntoiM les dégftts

sont moins grands; cependant lu brasserie de THortensia oréée autrefois par Sauterre, l'ancienne fabrique de papiers peints fondée par Hôveillon , et la maison de Santé faiit^ant le coin de la rue des Boulcls, et d'où s'échappa Malet en 1812, portent de nombreuses traces de mitraille et d obus. Une des colonnes de la place du TrônCi celle de gauche, a été sciée & la base» et n'est retenue que par Tes* caiier intérieur, acte de vandalisme bien inutile!

Aux battes Chaumont et au Père Laohaise, derniers refuges de la lutte, les dégâts ne sont pas aussi graves que l'on aurait pu le crain*lic : ic tombeau de Morny, le héros du 2 décembre» de celui qui , dans cette journée néfaste, éorlTait : Duccmon partout^ qui n'usa ensuite dn pouvoir qne pour se livrer avec cynisme, à Tagiotage le plus éhonié, a été presque détruit par les projectiles : c'est le plus abtmé de tous ceux qui ornent la nécropole.

En revenant sur nos pas par le bouioTard Richard-Lenoir» nous trouvons les ruines d'un théâtre tout récemment construit, les JJéiassements^Comiques, Sur la place du CiudcaudEaUf les deux pâtéi de maisons, n*'* ^, 3,4, 5, 6, formant le débouché dn boulevard Voltaire sont brûlés de fond en comble, et plus loin les n"*^ 20, 22, 28, 60; la maison dix Pauvre 'Jacques et les Magasins du Grand^Turgoi^ donnant sur la rue Turbigo, sont troués par les obus etlesderniers sont presque en ruine. La fontaine de M. Daviûud, au milieu do la place, a Tun de ses lions renversé par un boulet; un autre >est criblé. Un des pavillons des MaqasvM^Réwm est éventré par les obus et la caserne du Prince-Eugène est comme émiettéedans certaines parties sous les traces de baUes.

L'ancien boulevard du Prince-Eugène devenu boulewxrd Voltaire n'a pas été préservé ; la lutte y a été violente. G est à la mairie du onzième arrondissement, on le sait, qu'après révacuation de l'Hôtel de ville s'étaient retirés les membres de la Commune.

statue de Voltaire, produit d'uiié dousoription dtt Siècle^ qui avait été établie sur rancien boulevard^ a été

éprouvée par les projectiles.

Un boulet plein, dirigé sans doute contre la barricade postée à 500 mètres environ de la statue , i*a frappée à lâ hauteur des bras, et Ta iraversée de part en part. Un éclat d'obus a rayé le bras du fauteuil sur lequel est assis le patriarche de Férney. Le piédestal a également souffert.

C'est su? une des barricades de ce quartier que Delescluzc, ne voulant pas survivre à la dciaite de son parti alla chercher et trouva la mort*

lé* Avenir national a raconté un épisode des plus dramatiques qui s'est passé dans une des maisons situées en face la caserne du Prince-Eugène ; ce récit reproduit ici donne bien ridée des angoisses et des périls qu'ont imposés à la popu** lation de Paris les derniers événements.

M. B..., dessinateur, habitait en face de la caserne du Ppince-EugènCf une de ces grandes maisons qui ont été en** tièrement détruites par les bombes et l'incendie. Au mo* niCiiL où i;i bataille s*est eng.ii;éc autour de la place du Château-d'Eau, cette maison n'avait encore reçu que la visite d*an seul obus, qui avait brisé, en éclatant, une ou deux cloisons du sixième étage. Mais cet accident avait suffi pour décider les habitants de tous les étages à se réfugier dans la cave.

Seul, M. B*<., dont toute la fortune consiste en quelques

tableaux de prix, était resté dans son appartement, pour y préparer le sauvetage de sa petite collection. Il était en train d'emballer un de ses tableaux les plus précieux, lorsqu'une bande de fédérés, qui avaient subitement envahi la maison, l'oblig^ea k rejoindre les autres locataires. Les envahisseurs, qui paraissaient en proie à la plus vive excitation, fermèrent sur lui la porte de la cave et déclarèrent qu'ils briseraient la téte à quiconque essayerait de roumr cette porte. 11 fallut obéir. Les locataires n'obtinrent mÔme pas Tautorisation de monter dans leurs apjjartementsaûn d'y

chercher des vivres pour le cas où leur captivité se prolongerait.

Deux ou trois d'entre eux qui se tenaient sur la première marche conduisant à la cave, l'œil au trou de la serrure ou

collé aux fissures de la porte, pour essayer de deviner ce que les envahisseurs étaient en train de faire dans la maison, ne tardèrent pas à voir et à entendre un groupe de femmes s'engager dans l'escalier et le gravir précipitamment. Ces femmes portaient de petits sceaux pleins d'une essence odorante et de gros pinceaux semblables à ceux dont se servent les badigeonneurs.

On s'aperçut bientôt qu elles enduisaient les parquets et les cloisons de cette essence^ afin de préparer Tincendie de la maison. Quand elles eurent terminé leur besogne, elles furent remplacées par des hommes qui mirent le feu successivement à tous les étages, en commençant par les plus élevés, et qui abandonnèrent ensuite la maison, après avoir lancé, en guise d*adieu, aux prisonniers de la cave, cette horrible plaisanterie : « Amusez-vous bien, et si vous avez trop chaud, tâchez de vous procurer des glaces. »

M. B... sortit le premier de la cave : il courut à son appartement à travers les flammes qui attaquaient Tescalier; ses tableaux étaient déjà chaudsl 11 eut toutefois le temps G'en porter trois ou quatre à la cuisine, de les placer sous le robinet qui s\y trouvait, de les arroser, de les envelopper dans des torchons mouillés et de les descendre à la cave. Les autres locataires voulaient, comme lui, sauver ce qu^ils avaient de plus précieux, miais il était trop tard; Tescalier n'était plus praticable.

Déjà, M. B... lui-môme avait été atteint par la flamme; ses vêtements avaient été brûlés en plusieurs endroits. On voulut s'échapper au dehors, mais les balles et les obuS pleuvaient sur la place. D'ailleurs quelques fédérés ayant menacé de faire feu sur les fugitifs les obligèrent à se réfugier de nouveau dans la cave, où l'on risquait de périr asphjiié. Port heureusement, le feu se ralentit avant

d'avoir atteint le rez-dd-chaus^ée, et la voûte de la cave ne s'écroala pas.

Mais on peut se iigurer ce que furent les soulTrancos et les angoisses de ces malheureux eniermcs pendant près de vingt-quatre heures sous les décombres de leur maison, an milieu du vacarme inférnal produit par les détonations incessantes des canons, des obus» des mitrailleuses et des feux de peloton.

La porte Samt'Denis^ qui, en 1830 et en 1848, avait dé|)& bubi les oil'cis do nos ^'ueiTeis civiles, a élé ^lus éprouvée encore cette année.

Les mâles sculptures de Ikiichel Anguier, d'après Charles Le Brun, ont eu leurs saillies mutilées. Un obus a brisé une partie du trophée, au pied duquel est assise la Hollande vaincue. Le Rhin a les deux genoux broyés, et le bras qui s'appujait sur la rame n^exlste plus qu'à l'état de moignon. Un des chevaux qui nagent, dans le bas-relief de TatLique, n'a plus de naseaux. Quant aux mouchetures sur la pierre noircie par le temps, au pied droit de Tare qui regarde le boulevard Bonne-Nouvelle, elles sont innombrables. Sur la face qui regarde le faubourg Saint-Martin, presque rien.

La porte Saint-Martin^ par laquelle les alliés ûrent leur entrée en 1814 , est moins abîmée , bien que portant de

nombreuses traces de balles.

Quant au Théâtre de la Porte-Samt-Marim et aux maisons qui lui faisaient suite, vers la gauche, il n*est resté que quelques pans de murs. Du théâtre, on ne voyait plus que le vaste mur qui isolait la salle de la scône, et sur le devant, des débris de toute nature : c'était môme là une ruine du plus bel aspect.

Cette pauvre salle, si belle, si vaste, datait de 1781 : elle avait été construite par Nicolas Lenoir, en quatre-vingt six jours, àTooeasion du mariage du Dauphin, plus tard Louis XYl, avec Aiarie -Antoinette.

C'est derrière cette iacade, réellement décorative, dans

cette eaUe sonore et ample» que se livrèrent les grands

combats du romantisme. Antony^ Vautrin^ Marie Tudory Tirent le jour, et c'est là que Georges, Dorval, Bocage,

Frédérick Lemaltre ûrent frémir et pleurer leur public idolâtre.

Les maisons yoisines, à partir du théâtre et faisant

Tangle sur le boiil"varJ, la place ot la rue de IJoncly, ont été également détruites; là se trouvait le grand établisse^ ment du restaurateur Defdeux.

Si Ton en croit les récits des premiers jours, une scène SiuiiîLre »s'est passée en cet endroit. Les fédérés envahirent tout d'abord ces maisons pour les occuper comme point de défense. Les locataires, des femmes et des enfants, les supplièrent d'abandonner ce projet.

Le chef des envahisseurs sembla céder à leurs prières et s éloigna en leur promettant de n'établir dans cet endroit que des ambulances ; mais il ramena bientôt une troupe plus nombreuse, qui mit tout au pillage et répondit aux apostrophes des locataires, dont Tun arait voulu opposer une résistance armée, par un massacre épouvantable et pitr Tincendie.

Dans le faubourg Saint - Martin ^ la mairie du dixième arrondissement porte les traces de quelques obus et de balles nombreuses, mais, en résumé, a peu souffert. En

revanche, les magasins du Tapis- Hong qui lui font vis-àvis, ont été complètement incendiés. Rien n'était étrange comme ces ruines, et Ton se montrait , entre autres, au quatrième ét ige, plusieurs objets épargnés par le hasard : une pendule restée intacte sur une cheminée, dont la glace était brisée, et des habits encore pendus à un porte-manteau* •Les Docks de la Villette ont été complètement détruits. Peuduut plusieurs jours, ce vaste foyer d'incendie a illumine tout Paris. Près de huit millions de marchandises étaient contenus dans ce yaste entrepôt. Barils d'essences, bonbonnes d'huiles, de drogue^:, ont éclaté et laissé brûler leur contenu, qui menaçait de s'étendre jusqu'à la rue de Flandre. On a arrêté, par des talus en terre, ce torrent en-

flammé. JDes denrées alimentaires de toute nature étaient amoncelées dans eet entrepôt , où le feu n*était pas encore éteint quarante jours après qu'il avait commencé ; les bâtiments de la iiotonde construite par Ledoux à la ûn du dixhuitième siècle, ont été épargnés par le feu» mais lis sont eriblés d'obos et de balles.

Les Docks étaient assurés pour sept millions à diverses compagnies.

Les Magasins généraux , qui occupaient deux grands

quadrilatères à sept étages, bordant le goulet du port, ont été également réduits en cendres; an haut pan de mur est tont ce qu'il en reste. Dans la rue de Marseille, sur le qaai de la Loire et sur le quai de Seine, uu grand nombre de maisons ont ûni par prendre feu au contact de cet immense foyer. La passerelle et le pont tournant da canal ont été également brûlés.

Le Grenier d'abondaneej situé au-dessous de Tile Saint* Louis et longeant le bonlevard Bourdon, a été aussi

anéanti. Il n'en reste que quelques arcades noirciea; il avait été bâti sur remplacement du Jardin de l'Arsenal, dont la bibliothèque précieuse a été heureusement préservée. 11 ny a là que des pertes matérielles à regretter; elles s'élèvent, il est vrai, à près de neuf millions. Le bâtiment pesant» triste, avait tout l'air d'une maison de détention : il avait été commencé en 1807; le feu j a été mis le 25 ma?, vers la fin de la lutte.

— Sur la rive droite, comme dans le reste de Paris, plusieurs monuments et établissements publics ont échappé heureusement à la rage des incendiaires; c'est entre autres la Banque, les Postes, Notre-Dame, rHôtel-Dieu.

La Banque de France avait comme délégué depuis le 18 mars, M. Beslay , dojen de la Commune ; celui-ci tout d*abord avait donné sa démission à la suite de perquisitions

tentées i'i la Uanque par des envoyés de la Préfecture de police, perquisitions auxquelles il s'était courageusement

opposé. Resté toutefois aa poste qai lai avait été assigné, il apprit le 24 mai que ome tonneaax de poudre venaieiit d*étre déposés dans les oaves de la Banque.

Il dormait, quand le soas-gouyerneur, M. le marquis de Plœuo rest6 en fonctions pendant ces temps difEciles, Tint ravertip.

M. Beslay fit aussitôt débonder ces tonneaux et inonder la poudre : Texplosion n'était plus à craindre. De pins» le bataillon de la Banque composé des employés et qui depuis six semaines faisait le service de garde fut mis tout entier sur pied ; des sentinelles furent placées à tous les points menacés, aux fenêtres garnies de sacs de terre, aux meurtrières du rez-de-chaussée et devant une défense qui aurait coûté cher aux assaillants, aucune tentative d'attaque ne fat £aite. La lettre de M. le marquis de Plœuc que noaa reproduisons rend pleinement justice k qui de droit.

« Pari8>3imsilâ71.

« Monsieur,

« Le silence qui me paraît avoir été gardé jusqu'ici sur la

situation de la Banque de France m'oblige à recourir à la publicité.

<t Trop d'intérêts privés et généraux se rattachent à cet

établissement, pour qu'il ne soit pas nécessaire de les rassurer.

« Surprise parles événements du 18 mars, la Banque est

restée à Paris, gardienne du crédit de la France et de valeurs actives et inactives considérables.

«Après soixante-sept Jours de rôgne de la Commune, c*est*à*dire de la Terreur, elle est intacte.

a Aucune force armée n'a franchi son enceinte, malgré de nombreuses tentatives directes et indirectes, armées ou diplomatiques.

u Défendant pied à ^ied son encaisse, ce n'est que devant les sommations violentas on années de la Commune on du

Comité de salut public qu'elle a livré, jour par jour, le solde de la ville de Paris laissé par i'admimstration mumcipaley ioit 9 miliiona 401.000 francs.

a Kt manie d'nn blanc-seing de Versailles, la somme de 7 millions 290,000 francs,

« La Tille de Paris ne tronTera pas que la somme de

7 millions 290,000 francs pour son compte ou pour celui de l'Étaty soit une ayance excessive du pillage dont elle était exposée.

a Comment ce résultat a-t-il été obtenu ?

« Simplement par le sentiment du devoir ;

a Par le concours de ceux des membres du conseil de régence qui sont restes à Pans, malgré les mandats d'amener décernés contre eux;

f( Par la ferme attitude et la cohésion du personnel^ armé et non armé, de In Banque de France, et, n'en déplaise à ceux pour qui le lendemain du danger est le jour de l'ingratitude, par le concours du délégué de la Commune, qui, sans s'immiscer dans Tadministration de la Banque, déférait à toute réquisition pour tout ce qui pouvait intéresser la conservation de ce grand établissement.

« Peut-être un jour, pour éclairer Topinion, rendrai-je compte des incidents de ces deux longs et douloureux mois; mais je ne ferai la part du mérite de personne, tout le monde ayant fait son devoir.

a Veuillez agréer, monsieur le directeur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.

« Le sous-gouverneur de la Banque de France^

« Marquiiï de Plceuc» »

C^est à H. Theisz, nommé directeur des postes par la

Commune, qu'on doit la conservation de l hôtel des postes de la rue Jean-Jacques-Rousseau. M. Theisz est resté dans ses bureaux jusqu'au dernier moment, et ne lee a quittés

que pour leâ remettre aux mains de Tudministration régu*

liôre. Dans la nnît dn 23 mai^ des gardes nationaux étaieat

arrivés avec Tintention bien arrêtée de mettre le feu à rhôtaU Les matières incendiaires étaient prêtes. M. Theisz s^est énergiqnement opposé à Texécution de ce projet criminel, et il est parvenu, par sa ferme attitude, à éloigner le danger.

L'Bdtel'Dieu et l'églùe Nùêr^Dame ont échappé à la

toiclie des incendiaires, mais le péril qu'ont couru Tun et l'autre a été grand : les détails suivants communiqués par un interne de l'Hôtel-Dieu en font foi.

Le mercredi 24 mai, à trois heures dn matin, un officier d* état-major, agent du Comité central, se présentait à FHôtel-Dieu ; il était suivi d'une quinzaine d'individus de quinze à dix^huit ans, escortant deux tonnes de pétrole. Aa nom du Comité de salut public, il réquisitionne un vilbrequin et des seaux pour répandre le liquide inflammable. L'interne en médecine, de garde ce jour-là, e&ajé de cette demande, envoie chercher le directeur, l'engageant à représenter au délégué les dangers qu'allaient courir les blessés et les malades. Après quelques pourparlers inutiles, ils s'éloignent munis des ustensiles.

Vers onze heures, un ouvrier qui avait vu sortir do la fumée de I\otre-Dame, vint donner l'éveil à l'Hôtel-Dieu. Un interne en pharmacie se trouvait là; il court avertir ses collègues alors à table» Six de ces jeunes gens, à la fois pleins d'anxiété et d'indiornation, s'empressent d'aller trouver le directeur et rengagent à fournir des hommes et la pompe de rHétel-Dieu pour éteindre le commencement d'incendie.

Cette démarche n'ayant pas abouti, ils se renr] ent euxmêmes à Notre-Dame. L'ouvrier qui avait donné Talarme, leur montre une petite colonne de famée qui sortait par une lucarne ; quelques voisins se joignent à eux. Faisant alors appel à l'humanité, ces internes représentent qu'il ja à l'Hôtel-Dieu cent cinquante malheureux blessés défenseurs de la Oommunoi et qu'ils vont être anéantis par son

ordre. Ces quelques mots soulèvent Tindignation des assistants qui se joignent à la petite troupe.

Ld sonneur et le bedeau, malgré les menaces qu'avaient faîtes les incendiaires, livrent les clefs. On ouvre alors la porte d'entrée de la rue du Cloître -Notre-Dame. La petite troupe, où les femmes, les jeunes filles, les enfants abondaient, était déjà assez imposante. Quelques-uns se risquent au milieu de cette atmosphère épaisse et brûlante, chargée de vapeurs de pétrole ; l'obscurité était complète.

Après dix minutes d'anxiété et de recherches pénibles, — car à chaque instant les plus forts venaieut reprcnilre haleine à l'extérieur, — on allait renoncer à Tcntreprise, lorsque survient un pompier, on le prie de prêter son concours, ce qu'il s'empresse de faire malgré la défense faite par la Commune.

Un brasier est découvert à la hauteur du chœur. On se rend maître du feu en cet endroit. Les plus aventureux marchent ensuite sur les débris fumants, et découvrout un autre brasier à la hauteur du maitre-autel. Nouveaux ef* forts couronnés d'un nouveau succès.

Pendant ce temps quelques travailleurs cassent los vitres afin d'amener un peu d'air dans cette fournaise, ces vitres sont choisies au milieu des vitraux modernes de peu de valeur. — D'autre part, on force une des grandes portes, et Tatmosphère devient un peu plus respira ble. Un ti oisième brasier se trouvait à la hauteur de la chaire, on en vient à bout assez facilement; là, on avait amoncelé des chaises, des pupitres, des balustrades. Cet immense bûcher allait jusque sous le grand orgue, et se joignait à un autre dressé autour d'un grand Christ et d'une statue de la Vierge, amené là tout exprès; des papiers étaient à la base, le pétrole avait manqué sans doute, et le feu devait atteindre ce bûcher en continuant ses ravages.

Peu à peu, le jour se fait dans la cathédrale, Tair de« vient respirable ; hommes, femmes, enfants, déménagent ces chaises, ces balustrades amoncelées, et les portent sur

la place du Parris, sans songer à la barricade da pont d'Arcole et sans se laisser arrêter par les balles qni sont envoyées de la caserne de la Cité.

Ce travail achevé, on put se rendre compte des ravages causés par le feu : tous les troncs avaient été brisés, les tabernacles, les reliquaires défoncés et pillés, le lutrin de bronze brisé, le grand lustre crevé et renversé. L'heureuse intervention des internes avait rendu peu graves les dôgâta cansés par le fea : les boiseries du chœar ont été préservées presque complètement, la chaire et les orgues sont intacts; les livres saints, les chaises, fauteuils, sont en partie brûlés; les chapelles latérales ne sont pas endomma* gées, mais le sol est souillé en différents endroits.

Ce premier sauvetage terminé, on visita l'étage souterrain, les orgues et les galeries, puis les tours où se trouve une forêt de charpentes qui remontent à huit cents ans; son salut est dû à l'oubli ou îi Tignorance des insurgés.

Pendant ce temps les fédérés étaient toujours maîtres des barricades des quais Saint-Michel et Montebello, ainsi que de rtle de la Cité.

On organise cependant une garde pour essayer de conserver ce qui avait été si heureusement sauvé ; plus de quarante personnes se font inscrire ; chacun monte la garde à son tour sans éti'e inquiété. Vers onze heures du soir, enûn, l'île de la Cité était au pouvoir de l'armée, et la magnifique basilique était définitivement sauvée.

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