CHAPITRE XIII
CEDAyT ARMA TOG.E . ARRESTATION DU GÉNÉRAL MAZURE
Par quel singulier retour l'omnipotence accordée à un préfet jusqu'alors tenu en méfiance avait-elle pu le transformer en idole d'une foule délirante ? C'est dans les tendances communalistes, je dirai presque particularistes, de la démocratie lyonnaise qu'il faut chercher l'explication de cette énigme.
Cette démocratie, qui avait cru pouvoir faire la révolution sociale par la dictature de son Comité de Salut public, s'était heurtée à la barrière des lois, à la résistance du pouvoir central et de ses fonctionnaires. Et voilà que par décret Challemel-Lacouralhiit avoir cette toutepuissance qui avait manqué au Comité de Salut public; contre sa volonté, nul désormais ne serait admis à invoquer les lois de l'Empire ; il
allait tenir dans sa main l'autorité militaire comme raulorité civile ; la confusion des pouvoirs était le dernier mot de la liberté rêvée, et personne, parmi les révolutionnaires qui Tacclamaient le soir du 2S septembre, ne doutait que le commissaire extraordinaire de la République ne dût être aux mains de la démocratie locale rinstrument victorieux de son indépendance et de ses aspirations réformatrices.
Le premier usage que Challemel-Lacour fit de ses nouveaux ])ouvoirs sembla donner raison à rinterprétation de l'opinion populaire.
Challemel avait obtenu le déplacement du général Espivent de la Villeboisnet, que le peuple considérait comme un ennemi de la République. Le Gouvernement de Tours l'avait remplacé, le 12 septembre, par le général Mazure. Ancier officier d'artillerie, sorti des cadres de réserve, le général Mazure justifiait la confiance du Gouvernement par l'élévation de ses sentiments, la culture de son intelligence, sa bravoure et la baule Iionorabilité de son caractère. Mais l'opinion lyonnaise lui re-
prochait son attachement aux traditions de l'armée, — on dirait aujourd'hui son milita- 7^isme, — son manque d'initiative, son inaptitude aux réformes. L'armée allemande marchait sur Dijon ; Lyon était menacé ; l'irritation grandissait contre l'inertie du commandement militaire ; elle gagnait tous les partis, et les clubs, exploitant l'énervement causé par l'approche de l'ennemi, lançaient des accusations de trahison facilement écoutées.
Un conflit éclala entre le Conseil municipal et le général Mazure, à propos d'une distribution de cartouches au 2" bataillon de la aarde nationale réputé conservateur. Les révolutionnaires avaient des cartouches; ils s'en servaient pour défendre et au besoin pour attaquer le Gouvernement : c'était dans l'ordre. Mais donner des munitions aux modérés, c'était, paraît-il, les inciter à tirer sur le peuple. On comptait sur eux les jours d'émeute; mais leur action devait se borner à de pacifiques démonsti-a lions avec des fusils inolîensifs.
Le Conseil municipal envoya au général la
dépêche suivante : « Citoyen général, Fopinion publique exige impérieusement votre démission ; nous vous la demandons au nom du salut public et de l'ordre menacé. Nous comptons sur votre patriotisme pour accepter cette mesure nécessaire, afin d'éviter un conflit déplorable. »
En même temps, le Conseil télégraphiait au Gouvernement de Tours pour demander le changement du général. Le télégramme finissait en ces termes comminatoires : « Sinon, comme nous sommes responsables du sang de nos concitoyens, nous ferons nous-mêmes ce changement. »
Le préfet se rangea du côté de la municipalité ; il notifia au général Mazure le décret relatif aux pleins pouvoirs et lui demanda sa démission.
Le décret émanait des représentants de la politique dans la Délégation de Tours, MM. Crémieux et Glais-Bizoin. Le général répondit par la production d'une dépêche datée du même jour, signée par le Ministre delà Guerre, l'amiral Fourichon qui, au nom du même Gouvernement,
« mainlenait intacts les atlribulions et les droits de l'autorité militaire ».
Le préfet et le général se mirent d'accord pour télégraphier à Tours et demander une solution à leurs ministres respectifs ; les réponses divergentes laissèrent subsister le conflit, dont l'acuilé s'aggravait d'heure en heure, en même temps que l'exaspération de l'esprit populaire.
Un dernier malentendu, une dépêche égarée ou tardivement reçue détermina l'explosion. Challemel-Lacour, comme s'il se fût mis à la remorque de Saigne le plàlrier, ordonna l'arrestation du général Mazure et porta sa décision à la connaissance du public par une affiche, où on lisait : « Je ne pouvais laisser fléchir l'autorité que je tiens du seul pouvoir régulier et légitime qui soit reconnu par la nation. J'ai donc ordonné à la garde nationale de s'assurer de la personne d'un chef rebelle à la République.
(( Je fais appel au patriotisme de l'armée ; qu'elle aide la garde nationale à faire respecter la loi, mais aussi qu'elle respecte la discipline. »
Par quelle étrange contradiction le Préfet
pouvait-il parler de discipline, au moment où il invitait l'armée à se prêter à l'arrestation de son chef ?
L'ordre d'arrestation avait été publié le !■' octobre, à quatre heures du soir; il fut exécuté entre dix et onze heures par des compagnies empruntées à chaque bataillon de la garde nationale, comme pour associer à la responsabilité du préfet la garde nationale tout entière.
Arrêté à la caserne Bissuel, où sa présence fut dénoncée par les soldats au milieu desquels il s'était réfugié, le général mou ta sans résistance dans une voiture découverte, et il fut conduit à l'hôtel de ville au milieu d'une foule qui poussait des huées et des cris de mort, et hurlait la Marseillaise, non pas le chant national et solennel que les fonctionnaires écoutent debout et découverts, mais la Marseillaise des mauvais jours, écumante <le rage et de sang impur. De chaque côté de la voiture couraient des porteurs de torches, qui éclairaient cette scène lugubre.
Quand le général entra à l'hôLel de ville, on n'eut que le temps de fermer derrière lui les grilles, pour en interdir raccès aux misérables qui voulaient massacrer ce vieillard.
Challemel-Lacour se précipita à sa rencontre et l'entoura de ses bras, sans cacber son émotion, comprenant un ])eu tard le danger auquel il Tavait exposé.
Je n'ai pas assisté à cette dramatique arrestation, ni au pt'rilleux exode du général jusqu'à la place de la Comédie. J'en parle d'après les récits dont j'ai conservé l'angoissant souvenir. Les manifestations bostiles se prolongèrent jusqu'à une beure avancée de la nuit autour de l'bôtel de ville. La foule, soupçonnant qu'on avait relâché le général, exigeait qu'on le lui montrât. Les rassemblements ne se dissipèrent que vers les trois heures du matin.
Le Préfet a rendu compte à son Gouvernement de cette journée du 1" octobre dans une dépêche qui mérite de n'être pas oubliée :
Préfet Lyon à Tours
2 octobre 1870.
Le général Mazure ayant refusé deux fois de donner sa démission, puis d'accepter sa révocation, ce refus s'est répandu. A deux heures, une vive ag-itation a éclaté dans plusieurs quartiers, surtout populeux. Ne pouvant empêcher le mouvement, j'ai dû m'en emparer pour le diriger. J'ai ordonné l'arrestation. Le général est arrivé le soir, entouré par la foule, au milieu des cris. Elle voulait qu'il fût promené de rang en rang, j'ai résisté, non sans péril; j'ai vaincu...
Malgré les ordres ••('pélés du Gouvernement pour qu'il fût mis en liberté, rin(|uuliliable détention du Commandant de l'arnK'e de Lyon se prolongea jusqu'au 11 octobre. Du l'^au i, il fut enfermé dans une cliambre de rhùtcl de ville; il fut ensuite détenu dans une cellule de la prison Saint-Joseph.
C'est de là que le général Mazure adressa à Challemel-Lacour cette lettre de protestation :
Ljon, 11 octobre 1870.
Monsieur le Puéfet,
Voilà dix jours que dure ma détention préventive, et j'ignore encore de quel crime ou délit je suis accusé et si une instruction se poursuit contre moi.
Vous avez pu, en vertu des pouvoirs extraordinaires dont vous êtes revêtu et par mesure d'ordre public faire procéder à mon arrestation. Je laisse de côté la forme dans laquelle elle a eu lieu et les mesures que vous avez négligées pour me soustraire aux insultes et aux manifestations sanguinaires dont j'ai été Tolijet ; mais je ne pense pas que vos pouvoirs puissent s'étendre jusqu'à arrêter le cours de la justice, non plus qu'à modifier les compétences. Si, au lendemain de mon arrestation, alors que m'affirmant que ma détention ne serait que momentanée, vous me le demandiez, pour ainsi dire, pour la forme, j'ai pu consentir à m' entretenir avec quelques délégués du Conseil municipal, il n'est jamais entré dans ma pensée de reconnaître la compétence de ce tribunal improvisé.
A ce moment, vous me disiez que, si la délibération du Conseil municipal n'était pas conforme à vos désirs, vous prendriez sur vous d'ordonner, dès le lendemain, et de votre propre autorité, mon élargissement.
iSIalheureusement, vous subissiez, dès l'origine, et vous subissez encore la pression de ce Conseil, dont il vous appartient cependant de diriger, de contrôler et d'annuler au besoin les délibérations, et vous n'avez pas osé me rendre la liberté.
Quoi qu'il en soit, vous n'ignorez pas, Monsieur le Préfet, que je suis militaire et qu'à ce titre je suis et ne puis être justiciable que des tribunaux militaires. Mais, ce que vous ignorez peut-être, c'est que, vu ma qualité de général de division : 1" au Minisire de la
Guerre seul appartient le droit de donner Tordre d'informer contre nmoi (art. 99 du Code de Justice militaire); 2° qu'une fois l'instruction terminée par les soins du rapporteur près le Conseil de guerre et les pièces transmises au général commandant la division, celui-ci doit les adresser au Ministre de la Guerre auquel seul appartient aussi le droit de statuer sur la mise en jugement (art. lOS du même Code).
J'ajouterai que, d'après l'article 228, est puni de mort tout militaire qui prend un commandement sans ordre ou motif légitime, ou qui le retient contre l'ordre de ses chefs.
Vous reconnaîtrez, Monsieur le Préfet, que, lorsqu'un homme est sous le coup d'une pénalité si grave, il importe de lui donner des juges au plus tôt.
J'ai donc l'honneur de vous renouveler ma protestation, contre l'abus que vous faites de pleins pouvoirs qui ne vous ont pas été conférés sans doute pour supprimer le droit. Comme j'ai eu l'occasion de vous l'exprimer dans une première protestation, votre manière de procéder rappelle les plus mauvais jours du pouvoir absolu.
Je me réserve d'exercer contre vous toutes poursuites selon la loi et par toutes voies de droit.
En attendant, je demande des juges.
Recevez, etc.
Signé : Mazuuk, Général de division.
142 LA COMMUNE A LYON EN l.STO ET 1871
Je me rendis chez le préfet ; je lui dis que je considérais comme un devoir d'appuyer auprès de lui la protestation du général. Challemel me répondit avec la raideur qui lui était coutumière vis-à-vis de quiconque contrariait ses vues : il n'admettait pas que le Parquet se permît de juger une mesure de haute police qu'il avait prise dans l'intérêt de la paix publique et en vertu de ses pleins pouvoirs.
J'en référai au l^rocureur général qui avait été saisi d'une plainte du Conseil municipal contre le général Mazure. Il fut convenu que, sans m'arrêter à la question de compétence, je requerrais d'un juge d'insti'uction une ordonnance de non-lieu. En cela peut-être le Parquet a-t-ilparu outrepasser ses pouvoirs et confondre les juridictions? Mais il estimait qu'aucune considération n'était plus pressante que de liàter la mise en liberté du général.
Le 14octobre, après en avoir reçu l'ordre formel deGambetta, Challemel-Lacour rendait la liberté àson prisonnier et faisaitconnaîtreà sesadministréslesmotifsdesadécisionparrafiiche suivante:
ARHESTATIOiN DU GÉNÉRAL MAZURE 143
Le Préfet du Rhône à ses concitoyens
Vu diverses dépêches desquelles il résulte que le général Mazure n'a pas reçu en temps utile la notification de la concentration des pouvoirs entre les mains du préfet ;
Vu l'arrêt de non-lieu du 13 octobre rendu sur la plainte du Conseil municipal contre le général au sujet d'une distribution de cartouches faite sans ordres;
Vu l'ordre signé Gambetta, en date du 13 octobre, par lequel le Ministre mande auprès de lui le général Mazure pour lui demander compte de ses actes ;
Considérant enfin que, si des malentendus regrettables ont jeté le trouble dans la ville, le public, qui ne demande que justice, apprendra avec plaisir que l'enquête n'a révélé à la charge du général aucune intention coupable;
Le préfet du Rhône a l'honneur d'informer ses concitoyens qu'il a ordonné la mise en liberté du général Mazure et son départ immédiat pour Tours.
Lyon, 14 octobre 1870.
Signé : Challemel-Lacour.