CHAPITRE XVI
UN AYENTUUIEIl. — LE CORPS DES VENGEURS
Ici doit se placer un incident de la dictacture de Gambetta, où j'ai été mêlé contre mon gré, et qui, s'il trouve son explication dans le louable dessein de faire sortir de terre des légions, fait moins d'honneur à la pondération et à la prudence du grand improvisateur de la défense nationale.
Vers la lin d'octobre, ou dans les premiers jours de novembre, je reçus à mon parquet la visite d'un étranger, vêtudun costume de franctireur, se disant Polonais et se présentant sous le nom de Malicivi.
11 me développa un plan fort audacieux de diversion coutre l'armée allemande; il s'exprimait fort bien en notre langue, il paraissait résolu autant qu'intelligent; je pensais qu'il ne m'appartenait pas de « classer son projet sans suite », et à défaut d'une lettre de recomman-
dation qu'il sollicitait de moi, je me bornai à lui donner un mot d'introduction, priant le Ministre de la Guerre d'examiner quel cas il convenait de faire de ses proposition.
On juge de mon étonnement quand je vis revenir cet inconnu deux semaines plus tard avec le grade de chef de bataillon, chargé de commander le «■ Corps des Vengeurs », et porteur d'un décret daté du 14 novembre ainsi conçu : « Le Ministre de la Guerre et de l'Intérieur ouvre à M. le préfet du Rhône, sur les fonds de l'Intérieur, un crédit de 300.000 francs. Le préfet délivrera les fonds demandés par le chef du Corps des Vengeurs sur ordonnances délivrées par M. Andrieux, procureur de la République à Lyon, assisté d'un Comité de notables citoyens de cette ville'. » Dans la fièvre de la lutte, Gambetta, pour former une armée, comme pour recruter son parti, acceptait tout ce qui s'offrait, sans faire le triage des scories.
1. J'étais (railleurs avisé de l'étrange mission qui m'était confiée, par une lettre signée : Jules Cazot, secrétaire général, délégué au département de l'Intérieur.
Mon premier mouvement, — je crois bien que c'était le bon, — fut de refuser le témoignage de confiance que me donnait le Ministre de la Guerre et dont j'étais surpris plus encore que flatté. Je m'en ouvris au préfet ; j'invoquai mes charges déjà très lourdes, l'administration de mon parquet, ma présence ù l'audience et mes conclusions nécessaires dans les causes importantes, et surtout la responsabilité de veiller incessamment au maintien de l'ordre en l'absence d'une police régulière. Challemel insista ; il avait reçu l'avis que le Gouvernement voulait confier à Malicki une mission secrète, et s'en réservait la direction ; il m'assura que le général commandant la division avait une estime particulière pour les connaissances militaires dont avait fait preuve Malicki dans un récent entretien; il me demanda de ne pas me soustraire à une tâche do ni il considérait l'acceptation comme un devoir.
Il ne me restait qu'à former un Comité de bons citoyens, capables d'assister le commandant Malicki dans ses achats d'armes et d'équip(^ments, et de contrôler sa gestion.
Je misa leur tête M. Gangiiet, conseiller municipal, un fort honnête homme, très patriote, qui avait acquis quelque expérience des questions d'intendance dans sa fonction de président du Comité delà Guerre i.
Pour le procureur de la République, le côté séduisant du projet de Malicki, c'est qu'il avait promis d'enrôler sous une discipline sévère et de conduire bientôt à la frontière ces francstireurs errants, parmi lesquels beaucoup d'étrangers, venus d'Italie, d'Angleterre, de Grèce, d'Egypte, etc., dont l'oisiveté était une cause de scandale dans la ville et une perpétuelle menace pour l'ordre public.
Les lenteurs de son organisation ne tardèrent pas à ébranler la confiance qu'avait d'abord inspirée l'ascendant extraordinaire de cet aventurier sur les hommes de toute nalio-
\. Déposition de Ganguet devant la Commission d'enquête : « Si nous nous chargions de tant de besogne, c'est triste à dire, mais c'est que nous n'avions que peu de monde à qui nous osions confier ces choses... Aujourd'iiai on trouve beaucoup de gens qui veulent servir, mais alors on n'en trouvait pas. On s'entendait dire : «On va vous fusilier», comme on dit aujourd'hui : « Counnent vous portez-vous? »
nalité dont il prenait le commandement. Tant qu'il ne s'agit que d'acheter des uniformes, des bottes, des fusils, des revolvers, des mitrailleuses, des chevaux, des mulets, des drapeaux, des clairons, des tambours, en un mot de dépenser le montant du crédit ouvert par le décret du 14 novembre, Malicki fit preuve de beaucoup d'activité. Mais, quand il fallut marcher à l'ennemi, son ardeur se refroidit, et, ])Our le contraindre au départ, je dus le menacer de mesures de rigueur.
Il quitta Lyon, mais s'arrêta à Tarare, cheflieu de canton dans le département du Rhône, et y établit son quartier général. 11 s'y attarda sous divers prétextes; |)Our l'en déloger, il fallut de nouvelles menaces. Enfin il se dirigea vers la frontière de TEsl. Le 2 janvier, les « Vengeurs » eurent une rencontre à Abbevillers avec un corps prussien. Pendant toute la durée de l'engagement, Malicki se tint à distance ; monté sur le toit d'une maison, il observa avec sa lunette les mouvements des combattants : quand sa lioupe se débanda, écrasée par
(les forces plus nombreuses et mieux préparées, il ne chercha pas à rallier ses hommes; il s'enfuil en Suisse, sans oublier d'emporter avec lui la caisse du Corps des Vengeurs et le reliquat du crédit destiné au payement delà solde.
On n'a plus revu Malicki, et son nom n'a plus été prononcé que devant le Conseil de Guerre de la 9" division militaire, siégeant à Besançon, qui l'a condamné par contumace à vingt ans de travaux forcés |)Our désertion en présence de 1 ennemi et vol de deniers appartenant à l'État.
Là on a affirmé qu»? son véritable nom était (leleski et qn'il avait été condamne'' en Russie à six ans de détention pour vol à l'Université de Kiew. Je ne puis ni confirmer, ni démentir cette imputation, dont je ne connais pas l'origine.
Dans son discours du 30 janvier 1873 à l'Assemblée nalionale, Challemel-Lacour a dit comment Malicki avait capté la confiance du Gouvernement, celle du général Bressoles, la sienne même, et il a ajouté : « Cet homme trompait tout le monde; il avait l'air d'un soldat, c'était un
aventurier; c'était un lâche ; c'était un traître'. » Il serait injuste de confondre dans un même mépris, avec leur chet", les officiers et les hommes du Corps des Vengeurs. Ceux-ci, sous le commandement du capitaine Darcy, souffrant de la faim, le visage fouetté par un vent de glace, enterrés dans la neige jusqu'aux genoux, ont fait courageusement leur devoir.
1. « Le Ministre de la Guerre lui avait donné un chitTre et cotnuiuniquait avec lui par dépêches secrètes. » (Rapport du ("Ointe L. de Ségur à l'Assemblée nationale. 1