MES LIBÉRATEURS
dans les couloirs à la recherche des détenus politiques. J'entendais des cris, des menaces, des acclamations, parmi lesquelles mon nom souvent répété.
Après une vaine résistance, au cours de laquelle son sabre lui avait été enlevé, le gardien-chef introduisit dans ma cellule les délégués du peuple. Aussitôt je fus bousculé par des amis enthousiastes que je voyais pour la première fois; je dus subir Tétreinte de poitrines sympathiques, mais inconnues; puis enlevé par des bras vigoureux, je fus hissé sur le siège d'un fiacre à côté de l'automédon. En vain je demandais une place plus modeste à l'intérieur de la voiture : j'étais un trophée ; je devais servir à la décoration du char triomphal et numéroté qu'avaient réquisitionné mes libérateurs.
Déjà le cocher reprenait ses guides et son fouet, quand une clameur s'éleva : «■ Et Lentillon! Et Lentillon ! »
En etTet nous ne pouvions partir sans Lentillon! Mais quel était ce Lentillon? Et pourquoi ne pouvions-nous partir sans Lentillon?
A quelques kilomètres de Lyon, dans la commune de Tliurins (1.906 habitants, bureau de poste, vins, céréales et bestiaux), maître Lentillon Joseph recevait les testaments et donnait l'authenticité aux conventions.
« Je défie, a dit Frédéric Soulié, qu'on me produise un notaire de cinquante ans ayant une idée. » Maître Joseph Lentillon pouvait relever rinsolent défi du romancier: il avait cinquante' ans, et son idée à ce tabellion était que la République est le meilleur des gouvernements. Son tort fut de le dire trois semaines trop tôt.
Lentillon entendait des voix; dans la matinée du 13 août, pour leur obéir, sans aucune entente avec les révolutionnaires lyonnais, il quitta ses minutes et ses panonceaux, et s'achemina vers la ville. Arrivé au faubourg de la Croix-Rousse, il monta sur le socle du pieux monument^ qui a donné son nom à ce quartier
1. La vieille croix, qui compromettait la municipalité et oU'ensait la Libre pensée Croix-Koussienne, a été depuis démolie et remplacée par une statue de .lacquard. Mais le quartier a conservé son nom.