‹ La Commune a Lyon en 1870 et 1871Chapitre 56 sur 77 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

L'INSURRECTION DU 22 MARS. — LE PRÉFET PRISON- NIER. — BARODET ET LE CITOYEN GAREL. — PRO- CLAMATION DE LA COMMUNE.

On sait comment Paris répondit aux premiers actes de l'Assemblée nationale et du Gouvernement de M. Thiers par l'insurrection du 18 mars.

L'autonomie communale, qui devait servir de programme à la Commune de Paris, trouvait à Lyon un terrain bien préparé. Nous l'y avons vue triomphante dès le 4 septembre dans ce Comité de Salut public qui prétendailgouverner la ville sans immixtion du pouvoir central et traiter d'égal h égal avec le Gouvernement de la Défense nationale.

Dépouillée durant l'Empire de toute représenlalion municipale, avant subi |)endant vingt ans le régime des Commissions et l'arbitraire d'un préfet-maire, tombée, pour ainsi dire, à l'état de ville impériale, la ville de Lyon, par

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une naturelle réaction, était portée vers l'exagération contraire. Elle semblait d'ailleurs encouragée à l'essai du réginae fédéraliste par l'exemple de sa voisine la Confédération Helvétique. On eût dit que, de même que le Rhône, le fédéralisme nous venait des sommets de la Suisse, en traversant le lac de Genève.

Le philosophe genevois avait écrit : « Une règle fondamentale pour toute société bien constituée et gouvernée légitimement serait qu'on pût en assembler aisément tous les membres toutes les fois qu'il serait nécessaire... 11 suit de là que l'État devrait se borner à une seule ville tout au plus. »

.l'imagine que le Contrat Social n'était pas très familier à nos démocrates lyonnais; mais ils sentaient d'instinct que le régime fédéraliste, en restreignant l'I^lal, en le plaçant plus près du peuple, donne à la démocratie plus d'autorité et la ra|)proclie de son idéal toujours convoité, le gouvernement direct.

A la nouvelle de l'insurrection du 18 mars, licaucoup de I.yoïmais tournèrent leurs regards

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vers le nouveau préfet, qu'une vie de dévouement à la République et un long exil désignait à la confiance des républicains.

Il s'adressa à ses adminitrés en un langage dont la netteté contrastait heureusement avec la rhétorique équivoque de la précédente administration :

Habitants du département du Rhône, leur disait-il dans une proclamation affichée le 19 mars, — sous le régime du suffrage universel, il ne peut exister qu'une seule autorité, autour de laquelle tous les bons citoyens ont le devoir impérieux de se rallier et dont les décisions doivent être ol,>9ies en toute circonstance, sans hésitation, sans discussion; c'est celle de l'Assemblée nationale librement élue. Tout individu, toute réunion d'individus (|ui s'aventurerait à mettre cette autorité en question, sera par moi considéré comme rebelle à la nation et traité comme tel.

Cette attitude résolue ramena les hésitants et exerça, dans l'égarement de la première heure, une influence salutaire.

Cependant l'insurrection communaliste rencontrait à Lyon de nombreuses adhésions. Ce parti s'appuyait sur les anciens groupements

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organisés sous TEmpii-e, sur la plupart des anciens membres du (iomité de Salut public, sur les Comités que nous avons déjà vus à ro'uvre lors de Tenvabissement de Ibôlcl de ville le 28 septembre; il avait des auxiliaires influents au Conseil municipal et pouvait y compter sur les svmpalhies plus ou moins avouées de la majorité. Enfin les bataillons des quartiers ouvriers éfaienl acquis à la cause (le rinsurrection })arisienne, confondue par eux avec celle de la République elle-même.

Tandis qu'à Paris le Comité central de la garde nationale, installé à l'hôtel de ville, fixait au 2() mars les élections de la Commune, et qu'à Versailles M. Tliiers, protestant contre Taccusation de vouloir renverser la Ri'publique, ramassait les débris de l'armée française pour le rétablissement de l'ordre et la défense de l'unité nationale, une insurrection éclatait à Lyon le mercredi 22 mars.

A midi, 350 officiers, sur 1.200 qu'en comptait la garde nalionalo, s'étaient l'éunis au j)alais Saint-Pierre. A coté d'ciix on rt-mar-

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quait une cinquantaine de citoyens en liahit civil : c'étaient les membres d'un << Club central », qui avaient provoqué la réunion. Un délégué de la Commune de Paris, Albert Leblanc, y prit la parole et invita les officiers à se prononcer pour la Commune contre le Gouvernement de Versailles. Après une courte discussion, le vote favorable à la sédition eut lieu à mains levées.

Une députation fut envoyée au maire ; elle lui proposa le maintien provisoire de la municipalité, sous la condition que la Commune serait proclamée et le préfet révoqué.

Pour ceux qui le connaissaient, la réponse de M. Hénon ne pouvait être douteuse; les délégués se beurtèrent à un refus. Ils quittèrent le cabinet du maire et descendirent tumultueusement les marelles du perron en criant : « Aux armes 1 »

xVussitôt le rappel fut battu ; Tbôtel de ville et les rues voisines furent occupés par des hommes appartenant aux bataillons de la Guillotière et de la Croix-Rousse.

L'inertie du liant commandement de la garde nationale avait favorisé cette surprise.

Les insurgés tentèrent d'arracher au préfet une adhésion à la cause de la Commune. Valentin, quoique sans appui, leur tint tête et leur fit entendre le langage d'une patriotique indignation. Ils le mirent en état d'arrestation, ainsi que le secrétaire général Gomot, et placèrent des sentinelles à leurs portes.

Le premier avis de ces événements me fut apporté par un honorable industriel de Lyon, M. Gillet, à la 1'^ chambre du tribunal, où j'occupais le siège du ministère public et donnais mes conclusions dans une affaire civile. J'avertis M. le président Cuniac qui leva l'audience aussitôt.

Je quittai ma robe en toute hâte, et je me rendis à l'hôtel de ville que je trouvai occupé par les insurgés ;le préfet était déjà prisonnier ; je ne pus arriver jusqu'à lui.

Un nouveau Comité de Salut public s'installa, vers onze heures du soir, dans la salle des séances du Conseil municipal. Il était composé

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des citoyens Garel, Perrare, Parratoii, Colonna, Poncet, Blanc, Tissot et Micoud. Les citoyens Creslin et Bouvatier, désignés pour en faire partie, avaient décliné cet honneur.

Ce Comité rétablit d'abord le drapeau rouge surl'éditice municipal, d'où il avait été récemment enlevé. Il prononça la déchéance du maire et du Conseil municipal, la destitution du préfet, celle du général de la garde nationale ; il proclama la Commune. Les gardes nationaux furent invités à arrêter les ci-devant autorités, déclarées coupables de trahison envers le peuple.

Pendant ce temps, le maire restait dans son cabinet, attendant les événements qu'il était impuissant à diriger. Avec lui se trouvaient AL Barodet, premier adjoint, et AL Baudesson de Richebourg, général de la garde nationale.

Le Comité délégua auprès de M. Hénon le citoyen Garel, dont nous avons déjà fait la connaissance quand il était secrétaire du premier Comité de Salut public.

Barodet a raconté, en un récit pittoresque, l'entrevue dont il fut témoin.

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C'est vers une heure du matin que Garel fit son entrée dans le cabinet du maire. 11 était suivi du citoyen Pirodon, armé d'un fusil à baïonnetle, marchant militairement, avec gravité.

Ce qui nuisait un peu au sérieux de cette mise en scène, c'est que le citoyen Garel était trop connu de Barodet. Ils avaient autrefois rimé ensemble des vers faciles et donné la réplique, sous les ombrages de Vernaison, aux chansons de leur compatriote et ami Pierre Dupont; leurs calembours, après les dîners sur l'herbe, n'avaient pas moins de succès que les poèmes rustiques où Carel chantait les oiseaux et les fleurs, tandis que Barodet flétrissait le 2 décembre et « Napoléon le Petit' ».

Aussi fut-ce Barodet qui répondiC lorsque Garel eut fait à M. Hénon, au nom de la Commune révolutionnaire, sommation de lui remettre les sceaux de la mairie.

L A ceux qui ne connaissent pas le Barodet lyrique, je dénonce le recueil de sfs vers, intitulé Les Revencmles. Lyon, imprimerie V" Delaroche. 1899.

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Ici je cède la parole à Barodet :

J'aimais Garel, dit-il dans une brochure publiée sous le titre : Eclaircissements historiques. Lettres à M. le D^ Ci'estin. J'avais pitié de ce poète et doux rêveur fourvoyé dans de pareilles aventures, et c'est moi (pii, le connaissant le mieux, répondis à sa sommation. Je le fis sur un ton un peu railleur, mais véritablement afîectueux. Je rappelai son talent poétique et ses goûts champêtres. Je me moquai de son garde du corps Pirodon et du fusil à baïonnette. Je lui dis que la Commune insurrectionnelle di)nt il faisait partie, incapable de rien administrer, sans coTisidération et sans appui sérieux dans la population, serait dispersée le lendemain et que pas un de ses bons de réquisition ne serait remboursé par la Ville. J'ajoutai que les sceaux de la mairie avaient été mis en sûreté et je l'engageai, sur le ton de l'amitié, à rentrer chez lui, s'il ne voulait pas s'exposer davantage aux conséquences de la répression de l'insurrection.

Il parut quelque peu déconcerté, ne parla plus des sceaux de la mairie et, redevenant le bon Garel des champs, se rabattit sur une proposition vraiment admirable de naïveté : « Eh bien! dit-il, faisons-nous des concessions réciproques. Réunissons-nous en un seul corps délibérant. » On devine la réponse. Garel se retira comme il était venu, suivi de l'homme à la baïonnette, toujours solennel et l'arme au bras.

Ces événements, doiil la plus grande partie s'était passée dans la nuit du 52 au 23, à l'heure qui, pour les gens paisibles, est celle de Tinsouciance et du repos, étaient ignorés de la majorité de la population, lorsqu'en s'éveillant. le 23 au malin, elle apprit par la proclamation suivante, affichée sur les murs, qu'elle jouissait d'un nouveau gouvernement :

... La garde nationale, à bon droit émue de rattitude prise par le Gouvernement de Versailles vis-à-vis de la Commune de Paris, a pris hier par le vole de ses délégués et par une action commune une décision énergique. Fidèle à la tradition du 4 septembre, elle a rendu à la Commune de Lyon tous ses droits et toute sa force. Nous sentons tous que contre le mouvement de Paris, l'Assemblée se sentirait forte de notre silence et de notre abstention pour vaincre la République à Paris d'abord, en province ensuite... Le Conseil municipal n'a pas agi ; il s'est avoué maté, vaincu et impuissant. La garde nationale a voulu agir et vaincre et a proclamé une Commission provisoire de la Commune. Citoyens, cette Commission provisoire n'accepte que pour le temps le plus court la gérance des affaires... Elle va remettre dans le plus bref délai son pouvoir au suffrage appelé à constituer une Commune. Cette Commune doit maintenir pour Lyon le droit d'établir et de prélever ses

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impôts comme il lui plaira, de faire sa police elle-même et de disposer seule de la garde nationale, maîtresse de tous les postes et des forts...

Lyon, 23 mars 1811.

{Suivaient les signatures des inembi'es déjà cités de la Commission provisoire.)

Une autre affiche était apposée au nom du Comité dêmoc7^aiique de la Garde nationale et du Cotnité central de Valliance républicaine .

On y lisait, comme sous un verre grossissant, le récit des événements de la veille : « Citoyens, la Commune vient d'être proclamée du haut du balcon de l'hôtel de ville, aux applaudissements frénétiques de la population entière. Notre ville qui, la première, au 4 septembre, a proclamé la République, ne poinait tarder d'imiter Paris, etc. »

La garde nationale avait un général, M. Baudesson de Richebourg qui avait remplacé dans le commandement de notre milice urbaine le vieux colonel Métra, promu à l'honorariat'.

1. Entre le colonel Métra et le général Baudesson, notons le court passage du général .\lexandre, révoque le 29 novembre par Ghailemel-Lacour.

M. Baudesson de Richebourg était un ancien commandant du génie, intelligent, distingué; il avait sans doute le courage militaire, mais peu fait pour le contact de l'émeute, s'il n'avait pas donné sa démission, il considérait comme valable la révocation dont l'avait frappé la Commune et se tenait à l'écart.

Démissionnaire était mon procureur général Le Royer qui, depuis l'éleclion du 8 février, occupait son siège à l'Assemblée nationale.

Enfin, le préfet prisonnier ne pouvait donner aucune direction.

Dans ce désarroi général, je dus prendre la part la plus active aux mesures destinées au rétablissement de l'ordre.

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