‹ La Commune a Lyon en 1870 et 1871Chapitre 63 sur 77 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

LES DÉPÊCHES DU CHEF DU POUVOIH EXÉCUTIF. LA LUTTE CONTRE LA COMMUNE DE PARIS RACONTÉE PAR M. TRIER S.

Le mois d'avril se déroula en une suite d'alarmes incessantes. Nous suivions avec angoisse les événements de Paris ; le moindre succès des « communards » pouvait avoir une redoutable répercussion parmi leurs partisans à Lyon.

Nous lisions avidement les dépêches circulaires que M. Thiers adressait presque chaquejour aux préfets, aux procureurs généraux, aux procureurs de la République, aux généraux commandant les divisions et subdivisions militaires.

En voici quelques-unes que je retrouve parmi mes papiers ; elles sont l'histoire sommaire des opérations militaires, écrites par celui qui les

décidait le plus souvent lui-même et en surveillait de près Texécution.

Versailles, 2 avril 1871.

Depuis deux jours des mouvements s'étant produits du côté de Rueil, Courbcvoio, iNanterre, Puteaux, et le pont de Neuilly ayant été barricadé par les insurg-és, le Gouvernement n'a pas voulu laisser ces tentatives impunies et il a ordonné de les réprimer sur-le-champ.

Le général Vinoy, après s'être assuré qu'une démonstration, qui était faite par les insurgés du côté de Châtillon n'avait rien de sérieux, est parti à six heures du matin avec la brigade Daudel de la division Faron, la brigade Bernard de la division Bruat, éclairé à gauche par la brigade des chasseurs du général de GallilTet, à droite par deux escadrons de la garde républicaine. Les troupes se sont avancées sur deux colonnes, l'une par Rueil et Nanterre, l'autre par Yaucresson et Montretout; elles ont opéré leur jonction au rond-point des Bergères.

Quatre bataillons des insurgés occupaient les positions de Courbevoie, telles que la caserne et le grandrond-point. De la statue, les troupes ont enlevé ces positions barricadées, avec un élan remarquable. La caserne a été prise parlestroupes de marine ; la grande barricade de Courbevoie par le 113". Les troupes se sont ensuite jetées sur la descente qui aboutit au pont de Neuilly et ont enlevé la barricade qui fermait le pont. Les insurgés se sont enfuis précipifamment, laissant un cer-

tain nombre de morts, de blessés et de prisonniers. L'entrain des troupes hâtant le résultat, nos pertes ont été presque nulles. L'exaspération des soldats était extrême et s'est surtout manifestée contre les déserteurs qui ont été reconnus. A quatre heures, les troupes rentraient dans leur cantonnement, après avoir rendu à la cause de l'ordre un service dont la France leur tiendra grand compte. Le général Vinoy n'a pas un instant quitté le commandement.

Les misérables que la France est réduite à combattre ont commis un nouveau crime. Le chirurgien en chef de l'armée, M. Pasquier, s'étant avancé seul et sans armes trop près des positions ennemies, a été indignement assassiné.

Signé : A. Thiers,

Le 8 avril, ayant hâte de venger ce premier échec, l'armée de la Commune tente l'épreuve de la sortie en masse si souvent réclamée pendant le siège. Dans les deux dépêches suivantes, M. Thiers nous fait, avec la compétence militaire dont il se flattait, le récit de la défaite des fédérés :

Versailles, 3 avril.

Excités par le combat d'hier, les insurgés ont voulu revenir sur Courbevoie, et ils se sont portés en masse

sur Nanterre, Rueil et Boug-ival. Kn môme temps une colonne descendait du nord sur Bezons, Chatou et Croissy. Le mont Valérien, dès le point du jour, a ouvert son feu sur les colonnes, et chaque ol)us qui tombait sur elles mettait en fuite les s^roupes atteints. Les insurg-és ont cherché alors un refuge dans Nanterre, Uueil et Bougival, et ils ont essayé d'attaquer nos positions. Les brigades Garnier, Dandel, Dumont, avec deux batteries de réserve de 12, les ont vivement canonnés et les ont bientôt obligés à lâcher prise. Le général Vinoy qui s'était porté sur les lieux et qui avait à sa droite la cavalerie du général Dupreuil, ayant menacé de les tourner, ils se sont dispersés en désordre et ont laissé en fuyant le terrain couvert de leurs morts et de leurs blessés.

C'était une affreuse déroute. Au même instant, à l'extrémité opposée de ce champ de bataille, les insurgés attaquaient vers Sèvres, Meudon et le petit Bicètre, en nombre considérable. Ils ont rencontré sur ces points la brigade La Mariouse et l'infanterie du corps des gendarmes. Ces derniers sont entrés dans Meudon fusillés par les fenêtres et se sont comportés avec une admirable valeur. Ils ont délogé les insurgés qui ont laissé un grand nombre de morts dans les rues de Meudon. A droite, les marins du général Bruatetla brigade Dérojat de la division Faron ont enlevé le petit Bicètre sous les yeux de l'amiral Pothuau qui s'était porté en cet endroit et les dirigeait. La journée s'est terminée par la fuite désordonnée des insurgés

vers la redoute de Chàtillon. Leur dispersion et leur fuite précipitée sont cause qu'il y a eu plus de morts que de prisonniers. Cette journée qui aura coûté de grandes pertes k ces aveugles, menés par des malfaiteurs, sera décisive pour le sort de l'insurrection. Tout fait espérer qu'elle ne sera pas longtemps à sentir son impuissance et à débarrasser Paris de sa présence.

Si'i/né : A. Thiers.

Les fédérés s'étaient leurrés d'une victoire, Gustave Flourens, dans la nuit du 2 au 3, télégraphiait « qu'il fallait être à Versailles le soir même; que la victoire était certaine », et pendant la déroule, réfugié dans une maison de Rueil, il était tué d'un coup de sabre par un capitaine de gendarmerie. Exalté jusqu'à la folie, mais intrépide, sincère et généreux, Gustave Flourens méritait une meilleure destinée. Sa mémoire se rattache à notie histoire lyonnaise par le souvenir du commandement que lui avait offert le Comité de Salut public.

La matinée du 4 avril complétait la défaite des fédérés et M. Thiers en achevait le récit

Versailles, 4 avril.

Les opérations de la journée d'hier ont été terminées ce matin avec la plus grande vigueur. Les troupes étaient restées devant la redoute de Chàtillon où des travaux considérables avaient été faits contre les Prussiens. A cinq heures du matin, la brigade Dérojat et la division Pelle étaient en face de cet ouvrage im[)ortant. Deuxbatteriesde liiétaientchargéesd'en éteindrele feu.

Les troupes dans leur ardeur n'ont pasvoulu attendre que ces batteries eussent accompli leur tâche. Elles ont enlevé la redoute au pas de course. Elles ont eu quelques blessés et elles ont fait 1.5U0 prisonniers. Deux généraux improvisés par les révoltés, l'un appelé Duval a été tué, et l'autre appelé Henry a été fait prisonnier. La cavalerie qui escortait les prisonniers a eu la plus grande peine, à son entrée à Versailles, à les protéger contre l'irritation populaire, jamais la basse démagogie n'avait offert aux regards affligés des honnêtes gens des visages plus ignobles. L'armée poursuit sa marche sur Chàtillon et Clamart. Le brave général Pelle, l'un des meilleurs ofliciers de l'armée, a été blessé à la cuisse d'un éclatd'obus.

Les troupes réunies aux portes de Marseille pour y faire cesser la triste parodie de la Commune de Paris sesont emparées ce matin de la gare du Chemin de fer et sont en marche vers la préfecture '.

Signé: A. TniEns.

1. La Commune avait été proclamée le 23 mars à Marseille. Les désordres y furent réprimés par le (général Espivenl do In N'illeboisnet, après douze jours d'anarchie et de terreur.

A partir de ce moment la Commune renonce aux sorties et soutient la lutte derrière les remparts.

M. Thiers continue à nous tenir informés; il attache une importance particulière à la dépêche suivante, dont il ordonne l'affichage dans toutes les communes de France :

Versailles, 12 avril.

Ne vous laissez pas inquiéter par de faux bruits. L'ordre le plus parfait règne en France, Paris, seul excepté. Le Gouvernement suit son plan et il n'agira que lorsqu'il jugera le moment venu. Jusque-là les événements de nos avant-postes sont insignifiants. Les récits de la Commune sout aussi faux que ses principes. Les écrivains de l'insurrection prétendent qu'ils ont remporté une victoire du côté de Châlillon. Opposez un démenti formel à ces mensonges ridicules. Ordre est donné auxavant-postes de ne dépenser inutilement ni la poudre, ni le sang de nos soldats. Cette nuit, les insurgés vers Clamart ont canonné, fusillé dans le vide, sans que nos soldats devant lesquels ils fuient à toutes jambes, aient daigné riposter. Notre armée tranquille et confiante attend le moment décisif avec une parfaite assurance, et si le Gouvernement la fait attendre, c'est pour rendre la victoire moins sanglante et plus certaine. Linsurrection donne plusieurs

signes de fatigue et d'épuisement. Bien des intermédiaires sont venus à Versailles porter des paroles, non pas au nom de la Commune (sachant qu'à ce titre ils n'auraient pas même été reçus), m.ais au nom des républicains sincères qui demandent le maintien de la République et qui voudraient voir appliquer des traitenionts modérés aux insurgés vaincus. La réponse a été invariable. Personne ne menace la République, si ce n'est l'insurrection elle-même. Le Chef du Pouvoir exécutif persévérera loyalement dans les déclarations qu'il a faites à plusieurs reprises. Quant aux insurgés, les assassins exceptés, ceux qui déposeront les armes aurontvie saiive. Les ouvriers malheureux conserveront pendant quelques semaines les subsides qui les font vivre.

« Paris jouira comme Lyon, comme Marseille, d'une représentation municipale élue, et comme toutes les autres villes de France, fera librement les affaires de la cité; mais pour les villes comme pour les citoyens, il n'y aura qu'une loi, une seule, et il n'y aura de privilège pour personne. Toute tentative de sécession essayée par une partie quelconque du territoire sera énergiqnement réprimée en France ainsi quelle l'a été en Amérique. Telle a été la réponse sans cesse répétée, non pas aux représentants de la Commune que le Gouvernement ne sauraitadmettreauprèsde lui, maisàtous les hommes de bonne foi qui sont venus à Versailles s'informer des intentions du Gouvernement.

Signe : A. Thielîs.

'( Personne ne menace la République », disait M. Thiers. Il est curieux de rapprocher de cette aftirmation la lettre suivante que Le Royer m'écrivait de Versailles le 27 avril :

Je crois que le Gouvernement s'est décidé à frapper un grand coup. Depuis ce matin vers cinq heures les troupes se dirigent en nombre considérable du côté de Paris. Je viens de voir passer sous mes croisées trois bataillons de marins. Cette lutte impie devient un véritable cauchemar. Vous savez si j'ai l'horreur du sang; mais j'en arrive à souhailer ardemment une solution coûte que coûte, car je suis convaincu qu'en se prolongeant cette situation donne toutes les chances «h Bonaparte, en condamnant peut-être définitivement la République.

Hier au soir, on assurait que la fusion orléano-légitimiste était conclue; que le Chambord' adoptait le comte de Paris, et queMM. lesroyalistes allaient arborer franchement les fleurs de lys.

Je n'en crois pas un mot : cependant la rage des royalistes contre Thiers s'accentue d'une façon à rendre vraisemblable, sinon un accord entre les deux fractions, au moins un plan commun pour tuer la République.

1. << LeChambord, h Bonaparte » étaient des formes familières sous lesquelles le Royer aimait à affirmer son républicanisme.

LA LUTTE COiNTRE LA COMMUNE DE PARIS 249

Qui m'aurait dit (iu"ua jour je soutiendrais, de mes vœux et de mes voles M. Tliicrs ' ?

Mes amitiés à tous vos suhsliluls.

Parmi les porteurs de paroles de conciliation, dont parlait M. ïliiers, venus à Versailles moins « pour s'informer des intentions du Gouvernement » que pour peser sur ses résolutions, devaient se rencontrer naturellement les délégués du Conseil municipal de Lyon.

Dans sa séance du 10 avril, le Conseil avait nommé une délégation <( ayant pour mission d'amener les belligérants à une conciliation ». Elle était composée des citoyens Vallier, Ci-estin, Barodet, Outhier et Ferrouillat.

Quelques jours avant, le (Conseil avait voté une adresse à l'Assemblée nationale où il était dit : « Vous n'avez laissé passer aucune occasion de vous montrer hostiles à la République... Lorsque vous vous êtes obstinés à refuser à

1. Quoique Le Royer eût été élu le 8 février sur la liste des journaux conservateurs, il passait sous l'Empire pour être à Lyon le chef du parti radical. Il avait appuyé la candidature intransigeante de Bancel contre celle du D' Ilénon, jugée trop modérée. Il raillait volontiers l'aristocratie républicaine, où se distinguaient ses confrères, Ferrouillat et Varambon.

Paris la salisfaction qui lui est due, à ne pas entrer dans la voie de la conciliation, nous avons éprouvé une bien douloureuse surprise '. »

On comprend que, précédés par cette irrespectueuse manifestation, les délégués lyonnais durent recevoircàVersailles un accueil réfrigérant.

Ils ne furent pas beaucoup mieux reçus à Paris où l'approche d'un tragique dénouement exaltait le fanalisme des membres de la Commune. Léo Meillet ne disait-il pas : « Quiconque parle de conciliation est un traître! »

A leur retour, dans la séance du 25 avril, Ferrouillat donnait leclure du rapport des délégués, écho lamentable de leurs déceptions : « Nous avons demandé, disait le rapporteur,

\. Procès-verbaux des séances du Conseil municipal. Séance (lu 28 mars. — A lire aussi l'adresse à l'Assemblée nationale, votée dans la séance du 5 avril : « ...11 est de notre devoir de dire à l'Assemblée nationale que le vote delà loi municipale en projet, aurait pour résultat inévitable de provoquer la résistance des villes de fiOOO âmes et au-dessus. D'ailleurs en restreignant, comme elle semble vouloir le faire, les pouvoirs des municipalités, l'Assemblée préjugerait la Constitution et outre-passerait son mandat. C'est donc sur elle que retomberait toute la responsabilité des redoutables événements qui pourraient en être la conséquence. — Sur la proposition du citoyen Ménard, le Conseil vote l'impression de ladite adresse et son envoi à toutes les communes de 6000 habitants et au-dessus. »

une entrevue à la Commune. Nous avons Irouvé là, nous devons le dire, le même parti-pris qu'à Versailles, la même résistance aux idées de conciliation. »

Les dépêches de M. Thiers étaient de plus en plus empreintes d'une confiancecommunicative.

Aujourd'hbii, nous lélégraphiait-il le 17 avril, nos troupes ont exécuté un brillant fait d'armes. Du côté de Courbevoie, la division Montandon dirigée par son habile général a l'ait la conquête du château de Bécon. Après une vive canonnade, lejeune colonel Davoust duc d'Auerstadt s'est lancé à la tête de son régiment et a enlevé le château. Nos troupes du génie se sont hâtées de commencr un épaulement avec des sacs à terre et d'établir une forte batterie. La position d'Asnières ainsi contrebattue ne pourra plus inquiéter notre tète de pont de Neuilly. Nous n'avions pas d'autre objet, persistant toujours à éviter les petites actions jusqu'à l'action décisive qui rendra délinilivement force à la loi.

Signé : A. Thiehs.

Page 1