LA COMMUNE D'ALGER, 1870-1871 31 V. — LES ELECTIONS
Le général Durieu aurait voulu que le gouvernement de Tours fit connaître aux Algériens son intention de leur donner le régime civil, après la conclusion de la paix. De la sorte, l’épouvantail militaire, dont les radicaux jouaient avec tant de succès, n'aurait plus inquiété la population (1). Ayant obtenu leur effet, les radicaux cherchèrent à reprendre leur démission. Pour cela, ils recoururent au procédé classique de l'explication de leurs actes au peuple. e
Une nouvelle réunion eut lieu au Théâtre Malakof et, après l'exposé de Vuillermoz, les assistants approuvèrent les membres äu Comité de défense et les réinvestirent de leur confiance. Ce second Comité ne devait plus être lié aux autorités. Vuillermoz en fut nommé président, l’avocat Gastu secrétaire, et on résolut d'envoyer des délégués en France pour rattacher l'Algérie à la Ligue du Midi et obtenir du gouvernement de Tours le remplacement du régime militaire par le régime civil (2).
Enfin, un appei était adressé à toutes les communes algériennes pour « grouper tous les hommes de cœur et en former un faisceau assez puissant pour faire triompher la bonne cause ».
Warnier avertit le gouvernement de Tours du peu de crédit qu’il devait accorder à ces partisans exaltés « qui voulaient s’occuper de tout, excepté de la défense » (3).
Le Comité, parce qu'il n’avait pas pu recevoir cinquante francstireurs qu’il lui avait envoyés, afin de demander un passage gratuit d’Alger à Marseille, l’accusait de se conduire en satrape et de négliger la défense nationale (4). Il se posait ainsi en champion du patriotisme, en même temps que de l'idéal républicain. Etant seul à agir, il persuada beaucoup de gens qu’il avait raison. Son exaltation, ses exagérations, même, n'étaient pas pour déplaire en un moment aussi grave. Après tout, pensait-on, les Jacobins de 1793 ne se comportaient pas autrement, et ils avaient sauvé la République. Pourquoi les violents de 1870 ne réussiraient-ils pas un sembiable miracle ?
(1) Arch. Gouv. Gén., E.E. 469.
(2) Arch. Nat., F. 80, 1681. $ :
(3) A. Crémeux. Compte rendu des actes de la Délégation du Gouvernement de la Défense Nationale à Tours et à Bordeaux, p. 74
(4) Rapport de La Sicotière, p. 32 c et 33 a.
Ces sentiments entraînèrent certains citoyens à voter pour les membres du Comité de défense, qui étaient seuls candidats aux élections municipales que la délégation de Tours avait enfin autorisées. Sur cinq mille électeurs inscrits, il n’y eut que deux mille cinq cent trente votants. Vuillermoz, le candidat le plus. favorisé, obtenait quatorze cents voix. Ce n’était pas un triomphe, mais l’absence de candidats modérés montrait aux radicaux qu'ils ne rencontreraient pas d'opposition, s'ils essayaient un jour une action anti-gouvernementale (1).
Leur premier geste fut une bravade vis-à-vis des autorités. Le Conseil se constitua lui-même, se bornant à en aviser la Préfecture, afin de prouver qu'il se considérait toujours comme investi par le peuple et non par le Gouvernement. Vuillermoz était nommé maire, Gastu adjoint, ainsi que le docteur Trolard et un peintre en bâtiment, à peu près illettré mais ancien déporté, Lormand, et, pour la section de Mustapha, le courtier Bru (2).
Cette élection ne contrista nullement Warnier, qui se réjouissait de voir la République afermie dans toute l’Algérie par l’élection des hommes qui avaient combattu le plébiscite (3). Il ne se rendait pas compte du danger que créait la confusion du Conseil municipal et du Comité de défense. Sous le couvert de la Municipalité, les membres du Comité de défense allaient bénéficier d’une certaine impunité, tandis que les actions illégales du Conseil seraient portées à la charge du Comité. Situation commode pour étendre leur action à toute l’Algérie en dépit des lois et des règlements qui enfermaient la Municipalité dans le cadre de la vie locale.
(1) Lamy. Souvenirs d’un vieux soldat. Tome H, p. 91 (2) Ibid, p. 117.
(3) Arch. Nat., F. 80, 1681.