I. — L'ANTIMILITARISME S’'ACCROIT
Les radicaux algérois étaient animés d’un patriotisme farouche, à l’exempie des Jacobins, leurs modèles. Leurs sentiments étaient si ardents qu'ils leur voilaient la réalité. Leur confiance dans les vertus du peuple et de la République leur avait fait espérer une prompte victoire française. Hypnotisés par l’histoire révolutionnaire, ils pensaient sauver le pays des entreprises des ennemis de l’intérieur en employant les mêmes moyens que jadis le Comité de Salut public. « Quand-la patrie sera délivrée de l'étranger, on aura tout le temps de faire de la légalité », écrivait l’un d’eux (1). En attendant, « Le Colon » demandait d’unir tous les Algériens par « un décret écrit avec le sang des ennemis de la France de la Révolution » (2).
Eux, toutefois, professaient que leurs charges de famille les empêchaient d'abandonner l’Algérie. « Le Colon » avouait à ce sujet :
« Nos frères, nos pères, nos mères, nos femmes, nos enfants, dont nous sommes les soutiens et l'espérance, sont ici, ils ont besoin de sos bras pour vivre. Nous sommes prêts à donner jusqu’à la dernière goutte de notre sang pour l’Algérie, pour la France, mais nous ne poursuivons ni la gloire, ni les honneurs militaires. » (3).
Ils enviaient ceux qui allaient se couvrir de gloire dans la Métropole, mais ils avaient le devoir de surveiller les traîtres.
(1) L'Avenir Algérien, 29 décembre 1870.
(2) « Le Colon », cité par l’Akhbar, 16 janvier 1870. (3) « Le Colon », cité par l'Algérie Française, 11 janvier 1870
« Nous les envions, écrivait un jeune publiciste, Marchal, parce qu’ils vont sans nous défendre, venger, et sauver la patrie. Deux dangers se disputaient notre courage. L'un nous appelait là-bas, l’autre nous appelait en Algérie. Le cœur navré, nous les avons laissé courir au plus grand danger. Nous avons à combattre ici d’autres ennemis, traîtres à la République, qui se dissimulent dans l’ombre, qui se cachent derrière leur lâcheté pour frapper dans le dos. » (1)
Ces ennemis qu’on ne désignait pas, c’étaient les fonctionnaires impériaux et surtout les officiers. Si les défaites, que les radicaux n’expliquaient que par la trahison, car le peuple en armes ne pouvait pas être vaincu, se succédaient, c'était à cause de l'incapacité « des officiers d’antichambre ». Protestant contre la retraite d’Aurelle de Paladines « qui se cachait », « La Jeune République » blâmait « ces débris monarchiques du dernier des Empires » et proposait de nommer général en chef de l’armée de la Loire Garibaldi. « Prenez des généraux et, si vous n’en trouvez pas, faites-en » (2). C'était la revanche de la population civiie, que l'attitude hautaine de ces «traîneurs de sabre » choquait tant jadis.
La haine qu'éprouvaient les radicaux à l'égard des militaires du régime déchu allait causer une agitation nouvelle. Après le désastre de Sedan, certains officiers avaient obtenu la permission de rentrer en France avec armes et bagages, après avoir pris l’engagement de ne plus servir contre la Prusse pendant la guerre. Leur geste fut critiqué dans la France entière, mais la délégation du Gouvernement, qui cherchait à utiliser toutes les ressources du pays, estima avantageux de les envoyer en Algérie, sans avancement, de façon à utiliser contre les Prussiens les officiers dont ils prenaient la place dans la colonie (3).
Cette mesure parut à la population coloniale un outrage pour elle-même et une prime à la lâcheté. Elle résolut de ne pas laisser les renégats mettre le pied sur le sol algérien (4).
Toute la presse se déchaîna. Les journaux modérés eux-mêmes attaquaient les « capitulés » avec autant d’ardeur que la presse radicale. Le Gouvernement avait nommé au commandement de la division d'Alger le général de Fénelon, qui se trouvait dans ce cas; Durieu dut le supplier de renoncer à ce projet.
« Il ne faut pas se le dissimuler, Alger est un centre d’opposi-
(1) Cité par Jean Hess. La Vérité sur l'Algérie, p. 180.
(2) Jeune République, 9 décembre 1870. Lau, op. cit., p: 64.
(3) Rapport La Sicotière, p. 75 et sed.
(4) Arch. Gouv. Gën., E.E., Durieu à Ministre de la Guerre, 13 oct. 1870.
tion des plus ardents au gouvernement militaire, écrivait-il. En ce moment, cette opposition attaque surtout les institutions. Il y a un grand intérêt à ne pas lui fournir l’occasion de démonstrations qui attaqueraient aussi les personnes. » (1)
Gambetta accéda à cette demande pour Fénelon, mais envoya des officiers qui furent très mal accueillis. L'antimilitarisme algérien devenait, en effet, de plus en plus violent. Les civils considéraient comme inutiles les officiers qui restaient dans la colonie. Qu’attendaient-ils pour aller sur les champs de bataille? Quel besoin l'Algérie avait-elle de guerriers professionnels? Sans doute, y demeuraient-ils pour veiller au maintien du régime militaire, en adressant au Gouvernement des rapports dénonçant l'imaginaire péril arabe.
« On trompe et on trahit la République ici, écrivait un militant à Crémieux. L'Algérie n’a jamais été plus calme, plus tranquille, et on y conserve de trente à quarante mille soldats aguerris de toutes armes, qui ne demandent qu’à marcher à l’ennemi. » (2)
Les Algériens croyaient naïvement, en effet, que les indigènes avaient accueilli la République avec autant de joie qu'eux, et qu'ils partageaient leurs angoisses sur le sort de la France. « La guerre contre la Prusse a développé entre tous les membres de la famille algérienne — Kabyles, Arabes, Européens — une solidarité qui mérite toute l'attention », disait un modéré, le docteur Maurin, dans son pamphlet hebdomadaire. « La rébellion n'existait que dans les imaginations malades ou chez les niais que la congrégation des bureaux arabes avait abêtis ; la population indigène n'avait qu’une pensée, qu’un instinct, celui de vaincre et d’exterminer les ennemis de la France. » (3).
L’accusation datait des derniers temps de l’Empire. Les républicains avaient tant répété alors que les militaires, pour faire échouer la réforme civile, allaient organiser des insurrections avec la complicité des caïds qu'ils avaient gagnés à leur cause, qu’ils avaient convaincu leurs partisans (4) ; pour faire échouer ces manœuvres, ceux-ci demandaient au Gouvernement l’envoi des officiers des bureaux arabes en France (5). Lorsqu'il ne resterait plus de militaire dans la colonie, celle-ci pourrait seulement respirer et s'organiser enfin selon sa volonté.
(1) Arch. Gouv., Gén. Humoriste, p. 39 et 98.
(2) CrémIgux, op. cit., p. 74.
(3) Humoriste, 23 oct., 20 nov. 1870. PR
(4) Arch. Gôut. Gén., E.E. Mac-Mahon à Ministre de la Guérre, 5 juin 1870. (5) Arch. Nüt., F. 80, 1681.