III — L’EMEUTE VICTORIEUSE
Le général Jean-Louis Walsin-Esterhazy avait alors 66 ans. Mis à la retraite en 1869, il s'était fait élire conseiller général du Gard, puis il avait repris du service à la guerre. Il avait une réputation de sévérité légendaire, et ses rapports avec l’élément civil de la population avaient été souvent tendus au cours de son commandement de Lyon. Aussi, lorsque le Gouvernement l'avait nommé dans cette ville, le préfet Challemel-Lacour avait télégraphié pour l’en dissuader, et Walsin-Esterhazy était resté à Oran (3).
Le passé d’officier, le caractère du général, sa qualité d’homme politique conservateur, étaient autant de titres à l’antipathie des Algériens. Son attitude au 4 septembre acheva de le rendre odieux. Il avait appris dans la nuit, à Oran, la proclamation de la République et avait demandé des instructions au
(1) Rapport La Sicotière, p. 54. CRÉmIEUx, op. cit., p. 76 À 82.
(2) Arch. Nat., F. 80, 1681. Moniteur de l’Algérie, 30 octobre.
(3) Rapport La Sicotière, p. 86 b c. Le Préfet avait écrit à Tours : « Le Général..., homme de 66 ans, peu ingambe, roide de caractère, n’est pas ce qu'il faut ». Le 4 octobre, le Gouvernement donnait contre-ordre.
gouverneur à Alger, puis, n'ayant pas reçu de réponse, il avait prévenu Trochu qu’à l’aube il proclamerait le nouveau régime. Mais, dans la nuit, les républicains de la ville avaient envahi la Préfecture et l'Hôtel de Ville et ils s'étaient constitués en commission départementale. En face de ce pouvoir insurrectionnel, le général, dernier représentant des autorités légales, entreprit de rétablir l’ordre, et il fit donner par ses zouaves. l'assaut des édifices illégalement occupés. Les soldats, conscrits peu habitués à la manœuvre, firent preuve de beaucoup de brutalité dans cette opération, et les chefs des conjurés, conduits en prison et seulement relâchés le 8, conçurent de leur échec une profonde humiliation et une vigoureuse haine à l'égard du général (1).
L'un d’eux, Andrieu, l’avait poursuivi devant le juge de paix, radical également, qui s'était donné la volupté de faire comparaître devant lui un suppôt Gu régime militaire, mais le général avait refusé de répondre. Des articles fort aigres avaient paru alors dans les journaux, exaspérant davantage Walsin-Esterhazy, qui se répandait en propos injurieux contre ces insolents (2).
La déception constituée par l’annulation de sa nomination à Lyon avait achevé de l'irriter. Ayant reçu l’ordre d'aller à Alger, il demandait sur un ton rogue des renseignements plus précis au ministre lui-même (3). C'était un vieillard inquiet et hargneux qui recevait une charge où la diplomatie et un sens aigu des nuances étaient nécessaires.
Les républicains oranais, persuadés des mauvaises pensées de leur adversaire, adressèrent aussitôt aux radicaux d’Alger une note peignant le nouveau gouverneur sous les traits les plus sombres et lui prêtant le désir de refréner les passion politiques des Algériens (4). La presse révolutionnaire entama aussitôt une violente campagne contre lui :
« M. le général Durieu, ex-baron du ci-devant Empire, s’en va enfin ! écrivait « Le Colon ». On dit que M. Walsin-Esterhazy,
(1) Rapport La Sicotière, p. 15, 16 et 86. Pour être libérés, les quatre chefs de l’équipée, Pujade, Andrieu, Rebuffat et Engler, durent promettre de «reconnaître son autorité et de ne plus troubler l’ordre ».
(2) Le Préfet d'Oran, du Bouzet, écrivait à Crémieux : «Le Général perd complètement la tête. Tâchez de le calmer et de le rassurer sur les suites de cette affaire, afin qu’il ne soit plus troublé comme il l’est en ce moment, car cela lui donne une intéempérance de langage qui deviendra véritablement un danger ». Actes du Gouv. de la D. N. Déposition du Bouzet, p. 210 b.
(3) Arch. Nat., F. 0, 1681.
(4) Actes du Gouv. de la D. N. Déposition Warnier, p. 263 b.
qui voulait, le jour de la proclamation de la République, faire égorger les républicains à Oran, va le remplacer. Nous verrons bien.
« Ni comme gouverneur général, ni comme général en chef, nous n’accepterons jamais ce courtisan de Bonaparte, cet ennemi de la République. » (1)
Une manifestation fut organisée à l’arrivée du général. Celuici, souffrant, n'avait pas prévenu le préfet de son arrivée, et aucune mesure n’avait été prise pour le protéger. Quelques individus purent le siffler sans danger, ce qui permit à la presse radicale de décrire les manifestations spontanées contre ce « prussien » (2).
Le lendemain matin, Warnier, mandé par le général, lui décrivit les dangers de la situation, la puissance du Comité de défense, auquel le gouverneur Durieu avait semblé conférer des pouvoirs officiels en lui donnant l’autorisation de correspondre dans toute l’Algérie par le télégraphe. « Dans tout le cours de la conversation, raconte Warnier, je ne cessai de dire au général : « Soyez prudent, très prudent. »
Le conseil ne plut. pas au général qui, soit par légèreté, soit pour prouver qu’il n’était pas ému des manifestations hostiles de la veille, alla déjeuner en ville, puis s'installa à la terrasse du café le plus fréquenté de la ville, place du Gouvernement (3).
Pendant que le général causait avec ses aides de camp, la foule s’amassait, mais l'attitude du nouveau gouverneur semblait à beaucoup une bravade. Lorsque Walsin-Esterhazy voulut rentrer au Palais d’hiver, il dut traverser des groupes de badauds. Deux jeunes fonctionnaires ne l’ayant pas vu lui barraient la route; il les poussa brusquement, leur disant d’un ton sévère : « Si vous ne respectez pas mes épaulettes, vous devriez au moins respecter mes cheveux blancs ». Etonnés, les jeunes gens s'écartèrent et, entourés de curieux, questionnés, ils leur firent le récit de l'incident. Un peu plus loin, sans rien dire, le général bouscula deux ouvriers qui, mécontents, l’injurièrent. Un aide de camp donna-t-il un soufflet à l’un d’eux ? La version de Warnier diffère en cela de celle d’Hélot, qui ne mentionne pas ce geste (4). L’attitude du général fut interprétée comme
(1) « Le Colon », 25 octobre, cité dans « Déposition Fabre La Maurelle », p. 273. (2) Jeune République, « Colon », 28 octobre. Ibid, p. 274.
(3) Ibid. Déposition Warnier, p. 263 c.
(4) Ibid. Dépositions Hélot, p. 329 c, Warnier, p. 263 et seq.
un outrage à toute la population civile. La foule accompagna le gouverneur jusqu’au palais en criant des injures et en sifflant.
L'ouvrier, qui avait été maltraité ou qui le prétendait, se rendit alors au Comité de défense, qui siégeait précisément alors, par un hasard qui n’était probablement pas involontaire. Le Comité décida de demander au général de justifier sa présence à Alger et, pour réparer l’injure faite à un membre de la population, de remettre ses pouvoirs au général Lichtlin, commandant la division d'Alger, et de s’embarquer pour la France par le plus prochain courrier. En même temps, la milice était convoquée, mais les compagnies dont le Comité de défense connaissait les opinions révolutionnaires recevaient la charge de garder le palais, tandis que celles qui auraient pu protéger le gouverneur étaient envoyées dans les quartiers éloignés de la ville (1). Le général n'avait que ses aides de camp pour le garder contre les émeutiers qui avaient suivi Vuillermoz et son Conseil. Il demanda une heure pour répondre et appela le préfet Warnier et le procureur, pour les consulter. C’est sous la surveillance des insurgés que ceux-ci purent délibérer.
Le général aurait voulu réprimer la révolte, mais il ne pouvait disposer que de quelques jeunes conscrits contre les quatre mille miliciens de Vuillermoz, qui, leur plus ancien officier l’affirmait, demandaient réparation. Depuis onze heures du matin, le gouverneur connaissait la réforme de Crémieux. Fallait-il tenter une aventure et verser le sang pour défendre des institutions périmées ? Warnier ne manquait pas de parler de la révolte arabe, qu’une bataille dans les rues d’Alger déchaînerait. Le général comprit ces raisons et il s’inclina, à condition de remettre tous ses pouvoirs au général Lichtlin et non au Comité de défense (2). Dans le palais, les insurgés se promenaient et faisaient un tel tapage que l’on ne put leur communiquer la
(1) Actes du Gouv. de la D. N. Dépositions du Bouzet, p. 221 a; Warnier, p. 263 et seq. Rapport La Sicotière, p. 88.
(2) Arch. Nat., F. 80, 1681. « Le Gouverneur Général au Ministre de la Guerre à Tours : l'Hôtel du Gouvernement est envahi. La Municipalité, le Maire en tête, est venue me sommier de résilier le commandement. Le Conseil Municipal, le Procureur Général et le Procureur de la République me demandent, pour éviter l’effusion de sang, que je me retire et, cédant, par patriotisme et non par peur, aux nécessités de la situation, je vous envoie ce télégramme contenant ma démission... »
Préfet à Ministre de l'Intérieur, Tours. « Le Général de Division Walsin-Esterhazy, gouverneur général par intérim, «rrivé hier d’Oran, a été forcé aujourd’hui, à deux heures, de remettre ses pouvoirs... à M. le Général de Division Lichtlin.. Le Procureur Général et moi, ainsi que le Maire, nous avons demandé ce sacrifice à un digne serviteur de la France pour éviter un conflit sanglant. Le calme et la dignité du Général ont été à la hauteur des événements. Ïl a bien mérité de l’Algérie et de l’ordre en consentant à un sacrifice pénible ».
nouvelle de l’accord. Pour permettre au gouverneur de faire ses malles, un adjoint et un conseiller municipal devaient assurer sa protection. Un officier ayant voulu s’interposer, fut saisi et porté de bras en bras du premier étage du palais dans la rue. Les émeutiers voulaient le jeter à la mer, lorsque, sur l’ordre du préfet, des miliciens le délivrèrent et le ramenèrent étourdi et les vêtements en lambeaux. Enfin, escorté par la milice, le général se mit en marche vers le port. Souffrant d’une ancienne blessure qu’il avait reçue en Algérie, le vieillard monta péniblement dans une voiture entourée de miliciens à cheval. Le préfet, l'amiral Fabre La Maurelle et le général Lichtlin étaient à ses côtés.
« Nous marchions très lentement, a raconté Warnier. La voiture ne pouvait avancer, tant la foule était compacte, et cette foule, toujours la même, composée exclusivement d'’indigènes et d'étrangers, hurlait, vociférait.. On a bien essayé de renverser notre voiture ; des hommes, à tous moments, se glissaient en rampant entre les roues pour la faire culbuter. »
Enfin, le supplice cessa à l’Amirauté, où les marins en armes veillaient. Le général se retira sur la frégate La Gloire. Les Algérois avaient remporté une victoire complète (1).
L’affirmation de Warnier relative aux étrangers et aux indigènes ayant pris part à l’émeute est probablement exagérée. C’est la classique distinction faite par les Algériens, qui désignent les étrangers comme la cause de tout le mal. En fait, espérant quelques pillages fructueux, les étrangers suivaient les Français, qui manifestaient pour des causes politiques, mais c'étaient ces derniers qui organisaient et menaient le mouvement (2).
La journée du 28 octobre avait été non pas une émeute banale, mais un coup de force contre les débris du régime militaire. Las d'en demander l’abrogation, les radicaux avaient résolu de placer le gouvernement de Tours devant le fait accompli et ils avaient saisi le premier prétexte qui s'était offert pour briser un pouvoir sans force.
Du reste, ils ne manifestèrent aucun regret de leur attitude envers le gouverneur. Ils avaient inscrit dans les fastes d’Alger une grande journée révolutionnaire. Vuillermoz adressait à Gambetta et aux maires d'Algérie une dépêche enthousiaste
(1) Actes du Gouv. de la D. N. Déposition Warnier, p 264. (2) Ibid. Déposition Brunet, p. 339 c. 340.
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pour leur annoncer la chute du gouvernement militaire (1). Les radicaux de province les félicitaient de leur énergie (2). Les civils avaient pris leur revanche.
Maîtres d'Alger, les radicaux, dont les manifestations timides au début s'étaient amplifiées à mesure que leurs auteurs avaient senti qu’on ne leur résistait pas, pouvaient gouverner à leur guise.
(1) Alger. Citoyen Gambetta, ministre de la Guerre, Tours.
« Aujourd’hui, à une heure, population Alger et Garde Nationale, par mouvement spontané et irrésistible, ont mis fin au Gouvernement militaire.
« Le Conseil Municipal s’est rendu chez Gouverneur et interprète énergique de la voionté de tous les citoyens a exigé sa démission immédiate.
« Le Maire vous confirme la dépêche du Général Esterhazy relative à l’avènement. Pouvoirs militaires transmis provisoirement au général Lichtlin. ;
« Sentiments de la population unanimes: tranquillité parfaite, attitude de la Garde Nationale admirable; dans tous les cœurs satisfaction profonde.
« Nouvelle organisation et Gouverneur civil impatiemment attendus. . « Le Maire, président du Comité de Défense Nationale, Romuald Vuillermoz ».
(2) « Tell », novembre 1870. Rapport La Sicotière, page 88 c.