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L — L'EXPULSION DES FONCTIONNAIRES

Le Gouverneur Général en sûreté, le Préfet laissa les hurleurs s'éloigner et ne rentra en ville qu’à six heures du soir. Il y trouva un calme parfait. Mais les membres du Comité de défense avaient mis à profit son absence pour procéder à l’épuration de l’administration. Les attaques contre les fonctionnaires avaient continué, très vives, dans la presse (1). Persuadés que des hommes qui avaient servi l’Empire, ne pouvaient être que des traîtres, les radicaux résolurent, pour sauver l'Algérie, de procéder eux-mêmes à leur expulsion et de s’emparer de tous les leviers de commande du Gouvernement.

Le directeur du service télégraphique était un Allemand naturalisé français, Brettenbach. Le Comité de défense décida d’enlever « les fils télégraphiques des mains d’un Prussien » et il le suspendit de ses fonctions. Il nomma à sa place un des chefs radicaux, Flasselière, ancien commisaire de la II° République en Côte-d'Or et rédacteur en chef du journal radical « La Solidarité ». Deux miliciens en armes portèrent ces ordres à Brettenbach, qui avisa le Préfet.

Warnier ne pouvait pas admettre qu’un délégué de la Commune violât le secret des dépêches et püt les confisquer si

(1) E. Thuillier adressait cette apostrophe à Robinet de Cléry, procureur général : « Bourreau sans cœur et sans entrailles, si tu crois au juge suprême, remercie le d’avoir inspiré jusqu’à ce jour au peuple d’Alger des sentiments de magnanimité et d’indicible clémence.

« Mais prends garde : la conscience publique se révolte. ;

« Le défi qu’on lui porte allume les foudres de son courroux et de sa justice. Contente toi d’être brûlé en effigie: Va-t-en ! Dans l’intérêt de ta personne maudite et de notre dignité, va-t-en, va-t-en ». Algérie Française, 16 octobre 1870. :

elles lui déplaisaient. Mais, pour protéger le service télégraphique, il n'avait à sa disposition que les gendarmes de la ville, la milice pactisant avec le Comité. Sur sa demande, deux gendarmes furent envoyés au bureau du télégraphe, mais lorsque Flasselière arriva, suivi d’un peloton de milicien, ils abandonnèrent leur poste. Les employés, pour protester contre cette intrusion, suspendirent alors leur travail jusqu’à ce que le délégué de la Commune se retirät, mais le Directeur dut renoncer à exercer ses fonctions (1).

Cette exécution n'était pas isolée. Les républicains avaient souffert pendant l’Empire de la surveillance de la police, et ils conservaient une certaine rancune contre ses chefs. Le premier acte du premier Comité de défense avait été le renvoi du commissaire central Brunet. Se voyant libres d’agir à leur guise, certains républicains parlaient de vengeances, d’arrestations et de proscriptions. Leur chef, Vuillermoz, plus modéré, voulait seulement une épuration pacifique, mais, redoutant de voir ses partisans échapper à son autorité, il pensa que le meilleur moyen de protéger ses anciens adversaires, tout en donnant satisfaction aux siens, était de procéder à des arrestations. Sur réquisition de son adjoint Lormand, Brunet rencontré dans la rue par des radicaux, était conduit à la mairie et incarcéré. Le colonel de gendarmerie était, sur l’ordre du commandant de la place, interné au Fort l'Empereur. Vuillermoz, qui tenait à ne pas trop s’écarter, en apparence, de la légalité, télégraphiait à Tours que, « coupable de menées bonapartistes et pruüssiennes très actives, il avait déserté », et qu'il l'avait remplacé par un officier dévoué à la République (2).

Le soir, la Commune tint une séance extraordinaire. Ses hommes, prétextant qu’un personnage considérable était réfugié dans la villa du général Yusuf, perquisitionnèrent sans trouver personne. Au retour de cette expédition, les miliciens manifestèrent contre le Préfet. Celui-ci venait d’être informé que l'amiral Fabre la Maurelle et lui seraient enlevés avant la fin de la nuit. La réputation d'énergie de l’amiral le faisait considérer comme un adversaire redoutable, quant à Warnier, sa : politiqué, disait Vuillermoz, était contraire à l'esprit public. Il avait pactisé, depuis son entrée en fonctions, avec les gouver-

(1) Arch. Nat. FE. 80, 1681. Actes du Gouv. de la D. N. Dépositions Warnier p. 264 c. ét.265; Vuillermoz, p. 344 a et Hélot.

(2) Brunet devait rester prisonnier plusieurs jours, le colonel 15 jours ou trois semaines, dit La Sicotière, p. 107 bc. Ibid. Déposition Brunet, p. 340.

neurs militaires, il avait voulu entraver le droit de réunion. M ne méritait donc plus la confiance populaire et n'avait plus qu’à s’en aller (1). Dernier représentant du pouvoir exécutif, il gênait le Comité de défense qui envisageait de l’éliminer de la même façon qu’'Esterhazy.

Sous cette menace, Warnier essaya d'organiser la résistance en faisant appel au loyalisme de la milice, ainsi qu’il avait fait le 11 septembre. Il expliquait l'attitude des miliciens envers le général Walsin-Erterhazy par la haine des Algériens à l'égard du gouvernement militaire. Ce dernier tombé, ils n'avaient plus de raison, pensait-il, pour refuser de lui obéir. À deux heures du matin, il faisait afficher dans les rues un ordre général aux corps de la milice leur apprenant l'établissement du régime civil et la nomination d’Henri Didier au Gouvernement général. < En attendant son arrivée, concluait-il, rappelez-vous que le Préfet est le chef civil du département et des milices. Au premier trouble, rangez-vous autour de lui » (2).

Deux chefs de bataillon se présentèrent à lui, à six heures, protestant de leur dévouement, et Warnier donna à l’un d’eux l’ordre de placer des postes à la Préfecture, mais l'officier, indécis, alla consulter Vuillermoz qui le dissuada d’obéir. Ce qu’il fit. Le maire réunit alors son Conseil, et prétendant que le Préfet dans sa proclamation avait insulté la population, ils lui demandèrent sa démission immédiate (3).

Warnier, hanté par la crainte de la révolte indigène, céda. Il envoya au ministre de l'Intérieur sa démission et quitta immédiatement la Préfecture. Le secrétaire général de celle-ci étant en congé de maladie, on chargea de l'intérim le doyen du Conseil de préfecture, Calixte Pélissier « un colon de la première heure, homme sage, prudent et très estimé de tous » jugeait Warnier (4). En réalité, cet ancien représentant de commerce, qui avait également échoué dans la colonisation et dans l’administration, qu’on avait nommé conseiller de préfecture à titre de retraite anticipée, était incapable de gouverner

(1) Vuillermoz à Ministre Intérieur à Tours. Rapport La Sicotière, p. 107.

(2) Actes du Gouv. de la D. N. Déposition Warnier, p. 265 a b. | 3

(3) Déposition Warnier, p. 265h. Rapport La Siicotière, Alger, 29 octobre. « En présence de la proclamation de ce jour, le Conseil Municipal d Alger a le devoir de déclarer à M. le Préfet que la population demande sa démission immédiate ». Vuillermoz, maire; Gastu, 1% adjoint; Trolard, 2 adjoint; Bru, &, Lormant, 4: Antoine, Roby, Rey, Alphandéry, Berthoud, Lelièvre, Vignard, Ranc, Durande,

(4) Rapport La Sicotière, p. 90 a.

dans d'aussi périlleuses circonstances (1). En fait la charge de Préfet était vacante.

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