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II. — CONFLITS AVEC L’AMIRAL

Le gouverneur intérimaire, le général Lichtlin, était un capitulé de Sedan, ce qui lui valait un surcroît d’impopularité. L’agitation persistant, il pensa que le sort de son prédécesseur lui était réservé. N’espérant pas de secours de la milice, il se retira dans l’après-midi du 29 octobre, à l’hôtel de l’Amirauté, sous la protection du contre-amiral Fabre La Maurelle, abandonnant la ville à la Commune (2). Celui-ci avait prouvé dans la nuit son énergie. Avisé par Warnier qu’il devait être enlevé par les émeutiers à cinq heures du matin, il avait aussitôt demandé au général Lichtlin et à Warnier l’autorisation de se défendre, puis il avait ordonné au commandant de la frégate La Gloire, mouillée dans le port, de se préparer à l'attaque et de lui envoyer cent hommes d’équipages et deux obusiers. L’amirauté, située sur un îlot relié à la terre ferme par une seule avenue, pouvait être facilement défendue par des hommes résolus et bien armés. Aussi, lorsqu'à l’heure dite, les révolutionnaires arrivèrent en face du dernier bastion militaire, l’agitation qu'ils y remarquèrent, la vue des chaloupes amarrées au quai, les intimidèrent. Habitués depuis plus d’un mois à ne rencontrer aucune résistance, ils avaient cru qu'ils élimineraient l’amiral aussi facilement que les autres représentants du Gouvernement. Etonnés, ils se tenaient à l'extrémité de l'avenue sans oser s'engager sur elle. C’est alors qu’intervint Vuillermoz.

Le maire d'Alger était à ce moment débordé par les violents de son parti. Capable de rédiger des ordres du jour intransigeants, de prononcer des paroles définitives et d'affirmer les résolutions inébranlables de son Conseil municipal, il reculait devant la perspective d’une bataille sérieuse. Acceptant de se servir de l’émeute comme moyen de pression sur des gouvernants débiles, il ne voulait pas faire verser le sang. Il chercha donc à négocier et se rendit auprès du contre-amiral.

(1) Ibid. Déposition Hélot, p. 330 b.

(2) Rapport La Sicotière, p. 90 b.

Il protesta des intentions pacifiques de la population, prétendant qu’elle était émue de « la multitude des marins qu’elle voyait à terre et demandait de les renvoyer à leur bord ». Fabre La Maurelle demeura inflexible. Ce qui se passait en ville ne l’intéressait pas, mais nommé à un poste par son ministre, il ne s’en laisserait pas déloger. « Vous pouvez affirmer aux émeutiers de toutes nationalités, déclara-t-il, qui si l’on se porte vers l’'amirauté avec des projets hostiles, immédiatement je prendrai l'offensive ». Et il ajoutait, sentant l'effet de sa menace sur le maire : « Il me sera bien difficile d'arrêter mes marins une fois lancés et je repousse la responsabilité des actes qui pourraient se commettre en ville ». Pendant la nuit, le journaliste Alexandre Lambert avait réussi à se glisser parmi les marins pour s'informer de leur nombre. Mais soit par plaisanterie, soit par calcul, on lui avait répondu que huit cents hommes étaient, à terre, ce qui impressionnait fâcheusement les assaillants. Vüuillermoz se retira donc, persuadé de l'échec qu’aurait toute tentative de coup de force.

A neuf heures, il revenait, porteur d’une lettre de Warnier conseillant à l’amiral de faire rentrer ses marins à bord de La Gloire. La Municipalité d'Alger s’engageait à faire respecter l’ordre et à assurer, grâce à la milice, la protection de l'amiral (1).

Fidèle à son idée de ne provoquer aucun désordre, Warnier demandait à l’amiral de renoncer à sa défense, car après la défection de la milice envers lui dans la matinée même, il ne pouvait pas sérieusement croire à l’efficacité de sa protection. Mais Fabre La Maurelle qui refusait de jouer le rôle de suicidé par persuasion, trouvait dans la démission de Warnier un nouveau motif de prudence. Renonçant à convaincre son interlocuteur, Vuillermoz décida de rester à l’amirauté jusqu’au départ du paquebot qui emportait Walsin-Esterhazy. Le départ de celui-ci ayant eu lieu sans incident, à une heure, Vuillermoz se

retira. L'émeute avait été évitée (2).

(1) Actes du Gouvernement de la D. N. Déposition Amiral Fabre La Maurelle, p. 274 et 275 a. Akhbar, 27 novembre. Rapport La Sicotière, p. 93, Alger 28 oct. M. l’Amiral. — La Municipalité d’Alger, entre les mains de laquelle je viens de remettre un télégramme donnant ma démission, me garantit que l’ordre ne sera pas troublé et que si votre personne se trouvait menacée elle est en mesure de vous faire protéger par la milice. Dans cette situation, je vous demande de faire rentrer à bord de leurs navires les marins de débarquement que vous avez cru devoir faire venir à terre pour le cas où votre sécurité eût élé menacée, Il importe qu'aucune apparence de conflit n'existe. Salut et fraternité, Warnier.

(2) Déposition Fabre La Maurelle. n. 275.

La situation restait pourtant trouble. Le contre-amiral était déjà impopulaire avant ces incidents. Son prédécesseur, l’amiral Fourichon, avait été auparavant gouverneur de Guyane et les déportés lui en avaient gardé rancune et avaient reporté ces sentiments hostiles sur Fabre La Maurelle, qui n’en pouvait mais. Son attitude énergique lui attirait de nouvelles critiques. Il n’était pas républicain, il bravait le peuple, il voulait assassiner les citoyens. Les radicaux ne voulaient plus s'attaquer à lui, mais ils déclamaient contre lui dans les cafés et sur les places publiques. L'idée que leur ville restait surveillée par les militaires installés dans l’îilot du Penon les rendait furieux. C'était une tache qui obscurcissait leurs victoires sur le despotisme.

C’est dans une population surexcitée par ces journées violentes qu’arriva, le dimanche 30 octobre, la nouvelle de la capitulation de Bazaine et de son armée. Après Sedan, Metz. Une armée française était encore vaincue par la trahison des offi- Ciers de l’Empire. La population fut secouée par une immense colère. De nouveau, on pensa aux grands ancêtres de la Révolution, à la Terreur et au châtiment de tous les serviteurs ce l'Empire, tous des traîtres. Des bandes parcouraient les rues de la ville à la recherche des officiers capitulés qu’elles voulaient lyncher. Une femme, qu’on appelait « la meunière d'Aumale », guidait les manifestants et les excitait par ses cris. Les officiers devaient revêtir des habits civils pour échapper à leurs coups (1). Des miliciens armés, conduits par un homme de main du parti radical, Lagouth, se rendaient chez le Premier Président de la Cour d’Appel, Pierrey, l’arrêtaient, et le conduisaient à l’Hôtel de Ville, comme il avait été fait deux jours auparavant pour Brunet (2). On cherchait même à arrêter le général Lichtlin, mais il était sous la protection de l'amiral, dont l’arrivée d’une nouvelle frégate, La Normandie, doublait les effectifs. Entraînés par les prédications des extrémistes, il était à craindre que les Algérois ne se portassent à des excès qui eussent été sanglants. Vuillermoz dut, de nouveau, intervenir.

Il se sentait, cette fois, débordé. La Révolution algérienne s'était terminée, à ses yeux, avec la chute du gouvernement militaire et la prise du pouvoir par la Commune d’Alger. Il

(1) Rapport La Sicotière : Gouverneur Général par intérim à Ministre de la Guerre, 5 novembre 1870. Arch. Nat., F. 80, 1681. Des manifestations analogues -avaient lieu à Oran, à Orléansville et à Médéa.

(2) Dépositions Pierrey, p. 314 a; Vuillermoz, p. 344 b.

comprenait l'injustice que commettaient ses amis en rendant responsables des désastres les fonctionnaires et les officiers d'Alger, mais, malgré sa popularité, il ne lui était pas facile d'affronter les préjugés de cette foule. A son arrivée à l'Hôtel de Ville, où se trouvait le président Pierrey, il avait manifesté à celui-ci ses regrets de l’outrage qu’on lui avait fait et il l'avait reconduit à son hôtel (1).

Cette réparation accomplie, il se rendit à l’amirauté où il avoua son impuissance à maintenir l’ordre, ses doutes sur la discipline de la garde nationale, et il proposa à l’amiral, pour calmer la foule, d'abandonner son poste et de se réfugier sur un de ses navires. Fabre La Maurelle repoussa avec indignation cette proposition. Il se méfiait du maire, dont il ignorait le revirement et qu'il souçonnait de duplicité. Tandis que Vuillermoz, désespéré, assurait qu’il se placerait entre les miliciens et l’amirauté et qu’ils devraient lui passer sur le corps avant d'attaquer la position de l’amiral, celui-ci faisait ses préparatifs de combat (2).

Les obusiers et les pièces de deux avisos étaient braqués sur l’avenue. Deux cents marins étaient prêts à attaquer les insurgés, enfin, des renforts étaient préparés à bord des frégates. De nouveau, la perspective d’une bataille sérieuse arrêta l’élan des manifestants. Vers une heure du matin, ceux-ci se dispersaient.

Le lendemain, les pourparlers reprenaient. Vuillermoz envoya à l’amirai son premier adjoint, l'avocat Gastu, qui lui demandait pour calmer les esprits de dire qu’il reconnaissait la République et que les frégates mouillées en rade n'avaient pas été appelées dans une intention hostile à la population. L’amiral acquiesça. Ayant un vif souci du sort des fonctionnaires civils restés en ville, il souhaitait lui-même un retour au calme. Il adressa donc au maire la lettre demandée (3).

(1) Dépositions Pierrey, p. 314 a; Vuillermoz, p..344 b. ; À Ô

(2) Ibid. Déposition Fabre La Maurelle. Akhbar, 27 novembre. Récit du lieutenant ‘de vaisseau Ph. Cluze. Rapport La Sicotière, p. 92 c et 93. . ni

(3) M. le Maire. — Je vois avec um vif regret les appréciations injustes dont je suis l’objet et que rien dans ma carrière ne peut justifier, surtout dans un moment où je suis profondément attristé des malheurs qui viennent d’affliger coup sur coup notre chère France.

Les marins, par leur conduite danc les forts de Paris, montrent journellement ce que le pays peut attendre d’eux. Je suis, ainsi que les commandants, officiers et marins qui m’entourent, animé des mêmes sentiments.

Dès le début dé la guerre, j’ai demandé des navires pour défendre les côtes de l’Algérie; ce serait bien à tort que l’on y verrait une menace contre la ville d'Alger et soyez persuadé, Monsieur le Maire, que mon dévouement est acquis au nouveau Gouvernement de la France. ». Déposition Fabre La Maurelle, p. 276 a.

Vuillermoz se rendit sur place et, ceint de son écharpe, monté sur une chaise, il lut celle-ci d’une voix émue. En affirmant ainsi son accord avec l’amiral, il se séparait des violents qui rêvaient d’une Commune révolutionnaire, dirigée par leur coterie (1). Son prestige fut assez grand pour obtenir, par ce moyen, un apaisement relatif.

Les extrémistes continuèrent en effet à tonner contre l’amiral dans leurs journaux et dans leurs réunions. Mais l’arrivée de trois nouveaux navires rendait la position de celui-ci inexpugnable. Les appels à la révolte des marins ne trouvaient pas d’écho parmi ceux-ci. En vain, Lambert et ses amis envoyaient à leurs « frères marins » des tracts les incitant à la méfiance envers leurs « chefs » complices de Bonaparte, « traîtres » qui « voulaient les livrer aux Prussiens ». L'esprit des matelots restait bon (2).

L’amiral n'avait renoncé ni à sa volonté de maintenir sa position, ni à ses préventions contre Vuillermoz, car son attitude énergique garantissait la paix. Mais il avouait que cette « position toujours tendue devenait très pénible » et, pour que la trêve devint une véritable paix, il demandait à Tours la prompte nomination d’un gouverneur pour trancher la situation et faire cesser les prétentions du maire (3).

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