III — L’ANARCHIE ALGÉRIENNE
Le général Lichtlin, réfugié à l’Amirauté, ne disposait plus d'aucun pouvoir. Le secrétaire du Gouvernement général et ses officiers pouvaient venir prendre ses ordres, en dépit de la municipalité qui avait prétendu s'opposer à leurs communications et grâce à l'intervention de Fabre La Maurelle (4). Mais ce commandement restait platonique. En fait, il n’y avait plus de gouvernement, chaque commune de Ia province d’Alger pouvait s’administrer comme elle le voulait, et les préfets des autres provinces pouvaient difficilement contenir les mouvements d'Oran ou de Constantine qui désiraient également se: débarrasser de la tutelle du pouvoir central.
(1) Humoriste, 6 novembre 1870.
(2) Rapport La Sicotière, p. 276 b. Contre-Amiral à Ministre de la Marine à Tours. 8 novembre, p. 92 b | . (8) Ibid. Contre-Amiral à Ministre de la Marine, 14 novembre.
(4) Rapport La Sicotière, p. 90 b c. :
Pour éviter les risques de l’anarchie qu’ils avaient créée, les membres du Comité de défense d'Alger envisageaient de confier le gouvernement à Vuillermoz, leur grand homme, en attendant l’arrivée d'Henri Didier.
Le 31 octobre, réunis en Conseil municipal, ils demandaient au Gouvernement de Tours de donner à Vuillermoz les pleins pouvoirs civils et militaires, afin d'éviter la guerre civile avec les marins (1). Ne sachant à qui s'adresser pour obtenir les renseignements ou les instructions que donnait d'habitude le Gouvernement général, les maires de province s’adressaient, en effet, au maire d'Alger. Mais Vuillermoz, partisan de la légalité, ne voulait pas exercer des pouvoirs qui ne lui avaient pas été conférés. Il répondait au maire de Sétif : « Pas reçu pouvoirs. Agissez en vous inspirant des circonstances et de vos sentiments patriotiques », au maire d'Oran : « Agissez patriotiquement ». La délégation de Tours lui ayant demandé d'assurer le repos, il se montrait homme d'ordre en attendant l’arrivée du commissaire extraordinaire, destiné à suppléer Didier toujours assiégé (2).
On avait annoncé l’arrivée d’Alphonse Gent, un républicain éprouvé, pour tenir ce poste. Ce choix avait plu aux radicaux algériens qui le définissaient « un homme dont la vie a été consacrée au culte de la Patrie » (3). Vuillermoz se flattait d’être son Mentor, car un bon républicaiñh ne pouvait pas s’écarter de sa voie. « Envoyez capitaine qui s’entendra avec nous », conseillait-il aux radicaux de Bougie. « Gent arrive jeudi. Prendrons avec lui mesures d’ensembie », disait-il à ceux d’Orléansville. Il pensait que l’arrivée de Gent, le jeudi 3 novembre, achèverait de calmer la population dont il redoutait la passion, et permettrait d'organiser l’apport algérien à la défense nationale. Mais Gent n’arrivait pas.
Le 4 novembre, déçu et inquiet, Vuillermoz, sans nouvelles depuis trois jours, demandait au Préfet de Marseille quels évé-
(1) Conseil municipal à Ministre de l'Intérieur, Tours. Alger, 31 oct. 1871. Les événements ont brutalement amené le départ du général Esterhazy et la démission du Préfet. Le général Lichtlin, capitulé de Sedan, est repoussé par tous. Conseil municipal seule autorité reconnue et obéie par la population. Le Conseil nous signale l’extrème urgence. Grave collision imminente entre population exaspérée du grand désastre et Amiral Fabre La Maurelle dont l'attitude est menaçante. . Nommez sans retard le Maire Vuille:moz commissaire extraordinaire avec pleins pouvoirs civils et militaires..., ce parti seul moyen de sauver le pays de la guerre civile en attendant l’arrivée d’un Gouverneur civil... ».
(2) Rapport La Sicotière, p. 96.
(3) L'Humoriste, 6 novembre 1870.
nements entravaient l’arrivée du Commissaire. Le 5, une dépêéche de Crémieux lui apprenait que Gent, chargé de pacifier Marseille, avait été blessé au cours d’une émeute par les partisans de l’extrémiste Esquiros. Il était donc impossible de l’'employer en Algérie. Croyant le consoler de cette mauvaise nouvelle, Crémieux lui annonçait l’arrivée prochaine du général Lallemant, et invitait les Français d'Algérie à se rallier au Gouvernement que les élections parisiennes venaient d’approuver (1).
Le style, plein d’onction, du président de la délégation de Tours, que Vuillermoz appelait dédaigneusement <« un langage d'autrefois », la nouvelle « déplorable » qu’il lui apprenait, atterrèrent le maire. Il demandait depuis plusieurs jours un gouverneur civil et on lui envoyait un général. Quelle manœuvre cela cachaïit-il ? (2)
Il craignait que la population, excitée par les extrémistes du « Colon » et de la « Jeune République », ne s’imaginât qu’on procédait à une restauration du régime militaire, ce qui aurait provoqué une nouvelle insurrection.
Celle-ci était d'autant plus à craindre que la constitution algérienne réalisée par les décrets du 24 octobre, soulevait une opposition générale. On la trouvait beaucoup trop timide, trop favorable encore aux militaires. On aurait voulu, dans les milieux radicaux, la concentration des affaires algériennes en Algérie, l'abolition totale des bureaux arabes. Ces réformes n'avaient pas été obtenues. Aussi, au lieu des remerciements qu’il attendait, Crémieux ne reçut que plaintes aigres et protestations. D’Oran, de Constantine, des républicains que le décret de naturalisation des israélites algériens menaçait dans leur position électorale, avisaient Vuillermoz de l'émotion soulevée par ces mesures. Cette fois encore, le maire d’Alger conseilla la patience. Pensant lui-même que de profondes modifications étaient nécessaires, il conseillait de demander collectivement des réformes. « Acceptons provisoirement ce mauvais instrument, disait-il. En vos mains, les nôtres et celles de Gent qui ira vous voir, vous consulter, il suffit pour établir les bases de l’avenir » (2). Mais Gent, remplacé par le général Lallemand,
(1) Crémieux à Vuillermoz, 5 novembre 1870. Rapport La Sicotière, p. 96 b; il s’agissait des élections du 3 novembre.
( Vuillermoz au Ministre Intérieur et à Gambetta, 5 novembre 1870. Ibid, p. 96 b.
(3) Maire d’Alger au Président du Comité de Défense de Constantine, 4 novembre. Rapport La Sicotière, p. 96 a.
toutes les forces de la réaction que les décrets avaient laissé subsister, n’allaient-elles pas reprendre leur ancienne puissance ? Les délégués algériens qui avaient pris contact à Tours avec Marc Dufraisse, préfet des Alpes-Maritimes, lui demandaient d'accepter le poste laissé vacant. « L'Algérie ne veut plus de militaires comme gouverneur, disaient-ils, pas même à un titre intérimaire ; trois généraux qui avaient accepté cette position viennent d’être successivement expulsés violemment d'Algérie. Il en sera de même de tous ceux qu’on lui enverra dans le même but » (1).
Cependant l’arrivée du général Lallemand approchant, Vuillermoz pensait qu’il fallait agir vite pour éviter au peuple une cause nouvelle d'émotion. Un incident absurde avait montré la nervosité populaire : dans la journée du 2 novembre, on avait répandu à Alger le bruit de la cession de l'Algérie à l'Espagne en récompense de sa neutralité en cas de victoire prussienne. Il avait fallu un démenti officiel que le maire avait fait afficher pour calmer cette émotion (2). On avait cru cette invraisemblable nouvelle, comment accueillerait-on celle du rétablissement du régime militaire ? On ne pouvait évidemment pas raisonner avec une population qui avait perdu tout son sang-froid. Pour éviter un acte de folie, il restait à improviser un Gouverneur civil.