I — LES REGIMES ALGERIENS SOUS L’EMPIRE
La population civile de l’Algérie avait accueilli l’Empire sans enthousiasme, avec méfiance même, puis elle avait accepté le fait accompli et attendu du gouvernement impérial les réalisations coloniales que le prince-président avait annoncées (1).
Elle demandait avant tout une constitution définitive qui, inspirant confiance, permettrait de faire appel aux immigrants et aux capitaux européens (2). L'Empire s’engageant à la lui donner, elle se résignait à la perte de ses libertés pour obtenir la richesse.
Mais les promesses impériales n'avaient pas été tenues. L’indécision qui caractérise le règne de Napoléon III ne fut jamais aussi nette qu’en matière algérienne. Pris entre son désir de plaire aux colons et celui de ménager l’armée, qui se prononçait pour le maintien du régime militaire tel qu’il avait fonctionné avant son avènement, l'Empereur flottait, tentait des expériences et finalement ne prenait aucune décision.
Depuis que la résistance indigène avait été brisée, un 1iong conflit opposait la population coloniale à l’armée. Celle-ci estimant que sa tâche n'était pas finie, qu’il lui fallait encore conquérir la Kabylie et le Sud-Algérien et veiller à ce qu’une insursection indigène n'éclatât pas, refusait de se dessaisir de
(1) A Bordeaux, Louis-Napoléon Bonaparte avait déclaré : « En face de Marseille, nous avons un vaste royaume à assimiler à la France ». L'opinion algérienne avait vu Jà, l’annonce d’un programme colonial. :
(2) Discours du Baron Jérôme David au Corps Législatif, Cf Echo d'Oran, 20 juillet 1865.
l'administration du pays. Les colons, au contraire, demandaient un régime civil et les mêmes droits politiques que leurs compatriotes de la Métropole.
La Deuxième République avait semblé favorable aux doléances des civils. Elle avait donné l’administration des provinces à des préfets, une représentation parlementaire, des Conseils municipaux élus, mais les généraux d'Afrique siègeant au Parlement et au Gouvernement s'étaient opposés à ce qu’on allât plus loin, ‘puis la République sans les républicains avait rétabli la prééminence des généraux sur les préfets, dissous les Sociétés républicaines et les Conseils municipaux que des Commissions remplacèrent (1). Le rétablissement de l'Empire n'avait fait que consolider la position de l’armée et accentuer la réaction. Issu d’un coup d'état militaire, réalisé par un « Africain », le nouveau régime devait satisfaire ses officiers. Le Ministère de la Guerre continua à diriger les services de la Colonie. Le décret du 2 février 1852 retira aux Algériens le droit de vote, celui du 8 juillet 1854 confia la nomination des maires et de leurs adjoints au chef de Etat. Sensibles à la perte de leurs droits civiques et se plaignant des progrès médiocres de la colonisation, les colons réclamaient la fin de ce régime hybride et l'instauration d’un gouvernement ‘civil (2).
L'Empereur sembla lui donner satisfaction en 1858, en sup- -primant le Gouvernement général et en créant un Ministère de l'Algérie et des Colonies, dont il donna la direction à son cousin, le prince Jérôme Napoléon (3).
Libéral, ce dernier ne craignait pas de s’entourer de collaborateurs aussi peu orthodoxes que le républicain Crémieux pour réorganiser l’Algérie. La suppression du Gouvernement général qu'avaient occupé uniquement des militaires, la création de Conseils généraux où il admettait même la représentation des indigènes musulmans ou israélites (4), marquaient le début d’une évolution vers le régime civil. Maïs le prince, ne pouvant pas réaliser tous ses desseins, se retira le 7 mars 1859 et sous son successeur, le comte de Chasseloup-Laubat, aucune modification ne fut apportée.
Au contraire, après le voyage des souverains à Alger, Napo-
(1) Cf. Cn.-A. Juuwen. Les conflits entre les Généraux et les Re sous la deutse République.
(2) Cf. Les campagnes de Clément Duvernois reproduites dans son ouvrage É « l'Algérie, ce qu ‘elle est, ce qu “elle doit être ». ‘* (8) Décret du 24 juin 1858.
(4) Décrets du 31 août et du 27 octobre 1858.
léon III, qui avait déjà apprécié la bravoure des tirailleurs, ébloui par les fantasias et le prestige des grands chefs, cessa de s'intéresser à la colonisation et ne chercha plus que le moyen de sauvegarder les droits et les biens des indigènes. Persuadé que ces féodaux ne pouvaient obéir qu’à des hommes d'épée, il supprima le Ministère spécial, rétablit le Gouvernement général de l'Algérie et nomma à ce poste le maréchal Pélissier, vaillant soldat, mais homme rude, violent, et dont les démêlés avec les colons, au temps où il dirigeait la division d'Oran, étaient encore présents à toutes les mémoires (1).
A la mort du maréchal, ce régime fut aggravé. La direction générale des services civils au Ministère de la Guerre fut supprimée et, dans les provinces, les préfets subordonnés aux généraux de division (2). Le maréchal de Mac-Mahon succéda à Pélissier. L'Algérie allait connaître le gouvernement militaire dans toute sa rigueur.
On aurait tort de trop prêter foi aux doléances des colons et de croire à la tyrannie. Les préfets gardaient le soin d’administrer la population civile, les Conseils généraux — nommés il est vrai, et non élus — à discuter le budget provincial, mais les conseillers devaient se borner à approuver l’action de l’Administration ou à n’émettre que de timides critiques sous peine de perdre leur siège. La presse, souvent frondeuse, était surveillée plus étroitement encore qu’en France. Les avertissements lui étaient prodigués si généreusement, qu'après quelques mois les journaux, menacés de suspension, étaient réduits, pour éviter un troisième rappel à l’ordre, à reproduire des articles parus déià dans la presse métropolitaine cu à publier d’insipides relations des menus faits de la vie locale. La liberté d'opinion si chère aux gens du XIX* siècle était en fait complètement abrogée.
Le régime militaire ne pouvait pas, en effet, tenir compte de l'opinion publique, car il était destiné non pas à l'administration des Européens, mais ou gouvernement des indigènes. L'Empereur, dans ses deux célèbres lettres à Pélissier et à Mac-Mahon, avait, en 1863 et en 1865, exposé ses idées sur l'Algérie (3).
Frappé de la diversité des populations, il avait remarqué la
(4) Décrets du 24 novembre et au 18 décembre 1860. — Ch.-André Juurex, op. cit.
(2) Décret du 7 juillet 1864. SA Es ;
(3) Lettre sur la propriété arabe au Maréchal Pélissier, 6 février 1863. Lettre «au Maréchal de Mac-Mehon sur la politique de la France en Algérie, 4 partie, 20 juin
misère des fellahs, et montrant assez peu de sympathie pour les émigrants étrangers qui venaient s'installer dans ce pays, il avait entrepris de les protéger contre l’avidité des usuriers et des colons.
« J'aime mieux utiliser la bravoure des Arabes que de pressurer leur pauvreté, disait-il, rendre les colons riches et prospères que d'importer à grands frais des émigrants étrangers. »
C'était, en somme, l'arrêt de la colonisation que désirait l’Empereur.
Son programme fut strictement appliqué. Les indigènes étaient soigneusement séparés des Européens. Ils conservaient leurs grands chefs, leur législation religieuse, leurs coutumes. Les aghas et les caïds étaient reçus et honorés par le Gouvernement général et les généraux. L'Empereur lui-même ne dédaignait pas de les admettre aux Tuileries ou à Compiègne. Les bureaux arabes, que dirigeaient des officiers préparés à cette tâche délicate, administraient les indigènes en collaboration avec leurs chefs, et surtout surveillaient ceux-ci. Ces grands féodaux aimaient, en effet, la poudre, et leurs rivalités de çofs engendraient des intrigues, des alliances compliquées et parfois des guerres et des soulèvements. Les bureaux arabes s’efforçaient d’étouffer ces mouvements et ils y réussissaient le plus souvent. Lorsqu'un grand seigneur s'était révolté, on lui infligeait quelque disgrâce temporaire, puis on lui pardonnait. La volonté de respecter les traditions indigènes était telle, en effet, qu'on admettait ces désordres comme des manifestations normales du caractère berbère.
Cependant, i’administration militaire ne prétendait pas maintenir intégralement cet état de choses. Elle cherchait, tout en ne heurtant à aucun moment les sentiments des Musulmans, à les rapprocher des Européens. Elle minait la puissance des grands féodaux en traitant souvent en dehors d'eux avec leurs vassaux, elle opposait les « hommes de Zaouïa >» aux seigneurs héréditaires, elle s’efforçait de placer à la tête des çofs des hommes qui, devant à la France leur élévation, lui resteraient fidèles (1). Enfin, en cherchant à implanter la propriété individuelle chez ces gens dont la plupart n'avaient connu jusqu'alors que l'organisation communiste, en faisant de ces nomades des paysans attachés à leur soi, elle comptait opérer une révolution profonde dans l’âme berbère et amener ainsi la fusion avec les
(1) Arch. Gouv. Gal. EE. 30. Rapport du 15 avril 1871.
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Européens. Il ne s'agissait pas, comme on l’a cru, de maintenir la société arabe en vase clos, mais de gagner la confiance des Musulmans en respectant leur foi et leur organisation ancestrale, afin de les assimiler plus tard.
« L'autorité militaire que l’on désigne généralement sous le nom de bureaux arabes, n’a d'autre but que d'amener le plus tôt possible cette fusion qui, lorsqu'elle sera faite, permettra lPétablissement du régime civil » (1), écrivait Mac-Mahon.
Cette doctrine pouvait séduire. En réalité, elle présentait de grosses difficultés. Les fellahs, attirés par la perspective de vendre leurs récoltes à la ville, ne faisaient plus de réserves pour les années de disette ou les ensemencements, et, en dépit de l'Empereur, restaient la proie des usuriers.
La protection du paysan indigène restait un leurre. Par contre, la colonisation ne se développait plus. De 1860 à 1870, l'Administration ne fonda que onze viilages et n’implanta que 4.580 colons (2). En fait, elle entravait toute l’activité de la colonie, sa durée interdisait tout espoir de progrès.
Le Gouvernement demeurait fidèle à cette institution malgré les protestations des colons et de certains hommes politiques. « Cela va tout seul », répondait un sénateur à l’un d’eux (3).
Ce n'était pas l'avis des Français d'Algérie.