II — LA POPULATION ALGERIENNE
Le caractère cosmopolite de la population algérienne, qui déplaisait tant à l'Empereur, aurait dû le rassurer. Les étrangers venaient faire fortune en Algérie. Méditerranéens, frustes pour la plupart, sans idée politique, conservant avec leur patrie des liens assez vagues, ils ne constituaient aucun danger pour l’ordre public. Il n’en était pas de même des Français. Ceux-ci servaient le régime ou le détestaient. Les premiers, militaires où fonctionnaires, venaient dans la colonie pour obtenir un avancement rapide. L'Algérie, grâce à ses fréquentes insurrec-
()Arch, Gouv. Gén. EE. Mac:Mahon au Ministré de la Guerre, 2 juin ‘1868.
(2).MazLarme. L'organisation gouvernementale de l'Algérie, p. 54. , |
(3) Discussion de l’adresse au Sénut, janvier 1864. M. le Marquis de Boissy. — « L'Empereur a parlé de l’Algérie, Pas un seul mot de l'Algérie » (dans le texte de la Commission).
Le général Marquis de Lawæstine. — Cela va tout seul.
Le Marquis de Boissy. — Cela va tout seul, « oui ».
tions, offrait aux officiers de belles occasions de se distinguer. Avec ses grandes chasses, ses fantasias, la liberté d'action qu’on y avait, elle était plus attrayante que la métropole, dont la vie de caserne pouvait être insipide. Pour les fonctionnaires, au contraire, c'était l’exil, dans des villes peu plaisantes, où la bonne société manquait totalement ; aussi n’aspiraient-ils qu’à leur retour en France (1).
Les colons ne frayaient pas avec les représentants de l’Empire. Il y avait parmi eux d'anciens militaires qui, à leur retraite, s'étaient fixés dans le pays, des hommes d’affaires, des aristocrates parfois, comme le baron de Vialar à Alger ou Dupré de Saint-Maur à Oran, qui cherchaient dans la colonisation l'épanouissement de leur activité et un placement avantageux pour leurs capitaux. Mais la majorité était composée de pauvres hères venus chercher fortune ou se faire oublier, ouvriers ou bourgeois déclassés professant d'ordinaire des théories politiques fort avancées, peu respectueux du pouvoir impérial et de l'Eglise, mais, par contre, favorables à une révolution sociale qui, en faisant régner sur la terre l'égalité, réparerait à leur égard l'injustice du sort.
Les déportés politiques constituaient l’élément le plus vigoureux de l’opposition, son élite. Dès la révolution de Juillet, on avait envoyé en Algérie les vainqueurs les plus ardents, gens peu recommandables en général, qu’on avait vainement essayé d'incorporer dans l’armée. Ce précédent assez peu heureux, inspira pourtant, après les journées de juin 1848, le Gouvernement, qui transporta en Algérie un certain nombre d’insurgés parisiens. Après le Coup d'Etat de 1851, beaucoup de républicains y furent déportés et soumis à un traitement rigoureux. On employait aux travaux publics et aux travaux d’assainissement, œuvre malsaine et pénible, comme de vulgaires malfaiteurs, des hommes que rien n'avait préparés à cette tâche. Puis, le régime, s'étant affermi, relâcha sa surveillance, certains exilés purent se créer des ressources. Avocats, journalistes, médecins, reprirent leur ancien métier, d’autres se firent colons, plus favorisés que leurs compagnons qui traînaient une vie besogneuse, mais tous nourrissaient une haine profonde à l'égard des hommes qui avaient brisé leur vie. Et, ces griefs personnels s’ajoutant aux raisons d'ordre politique qui les
(1) Rapport de la Sicotière, page 2.
LA COMMUNE D'ALGER, 1870-1871 So
opposaient à l’Empire, faisaient d'eux les ennemis acharnés de ce régime et de ses serviteurs (1).
Cette élite exerça sur la masse des colons une influence qui devint de plus en plus considérable à mesure que l’Empire précisait sa politique de protection des indigènes (2). Les Français d'Algérie regrettaient sans doute les droits politiques dont l'exercice caractérisait à leurs yeux le citoyen, mais ils se seraient résignés à leur perte s'ils avaient pu s'enrichir. Ils rêvaient d’une conquête du sol sur l’indigène qui aurait achevé la conquête du pays. Les Arabes occupaient trop de terres qu’ils ne cultivaient pas ou qu’ils ne mettaient pas en valeur, comme ils l’auraient dû. Leur nomadisme, leurs méthodes primitives de culture, leur paresse, étaient autant de prétextes invoqués par certains Français pour justifier leur « refoulement » ou leur < cantonnement ». On aurait rejeté vers le Sud du Pays les indigènes, qui auraient trouvé dans ces espaces incultes assez de place pour mener en paix leur vie pastorale. Les terres du Tell seraient partagées et distribuées en partie aux colons et aux émigrants. Une telle opération devait, pensaient-ils, faire de l’Algérie une nouvelle Amérique, attirer des milliers d’émigrants qui, jusqu'alors, ne se dirigeaient que vers le Nouveau Monde. En tout cas, elle aurait assuré une extension considérable et immédiate de leurs biens (3). Ces plans se heurtant au refus absolu du gouvernement militaire, les colons souhaitaient de pouvoir s’administrer eux-mêmes pour les exécuter. Le régime civil c'était, pour eux, le droit d’exécuter sans pitié les indigènes qui se révolteraient, en même temps, que la liberté pour eux-mêmes et l’égalité avec leurs compatriotes de la métropole.
L’unanimité se réalisait sur ce point, mais les théoriciens algériens se divisaient lorsqu'ils discutaient de la forme qu’il
Et
convenait de donner à l’Algérie libre. Les uns penchaient pour
(1) Actes du Gouv. de la D. N. Rapport de la Sicotière, p. 2; déposition Warnier, >. 261
(2) Ibid. Déposilion du Bouzet. « En Algérie nous sommes républicains et, depuis que Napoléon II a prononcé en 1863 le mot de « Royaume arabe », ennemis acharnés de l’Empire. Pour nous, l'Empire, le Royaume arabe, la ruine de la colonisation française c’est tout un », page 232. ;
(3) CL. Duvenrwois, op. cit. Voir des campagnes de l’ « Algérie nouvelle ». « L’Akhbar », de « la Colonisation », de - la Seybouse », de la « Zéramna », de « l’Echo d'Oran », à partir de 1858 surtout. Les déclarations des témoins dans l'enquête agricole du Comte Le Hon : « L'Etat, libre de partager le sol à sa guise, donnera à chacun ce qu’il peut exploiter », écrivait Duvernois (p. 269 et suiv.), et il prévoyait qu’en laissant 20 hectares à chaque famille indigène du Tell, il resterait aux colons $ millions d'hectares à cultiver.
l’assimilation à la France, les autres pour une large autonomie sur le modèle des dominions britanniques.
« L’Algérie n’est pas une colonie, c’est une terre française », écrivait Duvernois. Il préconisait la constitution d’un ministère spécial fonctionnant à Alger, dont le chef serait assisté d’un Conseil Général de l'Algérie et de Conseils départementaux. Cependant, les services de l'instruction publique, des finances et de la justice dépendraient toujours des ministères français. Les indigènes, sauf en matière de religion et de statut familial, devraient suivre les lois françaises. Les étrangers possesseurs d’un immeuble pourraient, après deux ans de résidence, être naturalisés et leurs enfants, sauf s'ils le refusaient à leur majorité, deviendraient Français automatiquement.
Il s'agissait, en somme, de fondre dans le creuset algérien des individus des origines les plus diverses, sans tenir compte de leurs mœurs et de leur éloignement du caractère français. La soumission aux lois françaises, une amélioration de leur vie obtenue par la mise en valeur du pays, devaient rendre un kabyle ou un aragonais semblables à un paysan du Berry (1). À cette conception, qui avait été réalisée en partie en 1858 par le ministère de l’Algérie, dont l'échec avait été évident, devait succéder, au moment de la politique du royaume arabe, une théorie bien plus radicale : l’autonomie algérienne. Au ministère de l'Algérie, on substituait un gouvernement central, appuyé sur un Parlement colonial élu par la population, nommant son président et fonctionnant en toute indépendance sous le contrôle d’un lieutenant de l’Empereur. Tous les habitants de la Colonie seraient électeurs, mais leur représentation ne serait pas proportionnelle, afin de maintenir la prépondérance du groupe français (2). Dans la pensée de certains publicistes, éette organisation devait constituer une étape vers un état libre d’Algérie. Le caractère cosmopolite des émigrants leur faisait croire que les Algériens proclameraient un jour leur indépendance comme les colons des Etats-Unis d'Amérique. II importait de prévoir cet événement et de « chercher des moyens non pour l’empêcher, mais pour le rendre pacifique (3). Dans l’ensemble cependant, la presse protestait de son attachement
(D) CI Duvernors, op. cit. k
(2) A. Berrnoun. L'autonomie de l’Algérie. — Daru, dans l’Akhbar, février 1866. — À. LamBerr, dans l'Algérie Nouvelle et l’Echo d'Oran, mai-juin 1861.
(3) Capo DE Feuiine. L'Algérie française, pp. 387 à 390. — A. LAMBERT, dant l’Akhbar, 20 août 1863. — Courrors, dans l’Echo de Sétif, 30 avril 1863.
à la France, car la suppression du journal de Duvernois, « L'Algérie Nouvelle », rendait prudents les confrères de celuici, mais il existait parmi les déportés d’assez nombreux partisans de cete solution pour une avenir encore lointain.
Ces débats d'idées ne divisaient pas les colons dans leurs revendications contre le régime militaire. Avec le temps, l’hostilité envers celui-ci s'était muée en un violent antimilitarisme. On reprochait à l’armée sa participation « au crime du Deux Décembre », sa fidélité à l’Empire. Le service militaire était vivement critiqué. Il était « tyrannique », il ruinait la nation. Avec ce système vicieux, « la France était une caserne au lieu d’être une nation » (1). C’étaient les sentiments des républicains de la métropole, rendus plus violents par les froissements que faisait naître dans des villes d'importance moyenne le contact de militaires hautains et d’exilés aigris. Et puis surtout, l’armée c'était les bureaux arabes. Cette institution symbolisait le despotisme militaire, le régime du bon plaisir. On racontait que les officiers des bureaux arabes s’entendaient avec les chefs indigènes pour piller leurs sujets, qu’ils organisaient des révoltes pour prolonger leur règne et montrer leur utilité. Qu'un scandale comme celui du capitaine Doineau éclatât et tous les officiers étaient représentés comme autant de brigands (2). Ils étaient les obstacles à l'assimilation des indigènes, ils les maïintenaient dans le fanatisme et l’abétissement. Enfin, ils empêchaient la colonisation européenne. Inutiles et néfastes, ils devaient disparaître pour que l'Algérie pût accomplir sa destinée. « Le principe militaire est incompatible avec le principe de la colonisation », disait Duvernois. La colonisation exigeait donc la suppression du régime militaire et la subordination de l’armée à l’élément civil.