‹ La Commune d'AlgerChapitre 21 sur 36 · I — LE COMMISSAIRE · texte numérisé non relu

I — LE COMMISSAIRE

En promettant à Vuillermoz de nommer dans les dix jours un gouverneur civil, Crémieux comptait sur l'acceptation de Lambrecht, auquel il avait offert ce poste. Mais, ne voulant pas compromettre la santé de ses enfants, celui-ci avait refusé (1). Cette situation ne pouvant pas se prolonger indéfniment, le Gouvernement se résigna à nommer un républicain algérien, dont le prestige risquait d’être mince, mais dont les connaissances seraient peut-être utiles. Il restait à trouver un républicain assez sage pour ne pas vouloir jouer au dictateur, ce qui excluait les déportés.

Le préfet d'Oran, Charles du Bouzet, parut remplir ces conditions. C'était un universitaire qui avait enseigné la philosophie au lycée d’Alger sous l’Empire. Il avait été déplacé à la suite d'articles critiquant sans indulgence le principe et les actes du Gouvernement général. Il avait alors démissionné et avait collaboré à Constantine au journal républicain « L’Indépendant », après avoir été rédacteur au « Temps ». Nommé préfet d'Oran à la Révolution de Septembre, ïil avait fait preuve de doigté en empêchant un conflit d’éclater entre l’irascible général Walsin-Esterhazy et la population civile (2).

Le secrétaire pour les affaires algériennes de Crémieux, Viguier, qui le connaissait, le désigna. Du Bouzet ne se dissimulait pas les difficultés de sa tâche, mais il était disposé à s’employer de son mieux à les surmonter (3). Il accepta et, le

(1) Rapport La Sicotière p. 112 b.

(2) Ibid, p. 112 b.

(3) Du Bouzet à Crémieux, 15 noverübre 1870, p. 111 c.

17 novembre, un décret du Gouvernement le nommait commissaire extraordinaire provisoire, avec tous les pouvoirs du gouverneur civil (1).

Vuillermoz, qui connaissait le commissaire, approuva ce choix (2), mais les radicaux extrémistes le critiquèrent énergiquement. Du Bouzet n'ayant pas souffert autant qu’eux pour la République, ils s'indignaient qu’on ait pu le désigner. A les entendre, ce n’était pas un républicain, mais un orléaniste (3). Le « Colon », qui regrettait l’occasion perdue d'échapper au pouvoir central, écrivait :

« Du Bouzet et tous les fonctionnaires que lui adjoindra le gouvernement tourangeau manqueront de résolution et d’initiative si nous ne prenons pas en main la queue de la poêle, et il y a assez longtemps qu’on nous y fait frire » (4).

Les gens de l’Association républicaine étant les éléments les plus violents et les plus actifs de la ville, le commissaire extraordinaire devait, avant même son entrée en fonction, songer à les neutraliser.

Il envisagea pour cela l’appui de Vuillermoz, dont la popularité lui garantissait la bienveillance des habitants d’Alger. La Préfecture d’Alger n'ayant plus de titulaire, il demanda qu'on y nommât le maire (5). Crémieux refusa : « Celui que vous proposez, répondait-il, a montré un esprit d'opposition violent et séditieux, et le Gouvernement ne veut pas faire de concessions à ceux qui troublent l’ordre légal » (6). Le commissaire ne devait donc compter que sur sa diplomatie pour gagner à sa cause celui dont dépendait sa réussite ou son échec.

Ce n'était pas sans crainte que du Bouzet quittait Oran. Voulant éviter toute manifestation à son arrivée, il n'avait prévenu personne de son arrivée à Alger, mais la nouvelle avait été connue malgré ces précautions, et à la gare d’Alger, le Préfet intérimaire l’attendait et lui apprenait que Vuillermoz ayant fait mettre les scellés sur le palais du gouverneur après le départ de Walsin-Esterhazy, il devait aller à la Préfecture (7). C’est là que Vuillermoz vint lui rendre visite et, obligeant, assura qu’il avait fait sceller par précaution certaines portes du palais,

(1) Décret du 17 novembre 1987. Ibid, p. 112 a.

(2) Vuillermoz à Crémieux, 18 novembre. Rapport La Sicotière, p. 112 c. (3) Chabannes à Vuillermoz, 20 novembre 1870. Ibid, p. 99 ce, 100

(4) Colon, cité dans Moniteur de l’Algérie, du 8 décembre 1870.

(5) Arch. Nat., F. 80, 1681.

(6) Crémieux à Du Bouzet, 16 novembre. Rapnort La Sicotière, p. 208 c. (7) Pélissier à Gouvernement, 20 novembre 1870. Ibid, p. 86.

mais qu'il fallait s’y rendre aussitôt. Du Bouzet déduisit de ce menu incident que l'incapacité du successeur de Warnier avait probablement été cause des empiètements du maire d'Alger (1).

Décidé à collaborer amicalement avec les élus du peuple, il adressait à tous ses auxiliaires une proclamation conciliante, où il s’assignait pour tâches esentielles l'établissement du régime civil et l'extension de la colonisation, points sur lesquels il devait réaliser l'unanimité de l'opinion.

Très impressionné par les jugements contradictoires qu’on avait émis devant lui sur Vuillermoz, et sur le mouvement qu’il avait tenté de développer quelques jours auparavant, il s’efforçait de démontrer que la meilleure façon de servir la République était de respecter la légalité (2). Mais cette prudence semblait hors de saison. Vuillermoz approuvait, protestait de son dévouement à la République modérée, prouvait qu'il avait refusé d’adhérer à la Ligue du Midi (3). Après leur première entrevue, du Bouzet jugeait le maire d’Alger bien disposé. Deux jours après, enchanté de l'accueil courtois qu’il recevait, il télégraphiait aux membres du Gouvernement de Tours : < Tout va bien, tout va bien » (4).

Sa politique conciliante s’avérait bonne à l’expérience. Il ne serait pas expulsé, croyait-il, comme ses infortunés prédécesseurs.

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