II. — L'ADMINISTRATION DE VUILLERMOZ
Emu des reproches de Crémieux et des soupçons qu'il jugeait injustes, qu'avait fait naître son initiative, Vuillermoz désirait à ce moment se limiter à ses attributions municipales et à celles du Comité de défense. Maïs pour lui et son Conseil, l’administration de 12 ville n’était qu’une faible partie de leur tâche. L'essentiel consistait à affermir la République en développant l'instruction populaire et en éliminant de tous les postes les agents de la réaction.
Ces purs républicains se dirigeaient selon les principes démo-
(1) Actes du Gouvernement de la D..N. Déposition du Bouzet, p. 212 b.
(2) Proclamation du 20 novembre 1879. Ibid, p. 112 c et 113. (3) Maire Alger à Président Comité Défense Constantine : «Aucun délégué d’Alger n’a adhéré à la Ligue du Midi et nous tenons à y rester étrangers ». Corres-
pondance de la Municipalité d'Alger et du Comité de Défense. Alger, 1870. (4) Arch. Nat., F. 80, 1681. Rapport de la Sicotière, p. 113 c.
cratiques ; même lorsque la loi municipale, faite à une époque monarchique il est vrai, s’opposait à ceux-ci. Les séances étaient publiques et les membres de l'Association républicaine ne se privaient pas d'intervenir dans les discussions, comme aux Assemblées de la Révolution, sans qu’on s’en émût. On avait admis au sein du Conseil des ouvriers et on avait même fait d'un peintre, l’ancien déporté Lormand, un adjoint. Afin de leur permettre de consacrer leur temps à leurs concitoyens, le Conseil leur versait une indemnité illégale que du Bouzet annula (1).
Emanation de l'opinion publique, le Conseil était qualifié, pensaient-ils, pour exprimer sa volonté. La loi municipale interdisait aux conseils municipaux de publier toute « protestation, proclamation ou adresse », et de correspondre avec les autres conseils du pays (2). Mais, des républicains n'avaient pas à respecter la législation des régimes déchus. Le 14 octobre, le Conseil demandait la suppression du Gouvernement général de l’Algérie. Le 29 novembre, il émettait le vœu qu’on instituât le jury civil dans les tribunaux, à partir du 1” janvier 1871. Un autre jour, il proclamait « que la République est de droit primordial » (3).
En toute chose, il allait apporter cet esprit novateur, résolu à faire table rase du passé. Un de ses premiers actes avait été de proposer une réduction importante sur le budget du personnel de la mairie, les bureaucrates de l’Empire Iui semblant indignes d'intérêt (4). Mais sa gestion entraînant de grosses dépenses, il fut vite réduit à rechercher des ressources nouvelles.
La propriété foncière européenne en Algérie était exempte d'impôt. Or, les biens de l’agglomération d'Alger et de Mustapha étaient évalués à quatre millions huit cent mille francs. Le Conseil municipal se laissa tenter par ces richesses et voulut lever un impôt sur elles. Mais le Conseil des finances s’opposait à cette infraction à la règle. La taxe proposée par Vuillermoz sembla cependant légitime à Crémieux qui, par décret du 17 janvier 1871, autorisa la commune à percevoir une somme annuelle de 120.000 francs sur le revenu des immeubles. La loi
(1) Bulletin Officiel du Gouvernement Général de l'Algérie, 1871, p. 67.
(2) Article 24 de la loi du 18-22 juillet 1837. Article 30 de la loi du 21-23 mars
(3) Rapport La Sicotière, p. 24 et 25.
(4) Séance du 19 octobre 1870. Akhbar, 4 novembre 1870.
municipale stipulant que les taxes municipales ne pouvaient porter que sur les quatre contributions directes, était encore violée, mais, cette fois, avec l'autorisation du Gouvernement. Malgré cela, le déficit s’accroissait, s’élevant en 1871 à 620.000 francs et obligeant la ville à recourir à des emprunts onéreux (D)
Grâce à ces expédients, la Municipalité pouvait préparer la défense nationale en recrutant des francs-tireurs et en commandant des canons, secourir les chômeurs en organisant des soupes populares, et enfin organiser les écoles primaires laïques qui devaient contribuer à «éclairer le peuple ».
Les sentiments religieux des colons français n’avaient jamais été très grands. Les officiers libéraux de la conquête et les aventuriers qui s'étaient installés en Afrique avaient surpris les Mu- ‘Sulmans par leur absence de religion. Cette tradition s'était maintenue et à la fin de l’Empire, malgré les efforts de Lavigerie pour se concilier la sympathie des habitants, le clergé n'avait obtenu que d'assez maigres résultats. Province républicaine, l'Algérie était aussi une province anticléricale.
Cependant, l’enseignement restait confessionnel. Sur dix-sept écoles, on comptait six établissements catholiques, quatre israélites, quatre protestants, contre seulement trois écoles laïques (2). Les premiers instruisaient 4.224 élèves, les secondes 1.452 (3). $
Cette situation inquiétait vivement les républicains, et déjà en 1868, Bertholon avait essayé de faire détruire les écoles congréganistes par le Conseil municipal (4).
C’est ce que la Municipalité radicale allait réaliser.
Au cours de ia séance du 19 octobre, le conseiller Mongellas exposa que le cardinal Lavigerie avait demandé de louer deux anciennes casernes de la rue Médée, pour y installer une institution chrétienne. Ranc, qui avait déjà joué à Alger un rôle assez important au cours de la II‘ République, nommé rapporteur, déclara que le Conseil avait mandat de propager les écoles laïques et le Conseil demanda les casernes pour en installer (5).
Quelques jours après, la sous-commission des écoles présen-
(1) Rapport La Sicotière, p. 28 c et seq. Déposition Hélot, p. 334 c et seq.
(2) Rapport Ranc. Séance publique du 19 octobre 1870.
(3) Lamy, op. cit., p. 195. Le |
(4) Arch. Gouv. Gén., E.E., Mac-Mahon à Ministre de la Guerre, 10 février 1868.
(5) Conseil Municipal d'Alger. Séances du 19 octobre 1870. Algérie Française, Zéramna, 25 octobre 1870. Rapport La Sicotière, p. 27 a.
tait un plan tendant à établir l'obligation et la gratuité de l'instruction à tous les degrés. Mais comme cette grande réforme n'était pas immédiatement réalisable, on décidait de se passer du concours des frères et des sœurs de la doctrine chrétienne, à partir du 1‘ janvier 1871.
Au cours de la même séance, afin d'affirmer « la séparation de l'Eglise et de la Commune », on décidait de supprimer les subventions aux cultes et les indemnités de logement de leurs ministres. Ces décisions étaient prises à l’unanimité des conseillers français. Seul un israélite indigène, Cohen Solal, et les deux conseillers musulmans, faisaient opposition à des mesures qui choquaient leur piété (1).
Le 15 décembre, on signifiait aux congréganistes leur congé. Plus de six mille catholiques présentèrent à du Bouzet une pétition demandant le maintien des écoles confessionnelles. L’ « Akhbar », le « Moniteur de l’Algérie >» menaient une campagne ardente contre la Municipalité. L’archevêque Lavigerie reprit la plume qui lui avait valu de si vifs démêlés avec Mac Mahon, et protesta auprès de Crémieux. Celui-ci répondit que la future Assemblée Nationale trancherait la question. Du Bouzet invoqua l’autonomie communale et le préfet, s’abritant derrière eux, ratifia (2).
Le 1% janvier 1871, l’expulsion des congréganistes avait lieu; le 9, des instituteurs les remplaçaient et enseignaient « les doctrines qui font le bon citoyen ».
La Municipalité procéda aussi brutalement vis-à-vis des fonctionnaires municipaux qu'elle jugeait réactionnaires. Elle avait commencé par réduire leur traitement. Elle procéda ensuite à leur épuration, pour satisfaire sa doctrine et les appétits de certains de ses amis. A l’époque de son éphémère dictature sur l'Algérie, Vuillermoz avait conseillé à certains de ses collègues de la province de conserver ou d’éliminer leurs subordonnés, selon qu’ils étaient ou non fidèles à la République (3). Il procéda de même à Alger. Un de ses amis, Lelong, fut nommé inspecteur et chef de service des produits communaux, avec une augmentation de mille francs par an. À sa place, il nomma le fils d’un grand orateur de club, Finiel, qui se trouvait à la recherche d’une position sociale. Quant au titulaire Lamy, un
(1) Conseil Municipal d'Alger. Séance du 9 novembre 1870.
(2) Proclamation de Vuillermoz reproduite dans Lamy, op. cit., p. 195.
(3) Vuillermoz au Président du Comité de Défense d'Orléansville, 1% novembre: au Maire de Marengo, 2 novembre 1870. Rapport La Sicotière, p. 108 a. k
catholique, on avait soupçonné sa ferveur républicaine et on l'avait destitué (1). Pareil sort avait été celui du receveur à l’abattoir, qu’on avait remplacé par Lagouth, homme de mœurs douteuses, qui avait exécuté l'arrestation arbitraire du président Pierrey quelques jours auparavant. Enfin, l’architectevoyer de la ville, dont on avait modifié arbitrairement les attributions, jugeant sa tâche irréalisable, démissionnait (2).
Ces actions, si elles plaisaient aux radicaux, mécontentaient les libéraux, qui étaient les principales victimes de ce jacobinisme. Amorphes pendant les émeutes, ils reprenaient quelque assurance depuis que le gouvernement fonctionnait normalement avec du Bouzet. Leurs journaux, alertés par les mesures anticléricales de la Municipalité, osaient maintenant critiquer celle-ci. L'administration municipale de Vvillermoz provoquait une opposition que le représentant du Gouvernement songea à exploiter pour éliminer ce chef de parti embarrassant à coup sûr et peut être même dangereux.