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III. — LE PREMIER CONFLIT

Si, conciliant, du Bouzet avait fermé les yeux sur beaucoup d'infractions à la loi commises par la Municipalité, il ne pouvait pas admettre que le droit de convoquer la milice appartint au maire. Warnier, dont le libéralisme et la faiblesse avait causé l2 perte, avait, au moment de la réorganisation de la milice, donné à Vuillermoz ce pouvoir (3). Il s’en était vite repenti.

Le maire, en puisant les éléments les plus ardents dans les diverses compagnies, s'était composé une véritable garde prétorienne, la 2° compagnie bis, prête à toutes les actions, comme on l'avait vu le 28 octobre. Il pouvait éloigner les compagnies

(1) On prêtait à Vuillermoz ce propos : « Nous n'avons aucun grief contre M. Lamy, son service est irréprochable; seulement on le voit aux églises, il a des relations avec les sociétés religieuses ». Lamy, op. cit, p. 123.

(2) Lawy, op. cit., p. 92 et seq., p. 126. Rapport La Sicotière, p. 107. Akhbar, 29 décembre 1870.

(3) L'arrêté du 10 septembre du Baron Durieu divisait les miliciens en mobilisables âgés de 18 À 35 ans &lt en sécentaires au-dessus. Les miliciens élisaient les officiers de leur compagnie qui élisaient eux-mêmes le chef de bataillon. Les corps spéciaux : francs-tireurs, arlilleurs, tirailleurs volontaires algériens gardaient leur ancien statut et élisaient séparément leurs officiers. Rapport La Sicotière, p. A1b c et seq.

loyalistes et n’appeler aux points stratégiques ou aux moments critiques que les compagnies de son parti (1).

C’est pourquoi la délégation du Gouvernement à Tours avait placé la milice sous l'autorité supérieure du commissaire extraordinaire (2). Aussitôt, les extrémistes avaient protesté. L’Association républicaine avait proclamé que la milice était un « corps essentiellement communal >» et qu’on ne pouvait pas retirer sa direction à la Municipalité. Le décret de Tours « violait donc le droit républicain ». Aussi, l’Association invitait les communes et les milices à demander son abrogation (3).

Plus de quinze cents signatures sanctionnaient cette protestation, plusieurs officiers de la milice donnèrent leur démission. Mais Vuillermoz, après l'échec du mouvement communaliste, entendait rester dans la légalité. Afin de calmer ses amis, sans sembler abdiquer devant le Gouvernement, il louvoya et affecta de croire que le décret du 18 novembre laissait tous ses droits à la Municipalité : « À nos yeux, l’autorité légitime de la Municipalité reste entièrement. Le décret n’a d'autre objet que de consacrer l'autorité supérieure du gouvernement civil sur les milices algériennes.. » disait-il dans une proclamation dont il soumettait le texte à Crémieux (4).

Cette ruse, un peu trop visible, irrita les radicaux extrémistes, dont les représentants au Conseil municipal donnèrent leur démission, le 20 novembre (5). A leurs yeux, c'était une nouvelle reculade de Vuillermoz devant le pouvoir central.

«< Vous êtes trop sage et trop prudent, lui reprochaiïit Alexandre Lambert, dans « Le Colon », vous ne faites que calculer et raisonner, vous n’avez pas la foi.

« Vous doutez du peuple, citoyen... Il ne faut pas trop le faire attendre, car il apprendrait à se passer de vous.

« Si vous n'’osez pas être grand avec lui et par lui, il sera grand sans vous. » (6).

Sur son initiative, l'Association républicaine demandait l’élection d’un nouveau Comité de défense. Cette menace et ces reproches (7) émurent Vuillermoz. Soucieux de garder sa popu-

DA du Gouvernement de la D. N. Déposition de l’Amiral de Gueydon, p. 304 a.

(2) Arch. Nat., F. 80, 1681. Décret du 18 novembre 1870.

(3) Ibid.

(4) Arch. Nat., F. 80, 1681. Rapport de La Sicotière, p. 114 b.

(5) C'étaient l’adjoint Trolard, le rapporteur de la Commission des écoles Clémenson, l’ancien déporté Lelièvre, Antoni et Rey.

(6) Colon, cité par Moniteur de l'Algérie, 27 novembre 1870.

(7) Colon, cilé par Ak:hbar, 25 novembre 1870.

larité et l'estime des « purs républicains », il tenta de remettre, quelques jours plus tard, tout en question. Le 12 décembre, il annonçait au commandant de la milice son intention de contrôler les exercices de chaque compagnie, mais tel maître Jacques, il avait changé de défroque et i, parlait cette fois au nom du Comité de défense et non de la Municipalité.

Cette pétition fut accueillie par les protestations de ses adversaires; les officiers et les miliciens appartenant à ce clan répondirent qu'ils ne reconnaissaient plus l’autorité d’un Comité de défense qu'aucun vote n'avait consacré (1).

Ce conflit marquait aux yeux de du Bouzet la renaissance des ambitions de Vuillermoz, en même temps que le déclin de la popularité de celui-ci. Pour faire face à d’hypothétiques convulsions, il avait besoin d’un auxiliaire précieux à la Préfecture, ce que Pélissier ne pouvait pas être. Le commissaire extraordinaire disait qu’ « incapable toujours il était devenu dangereux par sottise », et il demandait qu’on lui envoyât vite un homme de talent. Le gouvernement de Tours se mit alors à la recherche d’un préfet, comme il l’avait fait auparavant pour un gouverneur, et sans plus de réussite. Crémieux avait un candidat dont il répondait, le préfet de la Drôme, son gendre, Peigné-Crémieux. Mais celui-ci resta dans son département et, las d’attendre, du Bouzet improvisa un nouvel intérimaire, Hélot, souschef ou Gouvernement général, bon fonctionnaire, mais ancien élève des jésuites et légitimiste (2).

Le choix fit scandale. Il se justifiait pourtant par le désir du commissaire d’avoir la collaboration d’un bon commis afin de mettre fin au désordre de l’administration (3). Du Bouzet voulait arracher le pays à l'agitation en entreprenant l'extension de la colonisation, suivant le désir exprimé tant de fois sous l'Empire par la population civile (4). Il lui fallait le temps d’arrêter son programme. Mais l’incohérence de la délégation de Tours en matière algérienne allait l’empêcher d’aboutir. Crémieux, devant les protestations soulevées par ses décrets du 24 octobre, avait résolu, en effet, de les corriger. Il avait donné aux délégués radicaux une constitution basée sur un compromis

(1) Akhbar, 18 décembre 1870.

(2) Déposition Hélot, p. 330 et seq. ?apport La Sicotière, p. 113 et 114. Arch. Nat., F. 80, 1681.

(3) A l’arrivée d’Hélot, les codes télégraphiques avaient disparu de la Préfecture, ce qui rendait impossible toute la correspondance chiffrée. Arch. Nat., F. 80, 1681. (4) Arch. Nat., F. 80, 1681.

entre l'assimilation et l’autonomie coloniale, avec un gouverneur, un conseil de gouvernement et un budget spécial. Mais les autonomistes l'avaient trouvée beaucoup trop timide et les assimilateurs l'avaient critiquée tout autant.

Crémieux, impressionné par ces protestations, avait envisagé alors l’assimilation totale, les trois départements algériens devant être administrés comme ceux de la Métropole et le gouvernement général de l'Algérie cessant d'exister. Le secrétaire du gouvernement Le Batteux, qui arrivait de Tours, informa du Bouzet de ce revirement, qui l’'empêchait de s'appuyer sur un Conseil de gouvernement mort-né (1). Le commissaire se trouvait donc paralysé, faute de pouvoirs et d’auxiliaires.

Avant de tenter, en dépit de ces obstacles, de transformer le « pays arabe » (2), du Bouzet aurait voulu avoir l'esprit libre à Alger. L’incident du Comité de défense lui fit craindre de nouveaux désordres et il résolut de profiter du flottement du parti radical et du réveil de l'opposition pour dissoudre le Conseil municipal et préparer de nouvelles élections qu’il comptait bien rendre favorables aux libéraux.

Le prétexte devait lui être fourni par la naturalisation des israélites algériens. Cette mesure, que tous les partis avaient préconisée à Alger, à l’exception de quelques extrémistes radicaux ou conservateurs (3), ne soulevait pas autant d'opposition que dans les autres départements algériens, mais elle rendait anachronique la composition du Conseil municipal. Et avant le décret du 24 octobre, celui-ci comprenait deux représentants des indigènes israélites, ce qui n’avait plus sa raison d’être. D'autre part, on pouvait se demander, en songeant au nombre important d’électeurs israélites, si leur vote n’était pas susceptible d'entraîner un changement de majorité. La Municipalité ne représentait que l’ancienne population d’Alger, elle n'avait pas le droit d’administrer des gens qui ne l'avaient pas élus. En vertu de ce raisonnement, du Bouzet demanda à Crémieux la dissolution du Conseil municipal.

Le Garde des Sceaux aurait volontiers prononcé celle-ci, mais il fallait trouver un autre prétexte que l’adjonction des Israélites. De toutes les réformes qu'il avait faites, la naturalisation en masse des juifs algériens était celle qui l’intéressait le plus.

(1) Actes du Gouvernement de la D. N. Déposition du Bouzet, p. 298. (2) Arch. Nat., F. 80, 1681.

(3) C'était le clan de Juillet Saint-Laget qui n'avait pas une très grande influence.

Emanciper ses coreligionnaires d'Algérie avait été « une des plus grandes joies de sa vie », reconnut-il plus tard (1). L’opposition que rencontrait cette mesure à Oran et à Constantine lui commandait de ne pas soulever de nouvelles colères. Il refusa donc, conseillant au commissaire extraordinaire de chercher un autre motif (2).

L'occasion d'attaquer Vuillermoz, au moment où sa popularité subissait une éclipse, se trouvait ainsi perdue.

1) Bulletin de l’Alliance Israélite Universelle, mai 16872. C3 Actes du Gouv. de la D. N. Déposition du Bouzet, p. 216b c.

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