‹ La Commune d'AlgerChapitre 24 sur 36 · I. — LA CAMPAGNE RADICALE CONTRE DU BOUZET · texte numérisé non relu

I. — LA CAMPAGNE RADICALE CONTRE DU BOUZET

N’étant pas assez fort pour inspirer la crainte, le commissaire extraordinaire commit la faute d’indisposer ses administrés. Après la nomination d’Hélot, qui avait déplu à tous les républicains, il inquiéta les fonctionnaires en adressant aux préfets une circulaire qui les invitait à rétablir les traditions de probité sévère qui avaient trop souvent fléchi sous l’Empire, et leur recommandant d’être « sans pitié pour les malversations ». Cette « circulaire confidentielle » devait être communiquée aux journaux. Par cette feinte indiscrétion, du Bouzet espérait que le public serait mis au courant de sa vertu jacobine et lui en saurait gré (1).

En fait, tout le monde fut troublé. Les serviteurs de l’Empire crurent qu'ils étaient menacés, les radicaux se demandèrent si la circulaire du commissaire ne visait pas certains des leurs, comme Lagouth, dont l’ardeur des convictions politiques avait prévalu sur les tares morales. En semblant décidé à prendre des sanctions contre des gens qu’il s’abstenait de nommer, du Bouzet s’aliénait tous les employés qui se croyaient menacés. Ce fut le seul résultat de son geste vertueux.

Les radicaux entreprirent alors contre lui une campagne habile. Tandis que leurs journaux l’accusaient de tiédeur républicaine et lui reprochaient l’inaction qu’il apportait à la défense nationale, les militants expliquaient d’un mot l’apathie du gouvernement : il était clérical. L’accusation était étrange contre un homme dont le passé et les articles prouvaient l’in-

(1) Rapport de La Sicotière, p. 119.

différence religieuse, mais elle porta. Les bourgeois voltairiens et les ouvriers se détachèrent d’un homme dont les étroites relations avec le supérieur des Jésuites devenaient la fable de la ville. On attribuait à ce religieux une influence considérable sur le commissaire. Chaque absence de celui-ci était expliquée par une visite chez les Jésuites. Quelques-uns des amis de du Bouzet finirent par être convaincus de ce fait (1).

Cette atmosphère de suspicion s’accroissant, Du Bouzet commença à craindre pour son sort. Un soir qu’il était en promenade, une salve d'artillerie saluant une victoire française éveilla la curiosité populaire et un grand nombre de gens se rendirent au palais pour connaître des détails. Alexandre Lambert, profitant de l’absence du commissaire, les excita à envahir l’hôtel du gouvernement sous prétexte de le chercher. L’adjoint Lormand s’y opposa, mais, mis au courant de l'incident, du Bouzet pensa que Lambert préparait contre lui un coup de main analogue à celui qui avait mis fin au gouvernement éphémère du général Walsin-Esterhazy (2).

Apprenant que l’Association républicaine organisait le 15 janvier une réunion. sous prétexte « d'aider à la défense de Ia République par l’enrôlement et l'équipement des volontaires garibaldiens », il convoqua la milice et télégraphia à Crémieux : « Il n’est pas impossible qu’on tente ici un coup contre moi » (3). En fait, l'Association ne s'était réunie que pour palabrer et émettre un de ces ordres du jour pompeux qui emplissaient ses adhérents d’une mâle fierté. Mais, cette fois, le texte n’était pas fait pour apaiser les inquiétudes de du Bouzet. Accusant celui-ci d'amoindrir le prestige de la République en se ridiculisant » et de « faire injure à la population tout entière », l’assemblée demandait la suppression d’un poste onéreux et inutile, et si on maintenait celui-ci provisoirement, de remplacer du Bouzet par un « citoyen franchement dévoué à la défense de la République » (4).

Lambert et ses compagnons, parmi lesquels se trouvaient le rédacteur en chef et le principal rédacteur du journal de Vuil-

(1) Rapport de La Sicotière, p. 115. Du Bouzet dit qu’il ne vit le Supérieur des Jésuites que deux fois.

(2) Actes du Gouv. de la D. N. Déposition du Bouzet, p. 215 c et seq. PAC Akhbar, 20 janvier 1871. Rapport La Sicotière, p. 216a, Arch. Nat., F. 80,

(4) Flasselière, ancien Commissaire de la République à Dijon, en 1848, et Basset, ancien avoué, tous deux déportés en 1851. Thuillier, Lelièvre, Jourdan, Griess figuraient parmi les signataires de l’ordre du jour.

LA COMMUNE D'ALGER, 1870-1871 ae

lermoz, renouvelaient les accusations qui avaient soulevé la foule contre les derniers gouverneurs généraux. Sans les mesures de sûreté prises par du Bouzet, il en aurait été probablement de même. Mais, réduit à se cacher la nuit, de crainte d’un enlèvement (1), du Bouzet ne pouvait pas se maintenir dans une position aussi critique.

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