II. — LE CONFLIT
Ce fut cependant Vuiliermoz qui prit l'initiative de la rupture. La convocation de la milice par du Bouzet avait peut-être prévenu des incidents graves, mais Vuillermoz, qui n'avait pas cessé d’affecter de croire au maintien de son contrôle sur ce corps, ne pouvait pas laisser passer cette atteinte à ses droits sans donner raison aux extrémistes qui, en novembre, l’avaient accusé de capituler devant le pouvoir central. Ses partisans étant entrés en conflit avec le commissaire extraordinaire, il les suivit.
Le 16 janvier, il publiait un appel à « la garde nationale d'Alger > — milice ne semblait pas assez civique — dans lequel il se déclarait assez fort pour arrêter avec deux miliciens sans armes toute manifestation d’un caractère violent et proclamait son droit exclusif de convoquer la milice. Il n’appartenait pas à l’autorité supérieure de prendre cette initiative; elle devait seulement l’en charger. Ayant ainsi défini son droit, Vuillermoz annonçait sa volonté de le maintenir et, pour bien le montrer, il présentait à du Bouzet un arrêté bouleversant l’organisation de la milice et prescrivant de nouvelles élections pour les officiers (2).
C'était ouvrir un conflit. Le même jour, en effet, le commissaire avait également adressé à la milice une proclamation dénonçcant la conspiration de « certains ambitieux déçus » et accusant de trahison les auteurs de toute tentative destinée à troubler les esprits (3).
Persuadé qu’on avait voulu l’enlever dans la soirée du 15 janvier, il était décidé à s'imposer, fûüt-ce par la force. Il refusa donc de ratifier l’arrêté du maire d’Alger et répliqua par un
(1) Lamy, op. cit., T. II, p. 92 et seq.
(2) Arch. Nat., F. 80, 1681.
(3) Arch. Nat., F. 80, 1681.
nouvel appel aux miliciens. Il niait cette fois que le maire d'Alger eût le droit de convoquer les citoyens sous les armes sans sa délégation et, ajoutait-il, si pareille usurpation était tentée, la milice n’aurait pas à obéir.
En même temps, reprochant au secrétaire général du gouvernement son inaction au cours de l'alerte du 15 janvier et son silence au sujet de la conspiration, il le suspendait. Enfin, il révoquait le chef de la police, Savy, un protégé de Vuillermoz, dont l'attitude, le même jour, lui avait paru suspecte (1).
Le maire, en maintenant publiquement ses droits, s'était engagé sur une voie dangereuse, mais il ne pouvait plus faire de concession. Il rédigea donc une proclamation indignée. Les « principes impérissables » étaient sacrifiés par le commissaire à « certaines individualités », les libertés communales méconnues, mais il se refusait à admettre ces mesures illégales et il déclarait, pour finir, qu’il n’hésiterait pas à convoquer la garde nationale s’il jugeait utile de le faire (2).
Du Bouzet avait cette fois un prétexte plausible de dissoudre le Conseil municipal. Crémieux, qui, au cours de ses voyages en Algérie, avait connu Vuillermoz et le jugeait bon citoyen, et dont la bonhomie naturelle répugnait à des mesures violentes, conseillait au représentant du Gouvernement la patience (3). Il était convenu que le décret de dissolution ne paraîtrait que sur une nouvelle demande du commissaire extraordinaire. Mais une indiscrétion livra le secret au public avant que du Bouzet eût pu s'assurer le concours d’une nouvelle Municipalité. Les radicaux, mécontents, se rendirent devant le Palais du gouverneur, huant et sifflant « l’ami des Jésuites ». Sur les conseils d’Hélot, du Bouzet, pour prouver sa bienveillance aux radicaux, nomma maire provisoire le premier adjoint Gastu et maintint en fonctions l’adjoint spécial de Mustapha, Bru. Il espérait que ceux-ci refuseraient et que le public verrait dans leur geste la preuve de leur mauvaise volonté. C’est ce qui advint, mais les républicains n’admettaient pas que le représentant du pouvoir exécutif pût l'emporter sur les élus du peuple. Cette atteinte aux libertés communales semblait à beaucoup d’entre eux une survivance des régimes despotiques, un coup de force. Ils se rangèrent donc aux côtés de Vuillermoz.
(1) Rapport La Sicotière, p. 114 a et 120 b. Arch. Nat., F. 80, 1681 et 1682. (2) Arch. Nat., F. 80, 1681.
(3) Décrét du: 18 janvier 1871. Crémieux à du Bouzet. Du Bouzet à Crémieux, 24 janvier.
Le lendemain de l'affichage du décret, dimanche, l’Association républicaine organisa une manifestation de protestation. Unis de nouveau contre le représentant qu Gouvernement, Vuillermoz et Lambert faisaient voter par une assemblée assez mêlée un ordre du jour qui enjoignait aux conseillers municipaux de se maintenir à leur poste jusqu'aux élections et ne céder qu’à la force (1). Ce refus tendait à provoquer des incidents sérieux. Les conseillers municipaux se voyaient déjà groupés autour de la table du Conseil, lorsque les gendarmes y arrivaient, et se refusant à les suivre. Peut-être dans le silence du cabinet, Vuillermoz cherchait-il une belle réplique aux sbires du commissaire extraordinaire, comme Mirabeau (2). Chez les plus hardis, le désir de soulever la milice en leur montrant l’outrage fait au premier citoyen de la ville, existait sans doute. Les Algérois avaient prouvé qu'ils n’admettaient pas d’être brimés, fût-ce par le gouverneur général. Ils ne laisseraient pas à Bouzet plus de droit qu’à Esterhazy. La milice, dont dépendait ie sort du commissaire, était maîtresse de la situation. Il convenait de ne pas l’indisposer par une manœuvre maladroite. Aussi, tandis que Vuillermoz cherchait le scandale, le commissaire extraordinaire manœuvrait pour l’éviter.
Du Bouzet chercha un homme de bonne volonté, dont le prestige serait suffisant pour que la population l’acceptât sans murmures. Mais, comme Warnier avant les élections d'octobre, il se heurta à un refus général. Il s’adressa alors à un conseiller de Préfecture, Noetinger, qui, en bon fonctionnaire, obéit à son supérieur (3). Celui-ci avait l’ordre de se rendre à la mairie et de remettre à Vuillermoz un pli du commissaire extraordinaire lui notifiant l'arrêté investissant le conseiller des pouvoirs du maire. Au cas où Vuillermoz se refuserait à obéir, il devait lui rappeler qu’il s’exposait à des poursuites judiciaires et à une condamnation pour continuation illégale de fonctions publiques.
Tout le plan de Vuillermoz s’effondrait. Au lieu d’une résistance héroïque qui lui aurait valu un regain de popularité, de soldats en armes et de phrases historiques, il recevait un vieux fonctionnaire courtois qui le menaçait du tribunal correction-
nel et de l’article 197 du code pénal. On ne fait pas de l’hé-
(1) Tell, 25 janvier; Echo d'Oran, 24 janvier; Presse Algéroise; 23 et 24 janvier. Arch. Nat., F. 80, 1682. ÿ MNT RANCE
(2) Rapport du Bouzet à Crémieux, 24 janvier 1871. Rapport La Sicotière, p. 118 a.
(3) Arrêté du 24 janvier 1871. Lamy, op. cit., p. 148.
roïsme avec le code pénal. Vuillermoz renonça à la résistance, mais s'étant engagé à ne pas céder, il demanda au conseiller un délai d’un jour en présence de ce fait nouveau (1). Noetinger le lui accorda, au grand déplaisir du commissaire extraordinaire qui, de ce fait, manquait l'effet qu’il attendait du recul du maire. Ce dernier ayant eu le temps d’exposer la situation à son Conseil, s'était fait relever par celui-ci de son mandat impératif. Il ne reculait plus devant le tribunal correctionnel et la menace d’un procès-verbal. Selon lui, c'était le commissaire extraordinaire qui renonçait à l'emploi de la force, ce qui rendait caduque la résolution du Conseil. La victoire semblait aller aux conseillers, tandis que du Bouzet faisait figure de procédurier mesquin et odieux (2).
La manœuvre était habile. Pourtant, elle ne trompa point tout le monde. Les radicaux extrémistes engageaient Vuillermoz à combattre et à ne pas se retirer. Il leur répondit qu’il était las du rôle d'homme politique, qu’il ne consentirait jamais à traîner sa robe d'avocat sur les bancs de la police correctionnelle pour la gloire ou l'intérêt d’un parti », et il refusa (3). Pour ces partisans passionnés, il devint un modéré méprisable, un « avocat ». Mais ces sentiments n'étaient le fait que d’une minorité assez faible. Aux yeux des Algérois, il n’avait pas démérité. On lui savait gré, au contraire, de s’être retiré dignement, sans susciter aucun trouble, d’avoir recommandé le calme et les armes légales (4). En somme, il se tirait tout à son honneur d’une situation difficile.
De son côté, du Bouzet se montrait enchanté. Les émotions de la lutte l’avaient vivement surexcité et, malade, il ne gardait pas le sang-froid nécessaire pour examiner la situation (5). Ses télégrammes à Crémieux témoignaient d’un optimisme inébranlable. La réunion de l’Association républicaine ne groupait, d’après lui, que « trois cents personnes, y compris les femmes, les étrangers, les israélites et les Arabes ». Vuillermoz s'était retiré sans mot dire de la mairie, et son leit-motiv revenait « Tout va bien » (6). Pour avoir la majorité aux élections, le
(1) Rapport du Bouzet à Crémieux, 24 janvier.
(2) Protestation des Membres du Conseil Municipal. Akhbar, 26 janvier 1871 Lamy, op. cit., T. II, p. 150.
(3) G. Tiruxer. La coterie Vuillermoz, p. 10.
(4) Appel aux électeurs de la Municipalité dissoute. Rapport La Sicotière, p. 118 b.
(5) Actes du Gouv. de la D. N. Dépositions Hélot, Vuillermorz. Rapport La Sicodière, p. 120 a.
(6) Du Bouzet et à Crémieux, 23 et 24 janvier. Arch. Nat., F.. 80, 1682.
commissaire extraordinaire demandait la séparation d'Alger et de la section de Mustapha qu'il voulait faire ériger en commune. Crémieux consentit à ce découpage électoral qui, privant les radicaux d’un des quartiers de la ville qui leur était le plus favorable, devait diminuer aussi fortement leurs chances. En même temps, du Bouzet demandait l'inscription des israélites portés sur les anciennes listes électorales, c’est-à-dire de leur élite, que leur fortune devait ranger du côté des modérés (1). Préparées avec autant de soin, les élections devaient consacrer la victoire de l'administration. Le commissaire pouvait répéter à la délégation du Gouvernement : « Tout va bien ».