III. — LA MUNICIPALITE D’ALGER PROCLAMEE CONSEIL ALGERIEN
Ces mesures leur rappelaient les pratiques de l’Empire et indignaient les radicaux dont la violence verbale n'avait pas de limites. Ils s’en prenaient au Gouvernement tout entier, « vieillards, incapables et gâteux » (2), s’abritant derrière le grand nom de Gambetta pour opprimer le peuple. Sommant de donner à l'Algérie le droit de se gouverner elle-même, Alexandre Lambert écrivait : « Si les invalides de Bordeaux ne le font pas, nous rendrons nous-mêmes le décret qui unira tous les Algériens » (3). Thuillier invitait les électeurs à réélire la Municipalité dissoute afin de renverser « le despote qui siégeait au Palais gouvernemental », et de « briser du même coup tout gouvernement que serait tenté de nous octroyer la délégation de Bordeaux » (4). Profitant du mécontentement créé parmi leurs partisans par les mesures de Du Bouzet, les autonomistes les poussaient à l’action, sans que Vuillermoz osât les désapprouver.
L'ensemble des citoyens restait cependant réfractaire à ces excitations, lorsqu’arriva la nouvelle de la capitulation de Paris. Jusqu'à ce moment, les Algériens avaient été persuadés que l’armée prussienne serait balayée par une sortie en masse du peuple sous les armes. La surprise fut donc considérable. La
(1) Crémieux, op. cit., p. 123. Lamy, op. cit., p. 150. Déposition du Bouzet, p. 218 a.
(2) Humoriste, 6 novembre 1870.
(3) Colon, cité par Akhbar, 17 janvier 1871.
(4) Akhbar, 26 janvier 1871.
colère s’y mêla; ces démocrates ne pouvaient pas croire à la défaite d’une armée de citoyens. La trahison avait sans aucun doute livré la capitale aux Prussiens. Une sorte de folie collective s’empara de la foule. Les gens parcouraient les rues en groupes, sans savoir où ils allaient, d’autres se massaient devant le Palais d'hiver pour connaître les détails transmis par les dépêches (1).
Bientôt on envahit le Palais. Du Bouzet, sans gardes, se trouva seul en face des citoyens qui lui demandaient de se réconcilier avec le Conseil municipal. Les illusions étaient si tenaces, en effet, qu’on croyait encore un rétablissement des forces françaises possible. Afin de reprendre la guerre, il fallait envoyer en France les dernières troupes d'Algérie et, pour cela, rétablir la paix intérieure. Pressé, supplié, du Bouzet, devant l’écroulement de la Métropole, pensa qu’il devait résoudre les difficultés de l’heure par lui-même. S'il refusait, les citoyens se passeraient de son autorisation et peut-être même le renverseraient-ils. Ne pouvant pas imposer son autorité, il consentit au rétablissement du Conseil municipal.
Des radicaux lui demandaient la création d’un Conseil de Gouvernement que les décrets du 24 octobre avaient établi, mais que Crémieux, ayant eu l'intention de réaliser l’assimilation intégrale, n’avait pas constitué. Pensant que ce Conseil lui fournirait un point d'appui intéressant, du Bouzet prépara un arrêté prévoyant son élection par toute l'Algérie et la nomination d’une commission provisoire de quinze membres (2).
Pendant qu'il rédigeait ces actes, les orateurs, se succédant aux fenêtres de la galerie, haranguaient la foule et lui apprenaient sa victoire. Les indigènes eux-mêmes se méêlaient au désordre. Apprenant que leur ami du Bouzet était menacé, ils étaient descendus des hauteurs de la kasbah pour le protéger, et leurs acclamations et leur attitude résolue ne contribuèrent peut-être pas au respect que les manifestants témoignèrent au « despote » (3).
(1) Actes du Gouv. de la D. N. Déposition du Bouzet, p. 217 b. Arch. Nat. F. 80, 1682.
(2) Arrêté du 1% février 1871. Bulletin Officiel du Gouvernement Général de l'Algérie, 1871, p. 61. Rapport La Sicotière, p. 118 c. Déposition du Bonnet.
(3) Arch. Nat., F. 80, 1682. Actes du Gouv. de la D. N. Déposition du capitaine d’Hincourt, p. 311 a. La popularité du Commissaire extraordinaire dans les milieux indigènes venait du respect qu'il avait témoigné à l’Islam en ordonnant le rétablissement de la salve d'artillerie tous les soirs du mois du Ramadan et du veto qu’il avait prononcé sur la vente de plusieurs maisons du domaine habitées par des Arabes à un riche Israélite Mesguich